CE QUI POURRAIT ÊTRE TENTE DÈS A PRESENT
Dans l'ouvrage qu'on vient de lire, nous avons exposé la marche qu'aurait à suivre, pour amener progressivement une équitable et saine organisation du travail, un gouvernement ami du peuple et issu des suffrages populaires. Le plan proposé suppose, par conséquent, comme moyen d'arriver à une révolution sociale, l'accomplissement d'une révolution politique.
Or, il est possible qu'elle soit éloignée encore, cette heure attendue où l'État ne sera plus qu'un résuméèvivant du peuple. Et, en attendant, que de désordres dans le domaine du travail devenu un véritable champ-clos ! que de souffrances ! que de misères !
. Aussi avons-nous entendu ce cri s'élever : Jusqu'à ce qu'une révolution politique se puisse faire, n'y a-t-il, pour les ouvriers, aucun essai à tenter?
À Dieu ne plaise que cette opinion soit la nôtre ! Il faut se défier sans doute de la puissance
1 II est à remarquer que cet appendice et la suite ont été faits pour la cinquième édition, déjà parue lors de la révolution de février 1848.
des efforts partiels ; mais ce n'est pas nous qui conseillerons au peuple l'immobilité dans le mal et la douleur.
Seulement, qu'on prenne garde aux tentatives imprudentes ou fausses! Qu'on prenne garde aux tentatives qui seraient de nature, soit à, donner le change sur le but définitif à atteindre, soit à compromettre et à décrier le principe d'association!
Naguère il est arrivé que, sous l'inspiration d'un sentiment honorable, quelques membres, connus, du parti démocratique, se sont réunis pour discuter ensemble cette question, si grande et tant agitée, de l'organisation du travail. Chercher par quel moyen pratique on pourrait tendre, dans l'état présent des choses, à la réalisation du principe d'association , tel était le point sur lequel il s'agissait de s'entendre.
Le parti qui a réuni la majorité des suffrages consisterait à former une association de crédit qui présidât à la naissance de diverses associations de travailleurs, leur fournît des instruments de travail, leur imprimât une direction, mais en laissant la concurrence s'exercer entre elles, et sans leur demander d'asseoir leur existence sur l'établissement d'un capital collectif, sujet à s'accroître indéfiniment, inaliénable enfin.
Pour nous, nous ne saurions nous associer à un projet semblable :
!• Parce que toute association d'ouvriers qui
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ne s'impose pas la loi de s'étendre indéfiniment au moyen d'un capital collectif et inaliénable, se trouve avoir des intérêts distincts de ceux de la masse des prolétaires, lesquels n'arriveront à s'affranchir qu'en se considérant comme une même famille ;
2° Parce que aider tels ou tels ouvriers h former entre eux une association particulière et limitée, c'est créer des privilégiés parmi les travailleurs, et établir des catégories là où tout doit tendre, au contraire, à l'unité ; '
3° Parce que la grande et universelle émancipation des travailleurs n'aura jamais lieu, tant que subsistera la concurrence , source intarissable de haines, de jalousies, de fraudes et de désastres;
4° Parce que, dans l'état de concurrence, qjopter à la force des uns, c'est augmenter la faiblesse des autres. De sorte que, si la concurrence était maintenue systématiquement, tout appui prêté à une association particulière deviendrait funeste à ceux qui, en dehors de cette association, resteraient abandonnés à eux-mêmes.
En résumé, de quoi s'agit-il? D'aboutir pratiquement, progressivement, à la réalisation du dogme : Liberté, égalité, fraternité? Eh bien, il faut alors viser droit à la concurrence. Car :
Avec la concurrence, pas de liberté, puisque la concurrence arrête les plus faibles dans le jdé-
veloppement de leurs facultés et les livre en proie aux plus forts ;
Avec la concurrence, £as d'égalité, puisque la concurrence n'est que l'inégalité même mise en mouvraient;
Avec la concurrence, pas de fraternité, puisque la concurrence est un combat.
Que ce principe meurtrier ne puisse pas être détruit immédiatement, d'un seul coup, sans doute. Mais c'est à rendre sa destruction complète, inévitable, que doit tendre tout système dont le but est émancipation des travailleurs.
Voici, quant à nous, ce que nous proposons.
Un comité serait formé dans le parti socialiste et démocratique.
Ce comité ouvrirait, ,en vue de l'affranchissement des prolétaires, une souscription semblable à celles qui ont été ouvertes , dans ces dernières années, quand il a fallu, ou protester contre l'abaissement de la dignité nationale, ou honorer la mémoire de quelque vertueux citoyen, ou venir en aide à un peuple ami et opprimé.
Les fonds recueillis de cette sorte seraient mis à la disposition d'une association d'ouvriers, laquelle ne serait considérée, bien entendu, que comme le premier noyau de l'association universelle des travailleurs. Elle devrait se composer de plusieurs industries diverses, et se constituer sur les bases dont voici les principales.
CONTRÂT '
Article premier. Les ouvriers associés seront distribués en deux familles, composées chacune d'un nombre égal de membres.
Le nombre des ouvriers venant à augmenter, le nombre des familles sera augmenté proportionnellement.
On choisira, autant que possible, pour former une famille, les membres domiciliés dans le même quartier.
Art. 2. L'assemblée générale des ouvriers nommera un conseil central d'administration révocable,dont les fonctions spéciales seront de chercher des travaux, de traiter avec les tiers, de distribuer, entre les conseils de famille dont il sera parlé ciaprès, l'ouvrage à faire et le prix à partager, de telle sorte que chaque famille reçoive, toute proportion
I On objectera, peut-être, que le projet dont nous donnons ici les bases ne cadre pas parfaitement avec les dispositions des lois relatives à la constitution des sociétés commerciales.
II est certain que les lois ont été faites jusqu'ici en vue de V association des capitaux, au lieu de l'être en vue de l'association des forces et des sentiments.
Toutefois, une étude attentive du Gode, et l'avis de plusieurs jurisconsultes éminents nous permettent d'affirmer que le contrat ci-dessus est conciliante avec la forme des sociétés en commandite. Note de M. Louis Blanc.
DU TRAVAlt. %1S
gardée, le môme nombre d'heures de travail et la même rémunération.
Art. 3. 11 y aura dans chaque famille un conseil désigné sous le nom de conseil de famille, composé de membres qui seront élus par la famille et révocables s'il y a lieu.
Les fonctions de ce conseil seront de répartir entre tous les membres de la famille la part des travaux et des salaires qui lui sera afférente. Les membres de ce conseil auront, de plus, mission d'inspecter les travaux et de veiller à ce que chacun remplisse sa tâche.
Art. 4. Chaque famille élira un de ses membres spécialement chargé de l'examen des livres et de la vérification des opérations faites, soit par le conseil central, soit par les conseils particuliers.
Art. 5. Chaque ouvrier sera payé, sur le prix des travaux, à raison de cinq francs par huit heures de travail.
Les bénéfices obtenus au-dessus de cette somme feront partie du fonds commun dont l'emploi va être indiqué.
Art. 6. A la fin de l'année, il sera dressé un état exact de la position de la société. A cet effet, l'on procédera à un inventaire général de l'actif et du passif. S'il reste un excédant, il en sera fait deux parts, dont l'une sera distribuée aux contractants par portions égales, et dont l'autre constituera un capital collectif, inaliénable, destiné à l'accroissement de l'association par des adjonctions successives, comme il sera dit ci-après.
Art. 7. Tout associé devenu infirme ou malade.
et qui en justifiera, aura droit au même salaire, aux mêmes avantages que s'il fût resté bien portant
Art. 8. Il n'est dû à l'ouvrier sortant, si c'est par /acte volontaire ou pour fait d'inconduite, que le salaire de son travail, qui ne lui aurait pas été encore payé.
Art. 9. Reconnaissant que le droit au travail appartient à chaque homme, et que toute association revêtue d'un caractère exclusif est attentatoire à la doctrine de la fraternité, les contractants s'engagent de la manière la plus formelle à admettre parmi eux, sur le pied d'une égalité parfaite, tout ouvrier qui se présenterait en adhérant aux statuts, pourvu qu'il soit de la profession, qu'il le prouve, et que la situation de la société ne rende pas son admission absolument impossible.
Art. 10. Pour en décider, il sera formé un jury composé de sept membres et élu par l'ensemble des contractants.
Art. 11. Les contractants reconnaissent qu'il vaut mieux gagner moins que d'empêcher son frère de vivre. Le jury des ouvriers devra donc décider des cas d'admission d'après ce principe, que monopoliser le travail est un crime de lèse-humanité.
Art. 12. Les contractants sont divisés, dès à présent, comme il a été dit plus haut, en deux familles. Elles pourront s'accroître par les adjonctions successives jusqu'au chiffre de cent membres chacune, et seront alors déclarées complètes. S'il survient de nouveaux membres, ils seront distribués, en nombre égal, entre les deux familles existantes, jusqu'à
oe qu'ils atteignent le nombre de cent, auquel cas fis formeront une famille nouvelle, et ainsi de suite.
Awr. 13. Le jury des ouvriers sera choisi, par les contractants, pour tribunal arbitral, et il jugera» en cette qualité, les contestations qui pourront s'élever entre les contractants. Ce sera lui qui décidera de la légitimité des causes de retraite ou des faits de maladie; lui aussi qui prononcera, sur le rapport des inspecteurs, l'exclusion des ouvriers convaincus de paresse. Il aura enfin le droit de prononcer, après débat public, la révocation de ceux des membres des conseils qui auraient mérité d'être révoqués; et ce, dans la forme suivie par le tribuiial arbitral, pour les jugements.
Abt. 14. Il y aura lieu, chaque année, à réélire ou à maintenir les membres, soit des conseils» soit du jury.
Pendant que nous nous occupions dé revoir l'édition actuelle, nous avons reçu d'un ouvrier* M. Agricol Perdiguier, connu par son livre sur le compagnonnage, la lettre et le projet qui suivent.
Nous nous empressons de mettre sous les yeux de nos lecteurs le plan indiqué par M. Àgricol Perdiguier, convaincu, comme lui, qu'il s'agit ici d'une question dont tout bon citoyen doit se préoccuper :
« Monsieur Lotis Blakc ,
« J'ai appris que vous prépariez une nouvelle édition de votre livre sur Y Organisation du travail* Comme cette question est fort grave, et que chacun doit s'en préoccuper, j'ai essayé de rédiger un plan d'association que je vous envoie, et que je vous prie de soumettre à vos lecteurs, si vous pensez qu'il puisse leur faire quelque plaisir.
«Votre tout dévoué,
a Agricol Perdiguier. » Paris, *8 mars 1847.