‹ Orient & Italie souvenirs de voyage et de lecturesChapitre 5 sur 13 · I.'ILE DE CA PHI · texte numérisé non relu

I.'ILE DE CA PHI

de Capri. Les pauvres diables de musiciens, groupés sur la place qu’ils remplissaient presque tout entière, soufflaient dans leurs trombones et battaient leur grosse caisse depuis le matin jusqu’au soir, à la plus grande joie des habitants, qui les entouraient pour les écouter, et aussi pour bien constater si on leur en donnait pour leur argent. Le prix fait d’avance pour deux jours, et demi et vingt-cinq musiciens était de 20 piastres (100 lrancs); il fut bien gagné, j’en réponds. Le répertoire se composait d’une demi-douzaine de valses, de deux ou trois marches militaires et. du fameux hymne de Garibaldi, qui revenait régulièrement de quart d’heure en quart d’heure, et que chacun accompagnait sotto voce toutes les fois qu’on le jouait. On avait suspendu quelques verdures sur les murailles du poste de la garde nationale, dont le drapeau flottait pour la circonstance ; les bourgeois avaient endossé leur redingote neuve ; sous les voûtes de l’église, les chantres hurlaient des cantiques dans un latin invraisemblable approprié à leur patois ; de temps en temps on tirait des pétards, et tout le monde paraissait heureux.

Qu’est-ce que san Costanzo ? Je l’ignore ; je l’ai demandé au curé lui-môme, qui n’a jamais pu me le dire. Tout ce qu’on sait de lui, c’est qu’il est venu de Constantinople il y a bien longtemps, bien longtemps, comme dans les contes de fées. Tout ce qu’on en a, c’est un fémur qui guérit les malades, fait tomber la pluie pendant la sécheresse et apaise les orages. C’est

lmle de capri.

le plus grand saint du paradis ; il aime beaucoup les Capriotes, et leur rend encore plus de services que saint Janvier n’en rend aux Napolitains.

Autrefois il n’était représenté que par un modeste buste en bois qu’un artiste indigène avait taillé dans un tronc d’olivier, à l’imitation de ces Dédales que l’antiquité adorait dans les temples de Grèce ; mais un curé se rencontra, ambitieux, humilié en sa personne de l’humble matière dont le pauvre san Costanzo était fait, et, prenant ses paroissiens à partie, il leur fit honte de laisser en bois un saint si précieux : il énuméra longuement tous les saints d’or, d’argent, de vermeil qu’il connaissait, et demanda si la ville de Capri ne ferait pas enfin pour son patron ce que tant d’autres villes avaient déjà fait pour le leur. Les Capriotes rougirent de leur indifférence, et, malgré une ou deux voix quasi-voltairiennes qui s’élevèrent pour dire qu’un saint de bois n’était pas plus mauvais qu’un autre, il fut décidé que san Costanzo aurait une effigie en argent. On la commanda à un orfèvre de Naples trèsexpert à travailler les saints, et on ne tarda pas à recevoir un buste d’argent en costume d’évêque, barbu, coiffé de la mitre, tenant la crosse d’une main et bénissant de l’autre. Avec le buste, on envoya la facture ; elle se montait à 1,500 ducats. La ville, atterrée, ne se doutant pas qu’un saint dût coûter si cher, s’aperçut qu’elle n’avait pas de quoi le payer. On prit desarran-

ements, on paya les intérêts à 7 pour 100; le prinipÆ^Wouj ou rs dû, et le plus clair des revenus de

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Capri passe à solder les arrérages d’un saint dont par le fait elle n’a que l’usufruit.

La principale cérémonie de la fête consiste à tirer le saint de sa nichehabituelleetàle descendre en grande pompe et gala dans une assez curiense petite église byzantine ornée de vieilles colonnes arrachées aux ruines romaines, munie d’une chaire carrée ménagée dans la muraille, qui s’élève à quelques pas de la Marine, où il doit séjourner pendant vingt-quatre heures. Le chemin est long, difficile, fatiguant pour une procession 4 >ar ces pentes glissantes où le moindre faux pas peut précipiter la précieuse image.

A onze .heures du matin, le cortège s’ébranla au bruit des cloches et des boîtes qu’on tirait de tous côtés. 11 y avait des bannières, des étendards, des enfants de chœur, les trente-quatre prêtres de la paroisse, des chantres qui se tordaient les mâchoires, des cierges que le vent étreignait. Sous un dais, portée par quatre hommes habillés avec de vieilles tapisseries, l’idole apparut couverte de bouquets et entourée de chandelles allumées. Le soleil brillait dessus et en tirait des grimaces étranges, qui variaient à chaque angle de la lumière. Derrière, tête nue et cierge en main, marchait le conseil municipal, fier de sa place et précédant la garde nationale, exclusivement composée de bisets , dont les lignes avaient des fluctuations peu militaires. La musique escortait le tout en jouant l’hymne de Garibaldi. Jouer l'hymne de Garibaldi dans une circonstance semblable, c’est un peu mettre le

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diable dans un bénitier. Le simple peuple venait ensuite, pendant qu’un groupe de femmes chantait un cantique en patois avec d’insupportables voix de tête. Sur le passage de cette théorie païenne, on s’agenouillait, et les pétards éclataient avec un bruit dont les petits enfants s’épouvantaient. Les détonations successives et de plus en plus éloignées nous annoncèrent que le saint continuait heureusement sa marche triomphale à travers les adorations de la foule et les fleurs qu’on jetait sur lui du haut des terrasses.

Je descendis à la Marine dans la journée pour voir ce que la fête y devenait. Le saint reposait sous des tentures de calicot rose, ouvrant de gros yeux fixes à l’angle desquels apparaissaient encore quelques traces du blanc d’Espagne qui l’avait débarbouillé le matin et l’avait refait brillant pour le reste du jour. Quelques femmes agenouillées priaient autour de lui. J’allai m’asseoir au bord de la mer, devant les maisons dont la porte ouverte dévoile l’intérieur, qui a quelque chose de touchant dans sa simplicité : la chambre est grande ; du haut des solives enfumées pendent les filets ; les avirons sont rangés contre les murailles; le lit, large et haut sur pied, apparaît au dernier plan, à côté du vieux bahut où s’étagent les plats ébréchés ; puis dans un coin une barque est là, tirée à l’abri sous le toit même, auprès du foyer. Des flancs d’un de ces canots j’entendis sortir un vagissement : je m’approchai ; au fond, il y avait un court matelas, et sur le materas un petit enfant qui s’éveillait. Les barques sont rangées

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au rivage sur un lit de gravier. Quand la mer estg*rosse elle vient battre contre les maisons, enfonce les portes et noie la chambre. Si l’on demande aux matelots pourquoi ils ne construisent pas leur demeure plus haut, sur la colline, loin des vagues, ils haussent les épaules et répondent : Ç’a toujours été comme ça ! — Les marins de Capri sont renommés ; ils gagnent la haute mer, pêchent le poisson qu’ils vendent à Naples, et s’en vont jusque sur les côtes de Barbarie arracher le corail et les éponges.

Le soir, pour terminer victorieusement cette belle ; ournée, on tira sur la place de la ville de Capri un feu d’artifice qui ne fut vraiment pas laid. La dernière fusée avait lancé dans l’espace sa gerbe lumineuse, le dernier soleil s’ôtait éteint en tournant, et je me disposais à rentrer à Valbergo di Tiberio (toujours Tibère I), lorsque je fus accosté par un honnête Capriote qui me pria d’assister, le soir même, à un bal que les habitants se donnaient entre eux. J’acceptai avec empressement, car j’avais gardé un précieux souvenir des saltarelle que j’avais vu danser autrefois à la villa Borghèse, pendant le petit carnaval de Rome, par les belles popolane du Transtevere. Je me dirigeai donc vers la maison indiquée, me réjouissant d’être appelé h voir quelque chose de vraiment local et d’une réelle originalité. En approchant, mes oreilles furent surprises par un air connu, si connu que je ne pouvais les en croire. Je m’arrêtai, j’écoutai : c’était bien ce même air, cette vieille rapsodie que savent tous les

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gamins de nos collèges. Je franchis le seuil de la maison ; il n’y avait point à s’y tromper, on sautait en mesure en se frappant dans les mains : on dansait le Carillon de Dunkerque ! O déconvenue des voyages ! ô mânes de Tibère ! En fait de rafraîchissements, on paggait des verres de vin rouge pleins à déborder et de forts biscuits bien nourrissants. Au Carillon succéda une polka, puis une sorte de contredanse singulière mêlée de valse et de rondes. Un danseur conduisait la bande et indiquait à haute voix les changements de figure. Chose étrange, les commandements se faisaient en français : « Balancez, — changez de dame, etc. » Et comme j’exprimais mon étonnement à haute voix, il me fut gracieusement répondu qu’à la

guerre et en galanterie les Français étant les maîtres,

il n’était point surprenant qu’on eût adopté leur façon de commander dans les bals et les batailles. Je répliquai, ne voulant pas être en reste, et pendant dix minutes j’échangeai avec mon interlocuteur des compliments de même farine. J’attendais toujours quelque danse nationale, mais il n’cn venait guère. Une fenêtre ouverte me consola de ma mésaventure en me permettant d’admirer un paysage splendide. La lune, toute pleine, donnait d’aplomb sur la haute montagne de Solaro, qui forme la portion ouest de l’île ; sa lumière dessinait, dans leurs contours magnifiques, les immenses roches dénudées au sommet desquelles brillait la blanche coupole d’un ermitage ; les masses de verdure, frissonnant à la brisasse noyaient sous des pâleurs na-

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crées qui leur donnaient un éloignement prodigieux ; entre les deux pitons d’une colline, j’apercevais la mer tranquille où se reflétaient les étoiles.

La ville s’étend au centre de deux petites collines dont elle reliait les sommets à l’aide d’un rideau de murailles terminées à chaque extrémité par un château fort. Cela est bien détruit maintenant, et tout à fait hors de service. La muraille n’était qu’une chemise , ainsi que l’on dit en termes techniques ; elle s’est écroulée en bien des places, et les habitants en ont ramassé les pierres tombées pour raccommoder les clôtures de leur jardins. Ces vieilles fortifications inutiles font bon effet cependant, et donnent un charme de plus au paysage. L’un des forts s’appelle le Castello , l’autre forte San-Michele. Us sont déshabités. Tous deux ils dominent la mer et commandent les lieux dedébarquement. Quatre vieilles tours carrées font saillie sur les murs décrépits ; un beau chèvrefeuille en a entrepris l’escalade, il grimpe vaillamment à l’assaut, gagnant une pierre aujourd’hui, demain une autre : il jette un peu de gaîté sur ces teintes plates et grises. Il y avait des canons autrefois, on les a retirés; le recul seul des pièces aurait suffi à renverser ces pauvres castels du moyen âge, dont la carapace lézardée enferme aujourd’hui un enclos où poussent des lupins et des tomates. J’y suis monté, j’ai parcouru ces deux ruines ; je suis surpris qu’elles soient encore debout, et que pendant les nuits d’équinoxe le vent d’ouest ne les ait pas déjà renversées. C'est, en descendant du Castello vers Capri

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