‹ Orgueil et Préjugé, Volume 3Chapitre 18 sur 19 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

'n espéroit recevoir une lettre de Mr.

Bennet le lendemain; mais la poste arriva sans apporter une seule ligne de lui. Ses enfans le connoissoient pour eue un correspondant fort négligent et fort paresseux, mais ils avoient espéré que dans celte occasion il seroit plus exact. On conclut de son silence qu'il n'avoit point de bonnes nouvelles à donner. Mr. Gardiner avoit attendu l'arrivée du courier avant de se mettre en route , et voyant qu'il n'apportoit point de lettre, il partit pour Londres où il étoil bien sur alors d'être constamment informé de tout ce qui arriveroit. Il promit de faire tout ce qu'il pourroit pour engager Mr. Bennet à retourner à Longbauro, afin de calmer sa

femme qui craignoit toujours, quoiqu'on put lui dire , qu'il ne fut tue en duel.

Mistriss Gardioer et ses enfans dévoient passer encore quelques jours à Longhourn; elle parlageoit les soins qu'il falloit prodiguer à Mistriss Bennet, et procuroit à ses filles quelque distraciion dans les momens de calme. Mistriss Phillips venoit aussi les voir souvent, dans l'intention disoit-elle , de leur donner du courage et de les amuser, mais comme elle avoit toujours quelque chose de nouveau à raconter sur la folie et l'extravagance de Wikam,elle s'en alloit rarement sans les laisser encore plus abattues, qu'elle ne les avoit trouvées.

Toute la ville de Meryion sembloit prendre plaisir à accuser et à condamner l'homme que trois mois auparavant elle regardoit comme un ange descendu du ciel. On prélendoit qu'il devoit à tous les marchands ; que ses intrigues, qu'on

honoroit du nom de séductions, s'élendoient jusque dans toutes familles de la classe marchande; chacun disoit ouvertement que c'e'ioit le jeune homme le plus déprave' du monde, et que sa feinte douceur ne les avoit point trompes. Quoiqu'Eiisabeth n'admit pas tout ce qu'on disoit sur son compte, elle en savoit assez pour considérer le déshonenur de sa sœur «Comme certain; Jane , à qui il e'toit encore bien plus difficile de persuader le mal, Gomniençoit à perdre toute espéiance.

En effet s'ils avoient été en Ecosse, comme elle avoit persiste à le croire, on au- Toit du en recevoir déjà quelques nouvelles.

Mr. Gardiner avoit quitté Longhoum le dimanche, et Je mardi sa femme reçut une lettre de lui qui disoit qu'il avoit trouvé Mr. Bennct, et qu'il l'avoit engage' à venir demeurer chez lui; il ajoutoit qu'il iwoïi été déjà à JEpsom et à Clapham sans

pouvoir obtenir aucun renseignement, et que maintenant il etoit décidé à aller s'informer dans tous les hôtels de la ville, pensant que les fugitifs dévoient avoir passe quelque tems dans un hôtel, avant de s'être procure un autre logement. Il ajoutoit que Mr. Bennel ne paroissoit point disposé à quitter Londres dans ce moment , promettent d'écrire bientôt et terminoit sa lettre par le Posl-scriptum suivant.

« J'ai écrit au colonel Forster pour lui demander de chercher à découvrir, par le moyen de quelques uns des jeunes sens du régiment qui sont lies avec Wikam , s'il n'a pas des païens ou des amis dans Londres chez lesquels il ait pu aller se cacher. Si nous pouvions avoir des données la dessus, elles nous seroienl de Ja plus grande utilité, car nous n'avons rien pour nous guider. Je crois que le colonel Forster fera tout ce qui lui sera possible

i8o ORGUEIL ET PRÉJUGÉ,

pour nous obliger; mais je réfléchis que Lizzy pourra peut-être mieux qu'aucun autre nous donner quelques éclaircissemens la-dessus. »

Elisabeth vit bien d'où venoit celle confiance en elle , mais elle ne pût pas la justifier; elle n'avoit jamais eniendu aire que Wikam eut eu d'aunes païens que son père et sa mère qui éloient morls depuis plusieurs années; cependant il e'toit possible que quelques-uns de ses camarades fussent en élaide donner plus de renseignemens qu'elle.

Chaque jour éloil à Longbourn un jour d'anxiété, et le moment le plus fâcheux eloit celui ou l'on aitendoit les leltres. Enfin il en arriva une, mais elle ëloil pour Mr. Bennet et venoit de Mr. Collins :

Jane d'après les ordres qu'elle avoit reçus de son père d'ouvrir tout ce qui arriveroit à son adresse pendant son absence, la lui, ei Elisabeth qui se souvenoû com-

ORGUEIL ET PRÉJUGÉ. i8l

bien les lettres de son cousin ëtoient bizarres, suivoit des yeux par dessus TépauJe de sa sœur.

« Mon cher Monsieur « Je suis appelé par les liens qui m'unissent à votre famille ainsi que par ma vocation, à venir m'affliger avec vous du malheur qui vous est arrivé, et que nous avons appris hier par une lettre du Hertfoi dshii e. Soyez persuade, Monsieur et cher parent, que Mistriss Collins et moi simpathisons vivement avec vous et votre respectable famille, et que nous partageons votre douleur actuelle qui doit-être de l'espèce la plusamère puisqu'elle vient d'une cause que le temsne sauroit atte'nuer. Je ne saurois trouver aucun argument qui puisse adoucir votre peine, dans une circonstance qui doit être plusafïligeante que toute au ti e pour le cœur d'un père. La mort de votre fille auroïl été une bénédiction en compar raison de ceci j et l'on doit s'affliger d'au»

l82 ORGUEIL ET PRÉJUGÉ.

tant plus, que d'après ce que me dit ma chère Charlotte, on a des raisons de supposer quecetteexcessive dissolution de votre fille est due à une indulgence fort mal entendue : mais je puis vous assurer pour votre consolation et celle de Mistriss Bennet, que je suis porté à croire qu'il falloit que ses dispositions naturelles fussent fort mauvaises. Car autrement si jeune, elle auroit été' incapable d'une conduite aussi condamnable. Quoiqu'il en soit, vous êtes digues de pitié, c'est une opinion que je partage, non-seulement avec MistiissCollins, mais encore avec Lad v Catherine et sa fille à qui j'ai raconté toute l'affaire. Ellescraignsnt comme moi que cette fausse démarche d'une de vos filles ne soit trèsfàcheuse pour le sort des autres; car, comme le dit Lady Catherine elle-même, qui voudra maintenant s'allier avec une telle famille ? Celte considération me fait réfléchir avec encore plus de satisfaction

à un certain événement du mois de novembre dernier ; s'il avoit tourne' différemment , j'anrois été aussi enveloppé dans voire chagrin et dans votre malheur. Permettez moi donc, mon cher Monsieur, en vous exhortant à vous résigner et à vouscon;>oler , de vous conseiller aussi de rejeter de voire sein votre indigne enfant, et de lui laisser recueillir les fruits de son infâme conduite.

Je suis, mon cher Monsieur, etc. »

Mr. Gardiner ne récrivît à Longbourn que lorsqu'il eut reçu la réponse du colouel Forsterjil n'avoit rien de consolant à dire. On ne connoissoil pas à Wikaru un seul parent avec lequel il eut conservé quelques relations, et il paroissoit bien posiiif qu'il n'en n'avoit point de bien proches. Il avoit eu autrefois de nombreuses connoissances, maïs depuis qu'il étoit daos le militaire, on ne crovoil pas

qu'il les eût conservées; ainsi donc il n'y avoit personne qui put donner de ses nouvelles. Outre ia crainte qu'il devoit avoir des par eus de Lydie, le mauvais état où étoient ses finances, devoit l'engager à garder un profond secret sur le lieu de sa retraite, car on venoit de découvrir que ses dettes de jeu se montoient à une somme considérable. Le colonel Forster pensoit qu'il faudroit plus de mille /ivres pour payer ce qu'il devoit à Brighlon aux gens de la ville. Mais ses dettes d'honneur étoient encore plus fortes. Mr.

Gardiner n'avoit pas jugé convenable de cacher tous ces détails à la famille de Lydie , et Jane les eniendii avec horreur, — Qui auroit pu s'attendre à ce que ce fut un joueur? s'écria-t-elle.

Mr. Gardiner ajontoit que ses nièces pouvoient espérer de revoir leur père le lendemain. Découragé parle mauvais succ«s de ses recherches , il avoit cède' aux

ORGUEIL ET PRÉJUGÉ. ï83

instances de son beau-frère pour retourner danssa famille etil le laissait chargé de continuer la poursuite des fugitifs.

On s'empressa de donner celte bonne nouvelle à Mistriss Bennel ; mais elle n'en éprouva pas autant de satisfaction que ses enfans l'avoient espéré , d'après les craintes qu'elle avoit manifestées pour Ja vie de son mari.

— Quoi! s'écria-t-elle,il revient sans la pauvre Lydie ! oh ! sûrement il ne quit* tera point Londres sans les avoir découverts! Qui pourroit se battre avec Wtkam et le foicer à épouser Lydie, s'il revenoit ici?

Mistriss Gardiner désirant cependant retourner chez elle, partit avec ses enfans dans la voiture qui avoit ramené Mr.

Bennel, emportant avec elle le vif désir de connoître les rapports qui existaient entre Elisabeth et Mr. Darcy. Celle-ci n avoit jamais prononcé son nom depuis

son retour du Derbyslnre. Elle paroissoiit accablée, mais la fuite de Lydie étoit h'ien suffisante pour motiver sa tristesse.

Mr. Beunet arriva avec son air calme et philosophe; il pailoit aussi peu que jamais, il ne dit pas un mot de l'événement qui l'a voit fait partir, ei qui occupoit uniquement toute sa famille. Ce ne fut que dans J'aprés diné, lorsqu'il revint auprès de ses enfans pour prendre le thé , qu'Elisabeth osa enfin entamer ce sujet. Elle lui exprima brièvement le chagrin qu'elle avoit éprouvé de ce qu'il avoit eu à soufr frir.

— Ne parlez pas de cela 3 lui réponditil. Qui doit souffrir si ce n'est moi ? J'ai fait le mal, je dois le supporter sans me plaindre.

— Ne soyez pas si sévère envers vousmême , mon père.

— Il est si rare que la nature humaine avoue ses erreurs! Lizzy! Laissez- moi une

fois dans ma vie reconnoître combien j'ai ete blâmable ; ne craignez pas que ce sentiment soit trop accablant , l'impression s'en évanouira peut- eue bien vite,

— Croyez-vous, Monsieur, que les fugitifs soient à Londres?

— Je le crois. Où pourroirnt-ils être si bien cachés ?

— Et Lydie qui avoit toujours tant désiré aller à Londres! dit Kitty.

— Elle est donc contente à pre'sent ?

reprit son père sèchement , le séjour qu'elle y fera sera peut-être long.

Après quelques instans de silence , il reprit : — Lizzy» ne croyez pas que je vous en veuille pour avoir montre plus de jugement que moi dans l'avis que vous m'avez donné au mois de Mai, et que je n'ai pas suivi.

Ils furent interrompus par Jane, qui venoit chercher du thé pour sa mère.

— Ce que c'est que l'ostentation !

3 88 ORGUEIL ET PRFJUGÉ,

a'écria-t-iï, elle donne de l'élégance au malheur ! Je suis bien tenté d'aller m'é~ tablir dans ma bibliothèque avec ma robe de chambre et mon bonnet , je m'affligerai là plus commodément. Mais, non, pas encore, j'attendrai que Kilty s'enfuie.

— Je ne veux point m'enfuir > s'écria Kitly avec humeur ? Si je vais jamais à Brighton , je me conduirai bien différemment que Lydie.

— Vous à Brighton ! Je n'oserois pas seulement vous envoyer à la distance de Lasbourn, quand on me donneroii cinquante guinées ! Non , Kitty , j'ai enBn appris à être prudent et vous en verrez les effets; désormais aucun officier n'entrera dans ma maison , ni même ne traversera le village. Les bals vous seront absolument défendus , à moins qu'une de vos sœurs aînées veuille bien vous y accompagner; et vous ne passerez plus \&

Page 1