PREMIÈRE PARUE
N'ayant plus quequelques jours à vivre, Louis XI tut tout à coup saisi d'un immense effroi. Ses courtisans n'osaient plus prononcer devant lui ce mot terrible, ce mot inévitable : la mort. Luimême, comme si pour éloigner la mort, il eût suffi d'en nier les approches , il s'étudiait misérablement à faire briller dans son regard éteint les éclairs d'une joie factice. Il dissimulait sa pâleur. Il ne voulait point chanceler en marchant. Il disait à son médecin : « Mais voyez donc ! jamais « je ne me suis mieux porté. »
Ainsi fait la société d'aujourd'hui. Elle se sent mourir et elle nie sa décadence. S'entourant de tous les mensonges de sa richesse , de toutes les
pompes vaines d'une puissance qui s'en va, elle affirme puérilement sa force, et, dans l'excès même de son trouble, elle se vante! Les privilégiés de la civilisation moderne ressemblent à cet enfant spartiate qui souriait , en tenant caché sous sa robe le renard qui lui rongeait les entrailles* Ils montrent, eux aussi, un visage riant; ils s'efforcent d'être heureux. Mais l'inquiétude habite dans leur cœur et le ronge. Le fantôme des révolutions est dans toutes leurs fêtes.
La misère a beau ne frapper, loin de leurs demeures, que des coups mesurés et silencieux, l'indigent a beau s'écarter du chemin de leurs joies ; ils souffrent de ce qu'ils soupçonnent ou devinent. Si le peuple reste immobile , ils se préoccupent amèrement de l'heure qui suivra. Et lorsque le bruit de la révolte est tombé, ils en sont réduit» à prêter l'oreille au silence de» complots*
Je demande qui est réellement intéressé au maintien de l'ordre social , tel qu'il existe aujourd'hui. Personne; non, personne. Pour moi, je me pemàde volontiers que les douleurs que créé une civilisation imparfaite se répandent , en de» formes diverses , sur la société tout entière. Entrez dans l'existence de ce riche : elle est remplie d'amertume. Pourquoi donc? Est-ce qu'if n'a pas la santé, la jeunesse, et des flatteurs? Est-ce qu'il ne croit pas avoir des amis? Mais il est à bout de jouissances, voilà sa misère; il a.
épuisé le désir, voilà soi) mal. L'impuissance dans la satiété , c'est la pauvreté des riches, la pauvreté moins l'espérance ! Parmi ceux que nous appelons les heureux , combien qui se battent en duel oar besoin d'émotion ! combien qui affrontent les fatigues et les périls de la chasse pour échapper aux tortures de leur repos? Combien qui, malades dans leur sensibilité, succombent lentement à de mystérieuses blessures, et fléchissent peu à peu, au. sein même d'un bonheur apparent, sous le niveau de la commune souffrance! A côté de ceux qqi rejettent la vie comme un fruit amer, voici ceux qui la rejettent comme une orange desséchée ; quel désordre social ne révèle pas ce désordre moral immense! et quelle rude leçon dQnnée à l'égoïsme, à L'orgueil, à toutes les ty-r raaaies, qpe cçt$e inégalité dans les moyens de jouir aboutissant k l'égalité dans ta douleur!
Et puis? pour chaque indigent qui pâlit de fajjR, il y a un riche qui pftlit.de peur. -~ « J* no sais, dit miss Wardour, au vieut* mendiant qui Tarait sauvée, ce que mon père a dessein de faire pour notre libérateur, mais bUn certainement il : vws mettra h l'abri du besoin pour le reste dfi votre vie. t Entendant, fxmv* coii^Ur gatelte. -7- Poi*r que, je sois voté e*. dessiné quekptë nuit en allait d'un village à l'autre,. répondit l&tisendiairt, ou pour qo* je mb toujours daas la ejrainte de l'être, es qui ne n*ut guère
mieux ! Eh! si l'on -me voyait changer un bilîët de banque , qui serait ensuite assez fou pour me faire l'aumône?»
Admirable dialogue ! Walter Scott ici n'est plus un romancier : c'est un philosophe, c'est un publiciste. Nous connaissons un homme plus malheureux que l'aveugle qui entend retentir dans la sébile de son chien l'obole implorée ; c'est le puissant roi qui gémit sur la dotation refusée à son fils.
Mais ce qui est vrai dans l'ordre des idées philosophiques Test-il moins dans l'ordre des idées économiques? Ah! Dieu merci, il n'est pour les sociétés ni progrès partiel , ni partielle déchéance. Toute la société s'élève ou toute la société s'abaisse. Les lois de la justice sont-elles mieux comprises? toutes les conditions en profitent. Les notions du juste viennent-elles à s'obscurcir? toutes les conditions en souffrent. Une nation dans laquelle une classe est opprimée, ressemble à un homme qui a une blessure à la jambe : la jambe malade interdit tout exercice à la jambe saine. Ainsi , quelque paradoxale que cette proposition puisse paraître, oppresseurs et opprimés gagnent également à ce que l'oppression soit détruite ; ils perdent également à ce qu'elle soit maintenue. En veut-on une preuve bien frappante? La bourgeoisie a établi sa domination sur la concurrence illimitée, principe de tyrannie : eh bien! c'est par la concurrence illimitée que nous voyons au-
jourd'hui la bourgeoisie périr. J'ai deux millions, dites-vous; mon rival n'en a qu'un : dans le champ-clos de l'industrie, et avec l'arme du bon marché, je le ruinerai à coup sûr. Homme lâche, et insensé ! ne comprenez-vous pas que demain, s'armant contre vous de vos propres armes, quelque impitoyable Rothschild vous ruinera? Aurezvous alors le front de vous en plaindre? Dans cet abominable système de luttes quotidiennes , l'industrie moyenne a dévoré la petite industrie. Victoires de Pyrrhus! car voilà qu'elle est dévo- { rée à son tour par l'industrie en grand, qui elle* même , forcée de poursuivre aux extrémités du monde des consommateurs inconnus, ne sera bientôt plus qu'un jeu de hasard qui, comme tous les jeux de hasard, finira pour les uns par la friponnerie, pour les autres par le suicide. La tyrannie n'est pas seulement odieuse, elle est aveugle. Pas d'intelligence où il n'y a pas d'entrailles.
Prouvons donc :
1° Que la concurrencé est pour le peuple un système d'extermination^
2° Que la concurrence est pour la bourgeoisie une cause sans cesse agissante d'appauvrissement et de ruine.
Cette démonstration faite, il en résultera clairement que tous les intérêts sont solidaires, et qu'une réforme sociale est pour tous les membres de la société, sans exception, un moyea de salut.
LA CONCURRENCE EST tOtik LE PEUPLE UN SY6TÈHB
d'ëxtbrwikation.
Le pauvre est-il un membre ou un ennemi de la société? Qu'on réponde.
Il trouve tout autour de lui le sol occupé.
Peut-il semer la terre pour son propre compte? Non, parce que le droit de premier occupant est devenu droit de propriété.
Peut-il cueillir les fruits que kt main de Dieu a (kit mûrir sur le passage des hommes? Non, parce que, de même que le sol, les fruits ont été appropriés.
Peut-il se livrer à la chasse ou à la pèche? Non, parce que cela constitue un droit que le gouvernement afferme.
bu îràVail. W
PeUi-il pgfoér dé l'eau k une fontaine enclavée dans un champ? Non, parce que te propriétaire du champ est, en vertu du drbtf d'accessfeà, pro^ priétaire de te fontaine.
Peut-il, mourant de faim et de soif, tendre M main à la pitié de ses semblables? Non , parce qu'il y * des lois centré la mendicité.
Pe*rt--il, épuisé de fatigue et manquant d'asile, s'endormir sur le pavé des fuës? Non, parce qu'il y a dés lois contre le vagabondage.
Peut-il, fusant cette patrie homicide où tout kri est refosé, aller demander des moyen» de vivra loin des Hetii où la vie lui a été donnée? Non , parce qu'il n'est permis de changer de contrée qu'à de certaines conditions', impossibles à remplir pour lui.
Que fera donc dé malheureux? ô vàtts dira :
a J'ai des. bras, j'ai Une intelligence, j'ai de h forcé, j'ai 9a la jeunesse; prenez tout Cela, et en échangé donnez-moi un peu de pain. » C'est ce que font et disent aujourd'hui les prolétaires. Mais ici même Vous pouvez répondre au pauvre : <r Je n'ai pas de travail à vous donner. » Que voulez-vous qu'il fasse alors?
La conséquence de ceci est très-simple. Assurés dtf travail au pauvre. Vous aurez encore peu fait pour la justice, et il y aura loin de là au règne de la fraternité; mais, du moins, vous aurez conjuré d'affreux périls et coupé court aux révoltes? Y
a-t-on bien songé? Lorsqu'un homme qui demande à vivre en servant la société en est fatalement réduit à l'attaquer sous peine de mourir, il se trouve dans son apparente agression, en état de légitime défense , et la société qui le frappe ne juge pas : elle assassine.
La question est donc celle-ci : La concurrence est-elle un moyen d' assurer du travail au pauvre? Mais poser la question de la sorte , c'est la résoudre. Qu'est-ce que la concurrence relativement aux travailleurs? C'est le travail mis aux enchères. Un entrepreneur a besoin d'un ouvrier : trois se présentent, — Combien pour votre travail?-— Trois francs : j'ai une femme et des enfants. — Bien. Et vous? — Deux francs et demi : je n'ai pas d'enfants, mais j'ai une femme. — A merveille. Et vous ? — Deux francs me suffiront : je suis seul. — A vous donc la préférence. C'en est fait : le marché est conclu. Que deviendront les deux prolétaires exclus? ils se laisseront mourir de faim, il faut l'espérer. Mais s'ils allaient se faire voleurs? Ne craignez rien, nous avons des gendarmes. Et assassins? nous avons le bourreau. Quant au plus heureux des trois, son triomphe n'est que provisoire. Vienne un quatrième travailleur assez robuste pour jeûner de deux jours l'un , la pente du rabais sera descendue jusqu'au bout : nouveau paria, nouvelle recrue pour le bagne , peut-être !
Dira- 1- on que ces tristes résultats sont exagérés ; qu'ils ne sont possibles , dans tous les cas , que lorsque l'emploi ne suffit pas aux bras qui veulent être employés? Je demanderai, à mon tour, si la concurrence porte par aventure en elle-r même de quoi empêcher cette disproportion homicide ? Si telle industrie manque de bras , qui m'assure que, dans cette immense confusion créée par une compétition universelle, telle autre n'en regorgera pas? Or, n'y eût-il, sur trente-quatre millions d'hommes, que vingt individus réduits à voler pour vivre, cela suffit pour la«condamnation du principe.
Mais qui donc serait assez aveugle pour ne point voir que , sous l'empire de la concurrence illimitée , la baisse continue des salaires est un fait nécessairement général , et point du tout exceptionnel? La population a-t-elle des limites qu'il ne lui soit jamais donné de franchir? Nous est-il loisible de dire à l'industrie abandonnée aux caprices de l'égoïsme individuel, à cette industrie, mer si féconde en naufrages : « Tu n'iras pas plus loin? » La population s'accroît sans cesse : ordonnez donc à la mère du pauvre de devenir stérile, et blasphémez Dieu qui l'a rendue féconde j car, si vous ne le faites, la lice sera bientôt trop étroite pour les combattants. Une machine est . inventée : ordonnez qu'on la brise , et criez anathème à la science ; car, si vous ne le faites , les
imlle ouvriers que la machine nouvelle châsse de leur atelier iront frapper à la porte de l'atelier voisin et faire baisser le salaire de leurs compagnons. Baisse systématique des salaires, aboutissant à là suppression d'un certain nombre d ouvriers, v^ilà l'inévitable effet de la concurrencé illimitée. Elle n'est donc qu'un procédé industriel au moyen duquel les prolétaires sont forcés de ^'exterminer les uns les antres.
Au reste , pour que les esprits exacts ne nous accusent pas d'avoir chargé les couîeurs du tableau, voici* quelle est, formulée en chiffres, 1* condition de la classe ouvrière à Paris.
On y verra qu'il y a des femmes qui ne gagnent pas plus de soixante-quinze centimes par jour, et cela pendant neuf mois de l'année seulement , ee qui veut dire que, pendant trois mois, elles ne jgagaent absolument rien, ou, si Fon veut, que leur salaire, réparti sur toute l'année, se réduit à environ 57 centimes par jour *.
I Nous devons les reneeignerftente suivants, que nous avons mis beaucoup de soin à recueillir et que personne ne sera tenté d'accuser d'exagération, à plus de 1,500 ouvriers et ouvrières faisant partie du personnel de 830 ateliers situés dans Paris.
II va sans dire que pour chaque profession nous avons pris la moyenne des chiffres qui nous ont été donnés.