‹ Organisation du travail (volume 2)Chapitre 6 sur 29 · TRAVAIL DES HOMMES · texte numérisé non relu

TRAVAIL DES HOMMES

NOMS DES METIERS

PRIX par JOUR.

fr. c.

Mois.

OBSERVATIONS

\ 1 fr. 26 c. de fourni- \ tures par semaine.

Imprimeurs en papiers peints.

— en taille-douce...

— en musique

Lampistes

Layetiers ,

Maçons, compagnons (1)

Marbriers en bâtiments

— en pendules

Maréchal ferrant

Menuisiers en bâtiments.

— en fauteuils

Opticiens

Orfèvres ,

Passementiers ,

Paveurs

Peintres en bâtiments

— en voitures

Perruquiers

Plombiers

Porcelainiers

Relieurs

Selliers

Serruriers en bâtiments ,

Souffleurs de verres

Stéréotypeurs ,

Tailleurs d'habits ,

Tailleurs de pierre

Tanneurs

Tapissiers

Teinturiers-dégraisseurs ,

— en soie

Tôliers

Tonneliers

Tourneurs en bois

— en chaises

— en cuivre

Vernisseurs

(1) Manœuvres, 2 fr. 50 c— Gargons, 2 fr. ftO c. pour bix mois i 2 fr. 10 c.

pour deux mois.

Manœuvres, 2 f. 25.

Mal nourris, mal couchés.

État dangereux.

Depuis l'époque où cet ouvrage a paru, la baisse des salaires a suivi un mouvement de plus en plus rapide , et ce mouvement correspond, par une douloureuse fatalité, à une hausse progressive dans le prix des denrées alimentaires.

Le dernier tableau du commerce extérieur, publié par Tadministration, constate que, de 1826 à 1847, les objets d'alimentation ont augmenté de 17 pour cent et même de 37 pour la viande, bœuf et mouton, tandis que les articles manufacturés subissaient une dépréciation qui, pour certaines étoffes de coton, toiles blanches ou imprimées, s'élevait à 75 pour cent.

M. Grandin a déclaré, dans une enquête, que la main-d'œuvre, qui était comptée pour moitié dans le prix des draps, n'y entrait plus maintenant que pour un septième.

Il en résulte que les chiffres qui étaient exacts en 1840 ne le sont plus aujourd'hui , et que , dans la plupart des professions, les travailleurs en sont réduits à regretter des tarifs contre Tinsuffisance desquels ils faisaient entendre, il y a dix ans, les plaintes les plus légitimes.

En réponse aux impruclentes allégations apportées par M. Thiers à la tribune de l'Assemblée nationale, M. Agricol Perdiguier a publié une statistique fort eurieuse des salaires. Nous emprunterons à cet intéressant travail les chiffres nécessaires pour établir l'abaissement continu du prix des journées.

Nous choisissons seulement quelques corps d'état.

Serruriers. — Les fiiçons, de 1830 à 1848 ont baissé, progressivement et d'année en année, de plus des deux tiers. De 1840 seulement à 1848, la baisse a été d'un tiers. Ici, comme dans tout le cours de cette énumération, ne comptons pour 1848 que le temps qui a précédé la Révolution de Février.

Tisserands en Calicot, des Vosges. — En 1846, la journée de douze heures était payée 1 fr. 6 c. En 1848, elle ne se payait plus que 85 c.

Tisserands de Oholet. — De 1835 à 1847, le prix delà journée a baissé d'un tiers. Il est de 75 c. à 1 fr. pour treize heures de travail. Depuis 1820, il a baissé de la moitié.

Tisserands en laine , de Limoges. Le perfectionnement

des procédés de filature a fait baisser le salaire à 1 fr. 25 c, Ifr.ôOc.

Tisseurs de Rouen. — La réduction des tarifs en est venue à ce degré que certains ouvrages, les rouenneries, ne procurent à l'ouvrier, pour douze heures de travail quotidien , que 2 fr. 80 c. à 4 francs 60 c. par semaine. Les articles les mieux payés (façons Jacquard) ne rapportent que 10 fr. 50 c.

Cet abaissement des prix, pour le tissage, est général dans toutes les villes manufacturières : à Lille, Nantes, Alençon, Mulhouse, etc.

Bonnetiers» — De 1836 à 1848, la main-d'œuvre a baissé, suivant les parties, d'un tiers à deux tiers. Les bas, payés 5 fr. il y a dix ans , ne se paient plus que 3 fr.; les cravates, de 1 fr. 25 c, ne valent plus que 65 c. Les gants, de 12 fr. la douzaine, sont tombés à 1 fr. 50 c. Le gain hebdomadaire varie de 6 fr. 20 c. à 9 fr. maximum.

Menuisiers en bâtiments, — Le tarif Colin a été établi, en 1838, par la chambre syndicale des entrepreneurs. Aujourd'hui, les entrepreneurs exigent de 15 à 30 pour cent de remise sur ce même tarif. Certains travaux se font même à 50 pour cent de rabais.

Menuisiers en voiture, — La journée a baissé de 15 à 20 pour cent.

Menuisiers en meubles, — Réduction d'un quart à un tiers sur le prix.

Menuisiers en fauteuils, — Réduction des deux cinquièmes.

Ebénistes, — Depuis 1830, réduction de moitié.

Tourneurs en chaises et en bois, — Réduction d*un tiers à la moitié.

Cordonniers. — La journée est descendue de 3 fr., 3 fr. 50c., à 2 fr. 25 c, et même à 1 fr. 75 c. La cordonnerie pour femme a dû réduire ses façons de la moitié et même des deux tiers.

Tailleurs. — Depuis 1835, la confection a tué l'état. Elle paie 8 fr. ce qui se payait 20 et 25 fr. — 1 fr., 1 fr. 50 c. ce qui se payait de 4 à 5 fr. Elle a commencé par exploiter les ouvriers pendant la mortesaison. En abaissant les prix de vente d'une manière fabuleuse, elle a accaparé tout le travail et a rendu la

morte-saison perpétuelle. Vrai type du système de concurrence : au lieu de proportionner le prix de vente au prix de revient, c'est le prix de revient que l'on subordonne au prix de vente, et comme le prix des matières premières n'est pas susceptible d'une telle élasticité, c'est la main-d'œuvre qui paie les frais de la guerre que se font les spéculateurs.

Porcelainiers, — Voici un échantillon de la manière dont les tarifs peuvent baisser dans l'espace de vingt-cinq à trente ans. En 1820 , on payait aux porceiainiers de Limoges tel ouvrage 15 fr. Il ne vaut plus que 5 fr. en 1848. Tel autre qui valait 40 fr. en 1820, n'en vaut plus que 9. Tel article autrefois tarifé 300 fr., se paie à regret 50 fr. Rappelons-nous toujours que le prix de la viande, dans le même intervalle, a haussé de 37 pour cent.

Tabletiers-tourneurs. — La journée a baissé de 4 et 5 fr. à 2 fr. 50 c, 2 fr. 20. c.

Graveurs sur bois pour étoffes. — .Réduction du prix de journée de 5 fr. à 2 fr.

Ferblantiers-zingueurs, — Les façons ont baissé de la moitié et même des deux tiers.

Passementiers. — Réduction des deux tiers.

Doreurs sur porcelaine. — Réduction de la moitié.

Métiers de femmes. — Tous ces métiers sont dévorés par un marchandage éhonté. Des femmes, nommées entrepreneuses, prennent dans les magasins l'ouvrage de première main. Elles le cèdent par lots, et en se ménageant un bénéfice honnête, à des sous-entrepreneuses. Celles-là le livrent à vil prix à des ouvrières toujours affamées. Car l'ouvrage, ainsi passé de mains en mains, donne une journée de 30 à 60 cent, pour un travail de quinze à dix-huit heures.

Les fleuristes ont subi une réduction de la moitié.

Les coloristes ont subi une réduction d'un tiers à la moitié.

Les lingeres,,, de la moitié.

Les pailleuses de chaises ont subi une réduction d'un tiers.

Les vernisseuses en menus objets ont subi une réduction de deux tiers.

Les ouvrières en bretelles ont perdu la moitié sur les façons. Les plus habiles gagnent 60 cent, par jour.

34 ORGÀmSÀTION

Les ouvrières en jarretières ont perdu les deux tiers, ce qui met la journée de 30 à 60 cent.

C'est sur une somme généralement aussi considérable que les ouvrières doivent prélever leur loyer, 15 ou 20 cent, par jour au moins, leur nourriture, leur habillement, leur éclairage, leur chauffage, leurs frais de maladie, les économies nécessaires pour un chômage de quatre ou cinq mois.

S'il leur reste un excédant, les caisses d'épargne de M. le baron Charles Dupin leur sont ouvertes! ! !...

Que de larmes représente chacun de ces chiffres ! que de cris d'angoisses! que de malédictions violemment refoulées dans les abimes du cœur ! Voilà pourtant la condition du peuple à Paris, la ville de la science, la ville des arts, la rayonnante capitale du monde civilisé; ville, du reste, dont la physionomie ne reproduit que trop fidèlement tous les hideux contrastes d'une civilisation tant vantée : les promenades superbes et les rues fangeuses, les boutiques étincelantes et les ateliers sombres, les théâtres où l'on chante et les réduits obscurs où l'on pleure, des monuments pour les triomphateurs et des salles pour les noyés, l'Arc de l'Etoile et la Morgue !

C'est assurément une chose bien remarquable que la puissance d'attraction qu'exercent sur les campagnes ces grandes villes où l'opulence des uns insulte à tout moment à la misère des autres. Le fait existe pourtant, et il est trop vrai que l'industrie fait concurrence à l'agriculture. Un journal dévoué à l'ordre social actuel reproduisait naguère ces tristes lignes tombées de la plume d'un prélat, Tévêque de Strasbourg : c Autrefois, me disait le maire d'une petite ville, avec trois cents francs je payais mes ouvriers ; maintenant mille francs me suffisent à peine. Si nous n'élevons très-haut le prix de leurs journées, ils nous menacent de nous quitter pour travailler dans les fabriques. Et cependant combien l'agriculture, la véritable richesse de l'Etat, ne doit-elle pas souffrir d'un pareil ordre de choses ! Et remarquons que, si le crédit industriel s'ébranle, si une de ces maisons de commerce vient à crouler, trois ou quatre mille ouvriers languissent tout à coup sans travail, sans pain, et demeurent à la charge du pays. Car ces malheureux ne savent point économiser pour l'avenir : chaque semaine voit disparaître le fruit de leur travail. Et dans

les temps de révolutions, qui sont précisément ceux où les banqueroutes deviennent plus nombreuses, combien n'est pas funeste à la tranquillité publique cette population d'ouvriers affamés qui passent tout à coup de l'intempérance à rindigence! Ils n'ont pas même la ressource de vendre leurs bras aux cultivateurs, n'étant plus accoutumés aux rudes travaux des champs , ces bras énervés n'auraient plus de puissance. >

Ce n'est donc pas assez que les grandes villes soient les foyers de l'extrême misère, il faut encore que la population des campagnes soit invinciblement attirée vers ces foyers qui doivent la dévorer. Et, comme pour aider à ce mouvement funeste, ne voilà-t-il pas cju'on va créer partout des chemins de fer? Car les chemins de fer qui, dans une société sagement organisée, constituent un progrès immense, ne sont dans la nôtre qu'une calamité nouvelle. Ils tendent à rendre solitaires les lieux où les bras manquent, et à entasser les hommes là où beaucoup demandent en vain qu'on leur fasse une petite place au soleil ; ils tendent à compliquer le désordre affreux qui s'est introduit dans le classement des travailleurs, dans la distribution des travaux, dans la répartition des produits.

Passons aux villes de second ordre.

Le docteur Guépin a écrit dans un petit almanach indigne, je suppose, de tenir sa place dans la bibliothèque de nos hommes d'État, les lignes suivantes :

« Nantes étant un terme moyen entre les villes de grand commerce et de grande industrie, telles que Lyoïi, Paris, Marseille, Bordeaux, et les places de troisième ordre, les habitudes des ouvriers y étant meilleures peut-être que partout ailleurs, n^us ne croyons pouvoir mieux choisir pour mettre en évidence les résultats auxquels nous dt;vons arriver, et leur donner un caractère de certitude absolue.

< A moins d'avoir étouffé tout sentiment de justice , il n'est personne qui n'ait dû être affligé en voyant l'énorme disproportion qui existe, chez les ouvriers pauvres, entre les joies et les peines; vivre, pour eux, c'est uniquement ne pas mourir.

< Au delà du morceau de pain dont il a besoin pour lui et pour sa famille, au delà de la bouteille de vin qui doit lui ôter un instant la conscience de ses douleurs, l'ouvrier ne voit plus rien et n'aspire à rien.

< Si VOUS voulez savoir comment il se loge, entrer dans une de ces rues où il se trouve parqué par la misère, comme les Juifs Tétaient au moyen âge par les préjugés populaires dans les quartiers qui leur étaient assignés. — Entrez en baissant la tête dans un de ces cloaques ouverts sur la rue, et situés au-dessous de son niveau : l'air y est froid et humide comme dans une cave; les pieds glissent sur le sol malpropre, et Ton craint de tomber dans la fange. De chaque côté de Tallée, qui est en pente, et par suite au-dessous du sol, il y a une chambre sombre, grande, glacée, dont les murs suintent une eau sale, et qui ne reçoit l'air que par une méchante fenêtre trop petite pour donner passage à la lumière, et trop mauvaise pour bien clore. Poussez la porte et entrez plus avant, si Tair fétide ne vous fait pas reculer; mais prenez garde, car le sol inégal n'est ni pavé ni carrelé, ou au moins les carreaux sont recouverts d'une si grande épaisseur de crasse qu'il est impossible de les voir. Ici deux ou trois lits raccommodés avec de la ficelle qui n'a pas bien résisté : ils sont vermoulus et penchés sur leurs supports; une paillasse, une couverture formée de lambeaux frangés, rarement lavée parce qu'elle est seule, quelquefois des draps et un oreiller : voilà le dedans du lit. Quant aux armoires, on n'en a pas besoin dans ces maisons. Souvent un rouet et un métier de tisserand complètent l'ameublement.

« Aux autres étages, les chambres plus sèches, un peu plus éclairées, sont également sales et misérables. — C est là, souvent sans feu, l'hiver, à la clarté d'une chandelle de résine, le soir, que des hommes travaillent quatorze heures par jour pour un salaire de quinze à vingt sous.

« Les enfants de cette classe, jusqu'au moment où ils peuvent, moyennant un travail pénible et abrutissant, augmenter de quelques liards la richesse de leurs familles, passent leur vie dans la boue des ruisseaux; — pâles, bouffis, étiolés, les yeux rouges et chassieux, rongés par des ophthalmies scrofuleuses, ils font peine à voir ; on les dirait d'une autre nature que les enfants des riches. Entre les hommes des faubourgs et ceux des quartiers riches, la différence n'est pas si grande ; mais il s'est fait une terrible épuration : les fruits les plus vivaces se sont développés, mais beaucoup sont tombés de l'arbre. Après vingt ans , l'on est vigoureux ou l'on est mort. Quoi que

nous puissions ajouter sur ce sujet, le détail des dépenses de cette Iraction de la société parlera plus haut.

Loyer pour une famille 25 fr.

Blanchissage 12

Combustible , ... 35

Réparation des meubles 3

Déménagement (au moins une fois dans l'année). 2

Chaussure , .... 12

Habits 0

(lis portent de vieux habits qu'on leur donne. )

Médecin gratuit.

Pharmacien gratuit.

f II (iuit que 196 fr., complétant les 300 fr. gagnés annuellement par une famille, suffisent à la nourriture de quatre ou cinq personnes, qui doivent consommer, au minimum, en se privant beaucoup, pour 150 fr. de pain. Ainsi, il leur reste 46 fr. pour acheter le sel, le beurre, les choux et les pommes de terre ; nous ne parlerons pas de la viande, dont ils ne font pas usage. Si l'on songe maintenant que le cabaret absorbe encore une certaine somme , on comprendra que , malgré les quelques livres de pain fournies de temps en temps par la charité, l'existence de ces familles est affreuse. >

Nous avons eu occasion d'étudier par nous-même à Troyes l'influence du régime social actuel sur le sort de la classe ouvrière; et nous avons eu sous les yeux des spectacles navrants. Mais, pour qu'on ne nous accuse pas d'exagération, nous laisserons parler les chiffres que nous a fournis une enquête personnelle :

Statfiiitiegtie de l'fiBidi&strie à Troyes.

Bonnetiers. — 400 maîtres, payant patente et employant environ 300 ouvriers , dont la moitié gagne par jour de 1 fr. à 1 fr. 25 ; le quart, de 1 fr. 15 à 1 fr. 50; et l'autre quart 1 fr.

Charpentiers, — 25 maîtres, occupant 250 ouvriers. Les prix de la journée de travail sont de l fr. 75, 2fr. et 2 fr. 25.

Cordonniers. — 200 maîtres, et de 300 à 400 ouvriers, lesquels gagnent de I fr. 25 à 1 fr. 75. Quelques-uns, les bottiers, gagnent de 2 fr. à 2 fr. 50.

Ifafoïis.— 20 maîtres, occupant à peu près 150 ouvriers.

Prix de la journée : de 1 fr. 75 à 2 fr. 50, comme pour les couvreurs.

Menuisiers, — 150 maîtres, occupant environ 700 ouvriers. Prix moyeiî de la journée, 2 fr.

Plafonniers et peintres en bâtiments. — 100 maîtres et 300 ouvriers. Le prix de la journée varie de 1 fr. 50 à 2 fr.

Serruriers. — 80 maîtres et 250 ouvriers environ. Prix de la journée : de 1 fr. 75 à 2 fr. 25.

Tailleurs d'habits. — 120 maîtres et 200 à 250 ouvriers, gagnant par jour de 1 fr. 25 à 2 fr. 50. Les plus habiles et les mieux placés gagnent jusqu'à 3 fr. 50. Mais de ceuxlà le nombre est fort petit.

Tanneurs et corroyeurs. — 25 ateliers occupant de 50 à 60 ouvriers, qui gagnent de 2 à 3 fr. Ils ne travaillent que onze heures par jour.

Tisserands, — Ils sont au nombre de 500 à 600. Ils gagnent journellement de 75 c. à 1 fr. 50 Quelques-uns vont jusqu'à 2 fr. ; mais en travaillant treize et même quatorze heures par jour.

Nous n'avons pas fait entrer dans ce tableau les professions qui n'occupent qu'un très-petit nombre d'ouvriers.

Veut-on des chiffres d'un caractère plus général et d'une portée plus sinistre?

Il résulte d'un rapport officiel, publié en 1837 par M. Gasparin, que le nombre des indigents secourus dans les 1329 hôpitaux et hospices du royaume ne s'élevait pas, en 1833, à moins de 425,049. En ajoutant à ce nombre accusateur celui des indigents secourus à domicile par les bureaux de bienfaisance , l'auteur du beau livre sur la misère des classes laborieuses, M. Buret, constate, comme résultat certain des dernières investigations administratives, qu'en France il y a plus d'un million d'hommes qui souffrent, littéralement, de la faim, et ne vivent que des miettes tombées de la table des riches. Encore ne parlons-nous ici que des indigents qui sont officiels : que serait-ce donc si nous pouvions faire le compte exact de ceux qui ne le sont pas? En supposant qu'un indigent officiel en représente au moins trois, supposition admise par M. Buret, et qui n'a sûrement rien d'exagéré, on est conduit à reconnaître que la masse de la population souffrante est, à la population totale, à i>eu près dans le rapport de 1 à 9. La neuvième partie de la population

bu TftÀTAlL. %d

réduite à la misère ! n'est-ce donc pas assez pour que nous proclamions vos institutions cruelles et le principe de ces institutions à jamais impie?

Nous venons de montrer par des chiffres à quel excès de misère l'application du lâche et brutal principe de la concurrence a poussé le peuple. Mais tout n'est pas dit encore. La misère engendre d'effroyables conséquences : allons jusqu'au cœur de ce triste sujet.

Malesuada famés , disaient les anciens , la faim mauvaise conseillère; mot terrible et profond! Suirant les calculs de M. Frégier, chef de bureau à la Préfecture de police (1), il existe à Paris 235,000 ouvriers de tout sexe et de tout âge à l'époque du ralentissement des travaux, et 265,000 pendant la période de pleine activité. Sur ce nombre , et toujours d'après les mêmes calculs, il y a 33,000 individus qui, précipités dans les bas-fonds du vice par la misère et l'ignorance , s'agitent et pourrissent dans un désespoir forcené. Quant aux misérables qui ne demandent les moyens de vivre qu'à une criminelle industrie, comme les voleurs, les fraudeurs, les escrocs, les receleurs, les filles publiques et leurs amants , ils forment un total de 30,072, chiffre formidable, qui, ajouté à celui de 33,000, fait monter à plus de 63,000 individus de tout âge et de tout sexe cette armée du mal que Paris contient et alimente.

Parlerons-nous des repaires où se vautre la population des malfaiteurs que la police connaît sans avoir des motifs suffisants pour les saisir? Au cœur de la capitale du monde civilisé, dans des quartiers infects, dans des rues pleines de sanglants mystères , il est d^s demeures où l'on vend pour deux sous le repos de la nuit. L'auteur du livre sur les Classes dangereuses dit, — t. I*"", p. 52, — que le nombre des garnis les plus intimes s'élevait, en 1836, à 243; qu'ils contenaient ensemble une population de 6,000 locataires, dans laquelle entraient pour un tiers des femmes se livrant à la prostitution ou au vol.

Là, en effet, viennent s'entasser, dans un abominable pêle-mêle, les lépreux de notre monde moral, et, perdues dans leur foule hideuse, quelques pauvres créatures auxquelles l'excès de la misère tient lieu de vice ! Là se pas«

(1) Des Classes dangereuses de la population, 1. 1", p. 27 et suiYantes.

sent des scènes à faire frémir ! Les visages qu'on y rencontre n'ont rien que de farouche et de bestial. La langue qu'on y parle est une langue funeste, inventée pour couvrir la pensée. On y exagère jusqu'à l'orgie, et il arrive chaque jour aux habitués de mêler le sang de leurs querelles au vin bleu où leur abrutissement se ravive et s'épuise. Aussi est-ce de là que sortent quelquefois ceux qui, au travers de la société qu'ils remplissent d'horreur et d'épouvante, font route vers le bagne, ou vers l'échafaud.

Et, ce qu'il y a d'affreux à dire, c'est que beaucoup de malfaiteurs occupent à Paris une sorte de position officielle. La police les connaît, elle a leur nom et leur adresse, elle tient registre de leur corruption ; elle les suit pas à pas, pour parvenir à les prendre en flagrant délit. Eux, de leur côté, ils marchent la tête haute, tant qu'il n'y a pas preuve juridique de leurs excès, et ils se tiennent audacieusement h l'attût de l'occasion. De sorte que la répression et le mal constituent, au sein de notre société, deux puissances ennemies qui se fortifient à loisir, s'observent continuellement et avec scandale, se mesurent des yeux, luttent de ruse, et nous condamnent à assister, sans fin ni trêve, aux péripéties de leur combat éternel.

C'est peu. Longtemps le crime ne se rapporta qu'à des inspirations brutales, solitaires, personnelles: aujourd'hui les meurtriers et les voleurs s'enrégimentent : ils obéissent à des règles disciplinaires ; ils se sont donné un code, une morale ; ils agissent par bandes, et en vertu de combinaisons savantes. La Cour d'assises, dans ces derniers temps a fait successivement passer sous nos yeux, et la bande Charpentier^ qui avait déclaré la guerre aux fortunes moyennes; et la bande Courvoisier, qui avait systématisé le pillage du faubourg Saint-Germain; et la bande Gauthier Pérez^ qui s'attaquait à l'épargne des ouvriers ; et les bandes des Auvergnats^ des Ëndormeurs^ des Étrangleurs. La force, qu'on refuse d'admettre dans le domaine du travail, passe dans le camp du crime. De fort honfiêtes gens affirment qu'on ne peut avec ensemble produire devant des scélérats qui mettent de l'pnsemble dans leurs égorgements. Et, en attendant qu'on se décide à organiser l'association des travailleurs, nous voyons s'organiser celle des assassins.

Un tel désordre est intolérable : il y faut un terme. Mais si les résultats nous glacent d'effroi, c'est bien le moins que nous prenions la peine de remonter aux causes. A proprement parler, il n'y en a qu'une, et elle se nomme la misère.

Car, que des hommes naissent nécessairement pervers, nous ne l'oserions prétendre, de peur de blasphémer Dieu. Il nous plaît davantage de croire que l'œuvre de Dieu est bonne, qu'elle est sainte. Ne soyons pas impies, pour nous absoudre de l'avoir gâtée. Si la liberté humaine existe dans !a rigoureuse acception du mot, de grands philosophes l'ont mise en doute : toujours est-il que, chez le pauvre, elle se trouve étrangement modifiée et com-

Erimée. Je connais une tyrannie bien plus inexorable, ien plus difficile à éluder ou à secouer que celle d'un Tibère et d'un Néron, c'est la tyrannie des choses. Elle naît d'un ordre social corrompu ; elle se compose de l'ignorance, de l'indigence, de l'abandon, des mauvais exemples, des douleurs de l'âme qui attendent en vain un consolateur, des souffrances du corps qui ne trouvent pas de soulagement ; elle a pour victime quiconque est en peine d*i sa nourriture, de son vêtement et de son gîte, dans un pays qui a des moissons abondantes, des magasins encombrés d'étoffes précieuses et d<^s palais vides.

Voici un malheureux qui a pris naissance dans la boue de nos villes. Aucune notion de morale ne lui a été donnée. 11 a grandi au milieu des enseignements et des images du vice. Son intelligence est restée dans les ténèbres, a faim lui a soufflé ses ordinaires tentations. La main d'un ami n'a jamais pressé sa main. Pas de voix douce qui ait éveillé dans son cœur flétri les échos de h tendresse et de l'amour. Maintenant, s'il devient coupable, criez à votre justice d'intervenir : notre sécurité l'exige ! Mais n'oubliez pas que votre ordre social n'a pas étendu suj cet infortuné la protection due à ses douleurs. N'oubliez pas que son libre arbitre a été perverti dès le berceau ; qu'une fatalité écrasante et injuste a pesé sur son vouloir ; qu'il a eu laim ; qu'il a eu froid ; qu'il n'a pas su, qu'il n'a pas appris la bonté..., bien qu'il soit votre frère, et que votre Dieu soit aussi celui des pauvres, des faibles, des ignorants, de toutes les créatures souffrantes et immortelles. Quand on livre, aujourd'hui, un homme au bourreau,

si VOUS demandez pourquoi ? On répond : « Parce que cet homme a commis un crime. » Et si vous demandez ensuite pourquoi cet homme a commis un crime, on ne répond rien !

Un jour, le 4 novembre 1844, je lisais la Gazette des Tribunaux : elle contenait, sur un meurtre récemment commis, des détails d'une signification poignante :

c Le 12 juillet dernier, porte l'acte d'accusation dressé c par M. le procureur général Hébert, Chevreuil se pré- « senta au poste du Conservatoire des Arts et Métiers, c s'accusant d'avoir tué sa femme, et donnant aussitôt les € détails du crime dont il se déclarait coupable; il fit con- € naître que sa victime, nommée Cœlina-Annette Bronn, c était une concubine avec laquelle il vivait depuis un e mois; que, malheureux et fatigués de la vie que la mit sère leur rendait désormais insupportable, ils avaient,

< d'un commun accord, résolu de mourir ensemble ; que, c pour arriver à l'exécution de ce funeste projet, ils f avaient bu de l'eau-de-vie, fermé et calfeutré la fenêtre « de leur chambre, et préparé le charbon qui devait les € asphyxier. La fille Cœlina Bronn s'était misa au Ut :

< Nous allons bientôt mourir, lui aurait dit Chevreuil. — « Oui, oui, » aurait-file répondu en balbutiant ces mots : € Pas encore, attends! > Ces paroles furent suivies d'atta-

< ques de nerfs, que l'accusé dit avoir calmées avec un c verre d'eau sucrée. La tille Bronn, un peu remise, re- « prit: < Tu vas mourir, mon bon Julien, tu as allumé le € charbon , endormons-nous. » Elle s'endormit en effet, « Cependant le charbon n'était pas allumé ; à en croire

< l'accusé, il avait craint que, dans ses attaques, la fdle

< Bronti ne tombât sur le brasier et ne se brûlât. C'est € dans cet instant, dit-il, qu'il conçut la pensée d'étouffer € cette malheureuse, et qu'ayant de nouveau bu de l'eau- « de-vie pour s'enhardir, il lit fondre de la poix, l'éten-

< dit sur une toile, et l'appliqua sur le visage, de façon « que la bouche et les narrinr-s fussent entièrement couf vertes. Annette Bronn mourut en peu d'instants; Che- € vreuil prétend qu jl n'a plus eu le courage d'allumer le

< charbon, ni de se donner la mort d'une autre manière, « mais qu'il s'est hâté de descendre au poste pour se li- « vrer à la justice. »

Cette pauvre fille, que son amant vient d'étouffer sous

DU TRAVAIL. Au

un masque de poix, n'était pas une nature vulgaire, s'il en faut juger par les circonstances du procès, e Je vais te contt^r de mes idées, disait-elle un jour à son anmnt. Etant plus jeune, je travaillais p Saint Maur; et, le soir, quand il faisait b^au, je m'en allais seule dans les champs, près de la voilte Saint-Maur, dans un lieu charmant, où j'étais entourée de verdure et de fleurs. J'y ai pleuré bien des fois pour des chimères que je me créais. Une pièce intitulée Kcttly, que j'avais vue au Gymnase, m'avait troublée. Il y a dans cette pièce une femme qui aime bien ; et moi, dans ma solitude, j'aimais, comme cette femme, un être surnaturel que je ne connaissais pas, que je ne voyais mêine pas. Je lui parlais, cependant; je croyais le voir près de moi; il dormait à mes côtés. JPuis, j'allais chercher des fleurs, que je répandais autour de lui, et je disais bien bas : Il est là, il m'est fidèle! Oh !oui, j'aimais bien, et je pleurais ; et j'étais heureuse par ces idées que je me faisais, car j'allais dans cet endroit-là tous les jours.»

Quelle profondeur de sentiment! Que d'idéal! Quel touchant mélange de passion et de rêverie ! Quel fond de douce tristesse! Mais GœUna Bronn était vouée à la misère ; son âme s'y est bientôt avihe et consumée. Elle a cherché dans l'ivresse de honteux étourdissements, un fatal délire; et enfin, trouvant la vie trop pesante, elle a dit à son amant :

« Tu vas mourir, mon bon Julien! Endormons-nous.»

Ainsi, comme pour varier ces funèbres leçons, la misère se montre à nous sous les aspects les plus divers : navrante chez les uns, menaçante et hideuse chez les autres; tantôt précédant le suicide, tantôt conseillant le meurtre. En faut-il davantage pour que les gouvernements se décident enfin à étudier les remèdes possibles?

Il y a quelques années, un procureur du roi, M. Boucly, constatait, dans son discours de rentrée, que l'ordre social actuel présente des plaies sans nom; que la discorde y veille au sein des familles, toujours prête à les envahir ; qu'on y tient école ouverte de cupidité ou d'avarice; qu'on y marche continuelhment entre les fourneaux allumés des receleurs et les poignards des rôdeurs de nuit; que c'est à Paris, loyer de la civilisation moderne, centre de nos sciences et de nos arls, que le crime fait de préférence élection de domicile; que c'est des

flancs mystérieux et redoutables de Paris que s'échappent les Lacunaire et les Poulmann, scélérats systématiques, exécrables héros d'un monde inconnu ; que, sous cette couche de richesse, d'élégance, de bon ton, de folle gaieté, il se déroule des drames à faire dresser les cheveux sur la tête; qu'à quelques pas de nous, il y a de fabuleux dérèglements, des prodiges de débauche, d'invraisemblables raffinements d'infamie, des enfants tués à petit feu par leurs mères ! Oui, voilà ce que les agents les plus graves du pouvoir sont forcés de reconnaître. Et la seule conclusion qu'ils en tirent, c'est qu'il est urgent de multiplier, d'aiguiser les glaives de la justice î Et ils n'ont pas un mot à dire sur la nécessité de tarir la source de tant de forfaits et d'horreurs! Cependant, mieux vaudrait, ce me semble, prévenir que réprimer. H résulte des renseignements pris par Léon Faocher que le nombre des individus arrêtés et interrogés au petit parquet de la Seine était :

En 1832, de 9,047

Et en 1842, de 11,574

Ce qui représente, de 1832 à 1842, — et pour parler le langage exquis de notre époque — un accroissement dans le mal de 28 p. 100. Pourtant la ville de Paris est protégée par une garde nationale nombreuse, par 15,000 hommes de garnison, par 3,000 gardes municipaux, par 830 sapeurs-pompiers, par des nuées de commissaires, d'inspecieurs, de sergents de ville, d'agents secrets ; et l'on ne cesse d'ajouter aux ressources de la force publique. Mais la répression a beau grandir, le mal grandit plus vite encore. Attendrons-nous qu'il devienne invincible, qu'il nous étreigne, qu'il nous étouffe?

Donc, s'il y a ici une question de charité, en ce qui concerne le pauvre, il y a une question de sécurité en ce qui concerne le riche. Tyrannie infatigable pour l'un, la concurrence, mère de la pauvreté , est pour l'autre une perpétuelle menace. Personne n'ignore que la plupart des malfaiteurs sortent des grands centres d'industries, et que les départements manufacturiers fournissent aux Cours d'assises un nombre d'accusés double de celui que donnent les départements agricoles : ce seul rapprochement dit assez ce qu'on doit penser de l'organisation actuelle du travail, des conditions qui lui sont imposées et des lois qui le régissent.

Après cela , imaginez quelque beau système pénitentiaire, ô philanthropes! Quand vous aurez fait de la peine un moyen d'éducation pour le criminel , la misère qui l'atteiuï au sortir de vos prisons l'y repoussera sans pitié. Médecins clairvoyants, laissez, croyez-moi, ce pestiféré dans son hôpital ; en le rendant à la liberté, vous le rendez à la peste.

Aussi bien le contact du scélérat incorrigible est mortel pour l'homme faible qui serait susceptible de guérison, le vice ayant, comme la vertu, sa contagion et son point d'honneur.

C'est Cft qui a été amèrement compris par nos hommes d'État, et c'est ce qui a donné naissance à la loi sur les prisons, telle qu'en mai 1844 la Chambre des députés Ta votée. Cette loi a pour but d'éviter les dangers du pêlemêle immonde qui rive, dans les prisons, les novices du crime à ceux qui en ont depuis longtemps contracté la gangrène. Cette loi introduit en France, non pas même le système d'Auburn, qui consacre l'isolement de nuit, mais le système de Philadelphie, qui consacre l'isolement de nuit et de jour. De sorte que, pour sauver la société des fureurs du coupable que les prisons lui renvoient plus perverti, plus hideusement expérimenté, plus terrible, il a fallu en venir au système cellulaire, lequel n'est autre chose que l'ensevelissement avec la durée : peine effroyable qui aboutit à l'hébétement, au suicide ou à la folie ! A Rome, quand une vestale avait succombé à l'amour, on l'enterrait vive, et Ton plaçait à côté d'elle une cruche d'eau et un pain : mais, ainsi que nous le disait un jour l'illustri^ Lamennais, à Rome on avait l'humanité de ne pas renouveler le pain de la vestale ensevelie, de ne pas renouveler sa cruche d'eau. Dans la patrie du système qui vient de nous envahir, l'Etat de Rhode-Island a renoncé à l'emprisonnement solitaire depuis le 1er janvier 1843, parce que sur 37 individus, six étaient devenus fous, t La « solitude, dit Silvio Pellico, est un si cruel tourment, » que je ne résisterai jamais au besoin de tirer quelques

* paroles de mon cœur, et d'inviter mon voisin à me ré-

* pondre. Et s'il se taisait, je parlerais aux barreaux de

* ma fenêtre, aux collines qui sont en face , aux oiseaux « qui volent. »

Non, rien n'est comparable à la cruauté de l'emprison-

nement cellulaire. Une fois plongé vivant dans ce tombeau qu'on appelle une cellule, le condamné ne tient plus à riiumaiiitéque par son désespoir. Pas de témoins pour son martyre, d'écho pour ses gémissements. Sa solitude, quatre murs glacés la contiennent et la resserrent. Tout lui m.anque à la fois : la vue des hommes et le spectacle des vastes cieux, les bruits de la terre et les harmonies de la nature. L'éternité du silence pèse sur lui, l'oubli l'enveloppe. Il respire et s'agite dans la mort.

Que la dernière loi votée ait adouci ce qu'aurait de barbare la logique d'un semblable châtiment, nous sommes heureux de le reconnaître, et nous bénissons du fond de l'âme les dispositions qui ménagent au condamné l'espérance de voir passer quelquefois devant lui un visage humain. Et cependant, combien est dure la loi, même ainsi conçue!

Mais nos législateurs ont eu foi, chose inconcevable! dans le caractère moralisateur de l'emprisonnement cellulaire, et c'est ce qui, à leurs yeux, en a masqué l'horreur. Ils ont cru, par un aveuglement dont il y a peu d'exemples, que l'homme pouvait s'élever an sentiment de ses devoirs envers ses semblables, à force de vi- re séparé d'eux ; qu'il était possible de réformer et d'éclairer les instincts de la sociabilité dans le coupable, en les refoulant avec violence, en les atrophiant par le défaut d'exercice et l'inertie de la volonté ; qu'en un mot, pour relever l'être déchu, il n'y avait qu'à le mettre en téte-à-téte avec ses crimes !

C'en est assez sur ce sujet : il demanderait à être approfondi, et nous l'avons abordé uniquement pour montrer que, dans un ordre social mauvais par la base, tout système pénitentiaire aura des inconvénients immenses, inévitables. Le meilleur, celui qui moraliserait en effet le condamné au lieu de le torturer, serait lui-même un danger manifeste et un scandale. Car, de quel droit laisseraiton de pauvres enfants sucer le venin du vice dans la misère, à deux pas du pénitencier où l'on s'évertuerait à catéchiser des scélérats en cheveux b ancs? Et ne serait-ce pas le comble de l'imprudence que de convier l'homme abandonné, ignorant, abruti, affamé, désespéré à chercher dans un crime ses titres au patronage social, et à se frayer la route de l'éducation à coups de poignard?

Concluons de là qu'il n'est qu'un système pénitentiaire

qui soit efficace et raisonnable : une saine organisation du travail. Nous avons au milieu de nous une grande école de perversité incessamment ouverte, et qu'il est urgent de fermer : c'est la misère.

Tant qu'on ne se sera point attaqué au principe du mal, on s'épuisera en efforts stériles contre la fatalité des conséquences. Voilé sans être détruit, le mal germera, il grandira sous les apparences du bien , mêlant une déception à chaque progi es, et sous chaque bienfait cachant un piège.

On sait si l'institution de la Caisse d'Épargne a manqué de panégyristes et d'admirateurs.

Des publicistes sincères y ont vu pour le peuple un moyen de s'affranchir en s'élevant peu a peu à la richf>sse par la prévoyance : illusion profonde, dans une société qui mesure au peuple, d'une main si avare, non pas seulement le plaisir mais la vie ! Le salaire des ouvriers ne suffit pas toujours à leur existence : comment suffirait-il à leurs économies? La maladie, le chômage, attendent pour l'absorber le petit pécule des moins malheureux : comment ce pécule servirait-il à composer le capital du futur alYranchissement^ des prolétaires?

Aussi la Caisse d'Epargne n'est-elle alimentée qu'en partie par les bénéfices du travail honnête. Receleuse aveugle et autorisée d'une foule de profits illégitimes, ell e accueille, après les avoir à son insu encouragés, tous ceux qui se présentent, depuis le domestique qui a volé son maître, jusqu'à la courtisane qui a vendu sa beauté.

On conseille au prolétaire d'amasser pour l'avenir : c'est lui dire de transiger avec la faim, d'étouff r en lui le germe impérissable du désir d'ajouter par sa volonté aux misères de sa condition. Et pourquoi? Pour arriver à la possession d'un mince capital, proie réservée à la concurrence, après dix ans de privations et d'angoisses, quand le cœur vieilli ne bat plus pour le bonheur, quand l'homme a passé l'âge des Heurs et du soleil.

Mais la question a une portée plus haute. Il n'est pas sans danger, dans une civilisation fausse et inique, de placer le peuple sous la dépendance de qui le gouverne. Lié par un intérêt étroit et factice au maintien des oppressions qui pèsent sur lui, ne pourrait-il pas se trouver enchaîné à son sort par la crainte de voir s'engloutir dans les hasards d'un changement social les quelques oboles, si dou-

loureusement amassées ? Et que n'oserait point contre les hommes du peuple un pouvoir devenu tyrannique, lorsqu'il disposerait de leur épargne, lorsqu'il tiendrait suspendue sur eux la menace d'une banqueroute, lorsqu'il lui serait loisible de les traîner à sa suite, esclaves de ses périls et complices des excès mêmes dont on les rendrait victimes?

En soi, l'épargne est chose excellente ; il n'y aurait à le nier qu'affectation puérile et folle. Mais, — qu'on le remarque bien, — combinée avec l'individualisme, l'épargne engendre l'égoïsme, elle fait concurrence à l'aumône, elle tarit imperceptiblement dans les meilleures natures les sources de la charité, elle remplace par une satisfaction avide la sainte poésie du bienfait. Combinée avec l'association, au contraire, l'épargne acquiert un caractère respectable, une importance sacrée. IN'épargner que pour soi, c'est faire acte de défiance à l'égard de ses semblables et de l'avenir : mais épargner pour autrui en même temps que pour soi, ce serait pratiquer la grande prudence, ce serait donner à la sagesse les proportions du dévouement.

Certains moralistes ont vanté dans l'institution actuelle de la Caisse d'Épargne un puissant moyen de combattre le penchant des classes pauvres pour les tristes plaisirs de l'ivresse. Il nous semble que le remède est ailleurs. C'est parce que la réalité lui est trop dure, que l'ouvrier cherche si volontiers une issue vers le pays des songes. Cette coupe grossière qu'on veut, dans son intérêt, lui briser entre les mains, ce qui la lui fait aimer, c'est qu'elle renferme les heures d'oubli. Combien qui ont besoin, pour supporter rexisten<'e, d'en perdre à moiiié le sentiment! Et à qui la faute, sinon à la société, quand elle fait entre ses membres une réparation si injuste des travaux et des jouissances? L'oisif s'enivre à force de s'ennuyer, le pauvre qui travaille s'enivre à force de souffrir. La sagesse naîtrait, pour tous, d'une convenable alternative d'exercice et de repos, de labeurs et de plaisiis. De sorte que nous sommes ramenés encore, toujours au problème fondamental : la suppression de la misère par l'anéantissement de sa cause originelle.

De l'individualisme, avons-nous dit, sort la concurrence; de la concurrence, la mobilité des salaires, leur insuliisance.... Arrivés à ce poini, ce qe.c nous trouvons.

c'est la dissolution de la famille. Tout mariage est un accroissement dt^ charges : pourquoi la pauvreté s'accouplerait-elle avec la pauvreté? Voilà donc la famille faisant place au concubinage. Des enfants naissent aux pauvres : comment les nourrir? De là tant de malheureuses créatures trouvées mortes au coin des bornes, sur les marches de quelques églises solitaires» et jusque sous le péristyle du palais où se font les lois. Et pour que nul doute ne nous reste sur la cause des infanticides, la statistique vient encore ici nous apprendre que le chiffre des infanticides fourni par nos quatorze départements les plus industriels est à celui fourni par la France eniière dans le rapport de quarante et un à cent vingt et un (1). Toujours les plus grands maux là où l'industrie a choisi son théâtre ! il a bien fallu que l'Etat en vînt à dire à toute mère indigente : « Je me charge de vos enfants ; j'ouvre des hospices. » C'était trop peu. Il fallait aller plus loin et faire disparaître les obstacles qui auraient pu frapper le système d'impuissance. Les tours sont établis ; le bériéfice du mystère est accordé à la maternité qui s'abdique. Mais qui donc arrêtera les progrès du concubinage, maintenant que les séductions du plaisir sont dégagées de la crainte des charges qu'il impose ? C'est ce qu'ont crié aussitôt les moralistes. Puis sont venus les calculateurs sans entrailles, et leur plainte a été plus vive encore. « Supprimez-les tours, supprimez les tours, ou bien attendez-vous à voir le chiffre des enfants trouvés grossir de telle sorte, que tous nos budgets réunis ne suffiront pas à les nourrir. » De fait, la progression en France a été remarquable depuis l'établissement des tours. Au l'T janvier 1784, le nombre des enfants trouvés était de 40,000; il était de 102,103 en 1820, de 122,981 en 1831; il est à peu près aujourd'hui de 130,000 (2). Le rapport des enfants trouvés à la population a presque triplé dans l'espace de quarante ans. Quelle borne poser à cette grande invasion de la misère? Et comment échapper au fardeau toujours croissant des centimes additionnels? Je sais bien que les chances de mortalité sont grandes dans les ateliers de la charité moderne ; je sais bien

(1) Vr>ir la statistifiue publiée par le Constitutionnel du 15 juillet 18û0. 12 Voir les ouvrages de m\. Hucrne de Pommcuse, Duchâtel, Bçnoistoifd« Chàl«auiicuf.

que, parmi ces enfants voués à la publique bienfaisance, il en est beaucoup que tue, au soriir du taudis natal, l'air vif de la ruo ou 1 épaisse atmosphère de l'hospice ; je sais qu'il en est d'autres qu'une nourriture avare consume lentement, car, sur les 9,727 nourrices des enfants trouvés de Paris, 6,264 seulement ont une vache ou une chèvre; je sais enfin qu'il en est qui, réunis chez la même nourrice, meurent du lait que leurs compagnons, nés de la débauche, ont empoisonné (1). Eh bien ! cette mortalité même ne constitue pas, hélas ! une économie sulfisante.

Et puisqu'il s'agit de centimes additionnels et de chiffres, les dépenses, de 1815 à 1831, se sont élevées : dans la Charente de 45,232 fr. à 92, 454 ; — dans les Landes, de 38,881 fr. à 74,553; — dans le Lot-et-Garnune, de 66,579 fr. à 116,986; — dans la l.oire, de 50,079 fr. à 83,492 fr. — Ainsi du reste de la France. En 1825, les conseils généraux votent pour 5,915,744 fr. d'allocations, et à la fin de l'année le déficit constaté est de 230,418 fr. Pour comble de malheur, le régime hygiénique des hospices s'améliore de jour en jour ! les progrès de l'hygiène devenant une calamité ! Quel état social, grand Dieu ! que faire donc, encore une fois? On a imaginé de réduire toute mère qui irait déposer son enfant dans l'hospice à l'humiliante obligation de prendre un commissaire de police pour confesseur. Belle invention, vraiment! Que peut donc gagner la société à ce que les femmes s'accoutument à ne plus rougir ! Quand toute imprudence de jeunesse aura obtenu son visa, ou que tout acte de libertinage aura pris son passe-avant, qu'arrivera-t-il ? Que le frein établi par la nécessité de cette confession douloureuse sera bientôt brisé par l'habitude ; que les femmes feront ainsi leur éducation d'effronterie , et qu'après avoir consacré l'oubli de la chasteté, l'autorité publique aura scellé de son sceau la violation de toutes les lois de la pudeur ! Mieux vaudrait presque supprimer les tours, c'est ce que beaucoup osent demander. Vœu impie ! Ah! vous trouvez que le chiffre des centimes additionnels grossit, c'est possible; mais nous ne voulons pas, nous, que le nombre des infanticides augmente. La charge qui pèse sur vos budgets vous époU'

{%) Pfiilosophie du Budget, par M. Edelesund Duméril.

DU TRÀTAIL. 51

vante ! mais nous disons, nous, que puisque les filles du peuple ne trouvent pas dans leur salaire de quoi vivie, il est juste que ce que vous gagnez d'un côté, vous le perdiez fatalement de l'autre. Mais la famille s'en va de la sorte? Eh! sans doute. Avisez donc à ce que le travail soit réorganisé. Car, avec la concurrence, l'extrême misère, la dissolution de la famille. Chose singulière ! les partisans de ce régime tremblent devant l'ombre d'une innovation, et ils ne s'aperçoivent pas que le maintien de ce régime les pousse par une pente naturelle et irrésistible à la plus audacieuse des innovations modernes, au saint-simonisme !

Un des résultats les plus hideux du système industriel que nous combattons est l'entassement des enfants dans les fabriques. « En France, lisons-nous dans une pétition adressée aux Chambres par des philanthropes de Mulhouse, on admet dans les filatures de coton et dans les autres établissements industriels des enfants de tout âge ; nous y avons vu des enfiints de cinq et de six ans. Le nombre d'heures de travail est le même pour tous, grands et petits ; on ne travaille jamais moins de treize heures et demie par jour dans les filatures, sauf les cas de crise commerciale.

€ Traversez une ville d'industrie à cinq heures du matin, et regardez la population qui se presse à l'entrée des filatures ! vous verrez de malheureux enfants, pâles, chétifs, rabougris, à l'œil terne, aux joues livides, ayant peine à respirer, marchant le dos voûté comme des vieillards. Ecoutez les entretiens de ces enfants : leur voix est rauque, sourde et conime voilée par les miasmes impurs qu'ils respirent dans les établissements cotonniers. >

Plût à Dieu que cette description fût exagérée ! mais les faits qu'elle signale s'appuient sur des observations consignées dans des pièces officielles et recueillies par des hommes graves. Les preuves, d'ailleurs, ne sont que trop convaincantes : M. Charles Dupin a dit à la Chambre des Pairs que, sur 10,000 jeunes gens appelés à supporter les fatigues de la guerre, les dix départements les plus manufacturiers de France en présentaient 8,980 infirmes ou difformes, tandis que les départements agricoles n'en présentaient que 4,029. En 1837, pour avoir 100 liomuies valides, il fallut en repousser 170 à Rouen, 157 à jNimes,

168 à Elbeuf, 100 à Mulhouse (1). Et ce sont bien là les effets naturels de la concurrence. En appauvrissant outre mesure l'ouvrier, elle le force à chercher dans la palernité un supplément de salaire. Aussi, partout où la concurrence a régné, elle a rendu nécessaire l'emploi des enfants dans les manufactures. En Angleterre, par exemple, les ateliers se composent en grande partie d'enfants : le Moni/y Review, cité par M. D'Haussez, porte à 1,078 le nombre des travailleurs qui, dans les manufactures de Dundee, n'ont pas atteint leur 18^ année ; la majorité est au-dessous de 14 ans; une grande partie au-dessous de 12; quelques-uns au-dessous de 9 ; il y en a enfin qui n'ont que 6 ou 7 ans. Or, on peut juger d'après VAusland, cité par M. Edelestand Duméril, des effets de cet affreux système d'impôt établi sur l'enfance : parmi 700 enfants des deux sexes, pris au hasard à Manchester, on a trouvé sur les 350 qui n'étaient pas employés dans les fabriques, 21 malades, 88 d'une santé faible, 241 parfaitement bien portants.

Sur les 350 qui y étaient employés, 75 malades, 154 d'une santé faible, 143 seulement d'une bonne santé.

C'est donc un régime homicide que celui qui force les pères à exploiter leurs propres enfants. Et au point de vue moral qu'imaginer de plus désastreux que cet accouplement des sexes dans les fabriques? C'est l'inoculation du vice à l'enfance. Comment lire sans horreur ce que dit le docteur Cumins de ces malades de onze ans qu'il a traités dans un hôpital de maladies syphilitiques? Et quelle conclusion tirer de ce fait qu'en Angleterre l'âge moyen, dans les maisons de refuge, est de dix-huit ans !

M. Lorain, professeur au collège Louis-le-Grand, a composé un rapport tristement curieux sur Tétat de toutes les écoles primaires du royaume. Après avoir longuement énuméré les odieuses victoires de l'industrie sur l'éducation, et leur influence sur la moralité des enfants, il ajoute que la France commence à être infectée des mêmes usages qui ont pris racine en Angleterre, où il a été constaté par un tableau du Journal of ^Education, qu'en quatre jours, quatorze cent quatorze enfants avaient fréquenté quatorze boutiques de rogomistes. Et comment, sans une réorganisation du travail, arrêter ce dépérissement rapide du peu-

(1) Voir la slatisliquc précitée.

DU ÏRIVÀIL. OÙ

pie? Par les lois qui règlent l'emploi dos enfants dans les nnanul\iclures. C'est ce que roii a tenté. Oui, telle est en France la philanthropie du législateur, que la Chambre des Pairs a, un jour, fixé à huit ans l'àj^e où l'etifant pourrait être dépersonnalisé par le service d'une machine. Suivant cette loi d'amour et de charité, l'enfant de huit ans ne serait 'pins astreint par jour qu'à un travail de douze heures. Ceci n'est qu'un plagiat du facionfs bill. Quel plagiat ! Mais, après tout, il faudra l'appliquer, cette loi : Est-elle applicable? Que répondra le législateur au malheureux père de famille qui lui dira: c J'ai desenfants de huit, de neuf ans : Si vous abrégez leur travail, vous diminuez leur salaire. J'ai des enfants de six, de sept ans; le pain me manque pour les nourrir : si vous me défendez de les employer, vous voulez donc que je les laisse mourir de faim ? Les pères ne voudront pas, s'est-on écrié. Les forcer à vouloir^ est-ce possible ? Et sur quel droit, sur quel principe de justice s'appuierait cette violence faite à la pauvreté ? On ne peut, sous ce régime-ci, respecter l'humanité dans i l'enfant sans l'outrager audacieusement dans le père.

Ainsi, sans une réforme sociale, il n'y a pas ici de remède possible. Ainsi, le travail, sous l'empire du principe de concurrence, prépare à l'avenir une génération décrépite, estropiée, gangrenée, pourrie. 0 riches ! qui donc ira mourir pour vous sur la frontière ? Il vous faut des soldats, pourtant!

Mais à cet anéantissement des facultés physiques et morales des fils du pauvre vient s'ajouter l'anéantissement de leurs facultés intellectuelles. Grâce aux termes impératifs de la loi, il y a hum un instituteur primaire dans chaque localité, mais les fonds nécessaires pour son entretien ont été partout votés avec une lésinerie honteuse. Ce n'est pas tout ; nous avons parcouru, il n'y a pas longtemps, les deux provinces les plus civilisées de France, et toutes les fois qu'il nous est arrivé de demander à un ouvrier pourquoi il n'envoyait pas ses enfants à l'école, il nous a répondu qu'il les envoyait à la fabrique. De sorte que nous avons pu vérifier par une expérience personnelle ce qui résulte de tous les témoignages, et ce que nous avions lu dans le rapport officiel d'un membre de l'Université, M. Lorain, dont voici les propres expressions : « Qu'une fabrique, une filature, une usine, viennent à s'ouvrir, vous

pouvez fermer Técole. » Qa'est-ce donc qu'un ordre social

où rindustrie est prise en flagrant délit de lutte contre l'éducation? Et quelle peut être l'importance de l'école dans un tel ordre social? Visitez les communes : ici ce sont des forçats libérés, des vagabonds, des aventuriers, qui s'érigent en instituteurs; là ce sont des mstituteurs affamés qui quittent la chaire pour la charrue, et n'enseignent que lorsqu'ils n'ont rien de mieux à faire ; presque partout les enfants sont entassés dans des salles humides, malsaines, et même dans des écuries, où ils profitent pendant l'hiver de la chaleur que leur communique le bétail. Il est des communes où le maître d'école fait sa classe dans une salle qui lui sert à la fois de cuisine, de salle à manger et de chanjbre à coucher. Quand les fils du pauvre reçoivent une éducation, telle est celle qu'ils reçoivent : ce sont les plus favorisés, ceux-là. Et ces détails, encore une fois , ce sont des rapports officiels qui les donnent. A cjuoi songent donc les publicistes qui prétendent qu'il faut instruire le peuple, que sans cela rien n'est possible en fait d'améliorations, que c'est par là qu'il faut commencer? La réponse est bien simple : Quand le pauvre est appelé à se décider entre l'école et la fabrique, son choix ne saurait être un instant douteux. La fabrique a, pour obtenir la préférence , un moyen décisif : dans l'école on instruit l'enfant, mais dans la fabrique on le paye. Donc, sous le régime de la concurrence, après avoir pris les tils du pauvre à quelques pas de leur berceau, on étouffe leur intelligence en même temps qu'on déprave leur cœur, en même temps qu'on détruit leur corps. Triple impiété! triple homicide! Encore un peu de patience, lecteur! je touche au terme de cette démonstration lamentable. S'il est un fait incontestable , c'est que l'accroissement de la population est beaucoup plus rapide dans la classe pauvre que dans la classe riche. D'après la Statistique de la civilisation européenne, les naissances, à Paris, ne sont que du l/32e de la population dans les quariiers les plus aisés; dans les autres, elles s'élèvent au l/26e. Cette disproportion est un fait général, et M. de Sismoudi, dans son ouvrage sur l'économie politique, l'a très-bien expliquée en l'attribuant à l'impossibilité où les journaliers se trouvent d'espérer et de prévoir. Celui-là seul peut mesurer le nombre de ses enfants à la quotité de son revenu qui se sent maître du

DU TRAVAIL. hS

lendemain ; mais quiconque vit au jour le jour, subit le joug d'une fatalité mystéiieuse à laquelle il voue sa race, parce qu'il y a été voué lui-même. Les hospices sont là, d'ailleurs, menaçant la société d'une véritable inondation de mendiants. Quel moyen d'échapper à un tel fléau?

Encore si les pestes étaient plus fréquentes! ou si la paix durait moins longtemps! car, dans l'ordre social actuel, la destruction dispense des autres remèdes! Mais les guerres tendent à devenir de plus en plus rares ; le choléra se fait désirer : que devenir? Et, après un temps donné, que ferons-nous de nos pauvres? Il est clair, cependant, que toute société où la quantité des subsistances croît moins vite que le nombre des hommes est une société penchée sur l'abîme. Or, cette situation est celle de la France. M. Rubichon, dans son livre intitulé Mécanisme social, a prouvé jusqu'à l'évidence cette effrayante vérité.

11 est vrai que la pauvreté tue. D'après le docteur Villermé, sur vingt mille individus nés à la même époque, dix mille dans les départements riches, dix mille dans les départements pauvres, la mort, avant quarante ans, frappe cinquante-quatre individus sur cent dans les premiers, soixante-deux sur cent dans les seconds. A quatre-vingt-dix ans, le nombre de ceux qui vivent encore est, sur dix mille, de quatre-vingt-deux dans les départements riches, et dans les départements pauvres, de cinquante- trois seulement.

Vain remède que ce remède affreux de la mortalité ! Toute proportion gardée, la misère fait naître beaucoup plus de malheureux qu'elle n'en moissonne. Encore une fois, quel parti prendre ! Les Spartiates tuaient leurs esclaves. Galère lit noyer les mendiants. En France, diverses ordonnances rendues dans le cours du xvi^ siècle ont porté contre eux la peine de la potence (1). Entre ces divers genres de châtiments équitables, on peut choisir.

Pourquoi n'adopterions-nous pas les doctrines de Malthus? Mais non, Malthus a manqué de logique ; il n'a pas poussé jusqu'au bout son système.

Nous en liendrons-nous aux théories du Livre du meurire, publié en Angleterre au mois de février 1839, ou bien à et écrit de Marcus, où l'on propose d'asphyxier tous les entants des classes ouvrières, passé le troisième, sauf à

(1) Voir les auteurs cités par M, EJelesland DumériJ dans sa PtiUosophie du Budget, t. 1", p, 11,

récompenser les mères de cet acte de patriotisme ? Vous riez? Mais le livre a été écrit sérieusement par un publiciste philosophe ; il a été commenté, discuté par les plus graves écrivains de l'Angleterre ; il a été enfin lepoussé avec indignation comme une chose atroce et pas du tout risible. Le fait est qu'elle n'avait pas le droit de rire de ces sanguinaires folies, cette Angleterre qui s'est vue acculée par le principe de concurrence à la taxe des pauvres, autre colossale extravagance.

Nous livrons à la méditation de nos lecteurs les chiffres suivants, extraits de l'ouvrage de E. Bulwer : England and the English.

Le journalier indépendant ne peut se procurer avec son salaire que 122 onces de nourriture par semaine, dont 13 onces de viande.

Le pauvre valide, à la charge de la paroisse, reçoit 151 onces de nourriture par semaine, dont 21 onces de viande.

Le criminel reçoit 239 onces de nourriture par semaine, dont 38 onces de viande.

Ce qui veut dire qu'en Angleterre la condition matérielle du criminel est meilleure que celle du pauvre nourri par la paroisse, et celle du pauvre nourri par la paroisse meilleure que celle de l'honnête homme qui travaille. Cela est monstrueux, n'est-ce pas? eh bien, cela est nécessaire. L'Angleterre a des travailleurs, mais moins de travailleurs que d'habitants. Or, comme entre nourrir les pauvres et les tuer il n'y a pas de milieu, les législateurs anglais ont pris le premier de ces deux partis ; ils n'ont pas eu autant de courage que l'empereur Galère, voilà tout. Reste à savoir si les législateurs français envisagent de sang-froid ces abominables conséquences du régime industriel qu'ils ont emprunté à l'Angleterre !

La concurrence produit la misère : c'est un fait prouvé par des chitfres.

La misère est horriblement prolifique : c't;st un fait prouvé par des chiffres.

La fécondité du pauvre jette dans la société des malheureux qui ont besoin de travailler et ne trouvent pas de travail : c'est un foit piouvé par les chiffres.

Arrivée là, une société n'a plus qu'à choisir, entre tuer les pauvres ou les nouirir gratuitement : atrocité ou folie.

Dn TRAVAIL. 57

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