‹ Orientales et balladesChapitre 58 sur 58 · LA LEGENDE DE LA NONNE · texte numérisé non relu

LA LEGENDE DE LA NONNE

A M. I.. BOULANOB&.

Acabo$9 vu*itro bûn Yvueêtros malts no aeabam*

— RsTHocBm AL RxT Roomiao.^

Venez , vous dont Tceil étincelle , Pour entendre une histoire encor , Approchez : je vous dirai celle De dona Padilla del Flor.

Elle était d'Alanje , où s'entassent Les collines et les halliers. ^ Enfans, voici des bœufs qui passent, Cachez vos rouges tabliers !

Il est des. filles i Grenade,

376 BALLABIS.

11 en est à Sénlle aussi ,

Qui , pour la moindre sérénade ,

A Tamour, demandent merci;

Il en est que d^abord embrassent,

Le soir, les hardis cayaliers. -r

Enfans , yoici des bœufs qui passent ,

Cachez vos rouges tabliers !

Ce n*est pas sur oe ton frivole Qn^ faut parler de Padilla, Car jamais, prunelle espagnole D^un feu plus chaste ne brilla; Elle fuyait ceux qui pourchassent Les filles sous les peupliers. -^ Enfans, voici des bœu& qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Rien ne touchait ce cœur farouche , Ni doux soins, ni propos joyeux.

Pour un mot d^une belle bouche, Pour un signe de deux beaux yeux , On sait qull n^est rien que ne fassent Les seigneurs et les badieliers. •— Enfuis , voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers I

Elle prit le voile à Tolède, Au grand soupir des gens du lieu , Comme si, quand on n*est pas laide f On avait droit d^^user Sien.

LA LÉ6B1IBB DB LA IIONNB. 177

Peu s'en feUut que ne pleurassent ^

Les soudards et les écoliers. — - Enfans , voici dès boeufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers!

Mais elle disait : « Loin du monde , w Vivre et prier pour les méchans !

« Quel bonheur ! quelle paix profonde « Dans la prière et dans les chants !

« Là, si les démons nous menacent , ft Les anges sont nos boucliers! e — Enfans, voici des bœufs qui passent, Cachez vos rouges tabliers !

Or, la belle à peine cloîtrée.

Amour dans son cœur s'installa.

Un fier brigand de la contrée Vint alors et dit : Me voilà !

Quelquefois les brigands surpassent En audace les chevaliers. — Enfans , voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Il était laid : des traits austères, La main plus rode que le gant :

Mab l'amour a bien de mystères, Et la nonne aima le brigand.

On voit des biches qui remplacent Leurs beaux cerfs par des sangliers. —

278 BALLADBS.

Enfans , voici des bœufs qui Cachez vos roug^es tabliers!

Pour franchir la sainte limite , Pour approcher du saint couvent, Souvent le brigand d^un ermite Prenait le cilice , et souvent La cotte de maille où s^enchâssent ' Les croix noires des templiers. — Enfans, voici des bœufs qui passent.

Cachez VQS rouges tabliers !

La nonne osa, dit la chronique.

Au brigand par Tenfer conduit, Aux pieds de sainte Véronique Donner un rendez-vous la nuit , A rheure où les corbeaux croassent , Volant dans Tombre par milliers. — - Enfans, voici des bœufs qui passent, Cachez vus rouges tabliers !

Padilla voulait , anathème !

Oubliant sa vie en un jour , Se livrer, dans Féglise même, -Sainte à Tenfer, vierge à Tamour, Jusqu^à rheure. pâle où s^effacent Les cierges sur les chandeliers. — Enfans , voici des bœufe qui passent, Cachea^ vos rouges tabliers !

Or quand, dans la nef descendue ,

LA LÉGEHDB DE LA NOIllfE. 279

La nonne appela le bandit,

Au lieu de la yoix attendue ,

G^est la foudre qui répondit.

Dieu voulut que ses coups frappassent

tes amans par Saten liés. -

Enfans, yoici des bœufs qui passent ,

Cachez vos rouges tabliers !

Aujourd'hui , des fureurs divines Le pâtre enflammant ses récits , Vous montre au penchant des ravines Quelques tronçons de murs noircis , Deux clochers que les ans crevassent , Dont Fabri tûrait ses béliers. — Enfans , voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Quand la nuit, du cloitre gothique Brunissant les portraits béans , Change i Thorizon fantastique Les deux clochers en deux géans ; A rheure où les corbeaux croassent , Volant dans Tombre par milliers... — Enfans , voici des bœufs qui passent, Cachez vos rouges tabliers !

Une nonne , avec une lampe , Sort d'une cellule à minuit ; Le long des murs le spectre rampe , Un autre fantôme le suit;

280 BALLADlfr.' -

Des chaînes sur leurs pieds s^amassent , De lourds carcans sont leurs colliers. — EnÊuis, voici des bœufiB qui passent, Cachez vos ronges tabliers!

La lampe vient, s^éclipse, brille^ Sous les arceaux court se cacher; Puis tremble derrière une grille , Puis scintille au bout d'un clocher; Et ses rayons dans Fombre tracent Des fantômes multipliés. — Enfans, voici des boeufs qui passent, Cachez vos rouges tabliers !

Les deux spectres, qu*un feu dévore, Traînant leur suaire en lambeaux, Se cherchent pour 8*unir encore , En trébuchant $ur des tombeaux; Leurs pas aveugles sVmbarrassent Dans les marches des escaliers. — £n£ms , voici des bœufs qui passent, Cachez vos rouges tabliers!

Mais ce sont des escaliers fées, %

Qui sous eux s'embrouillent toujours ; L'un est aux caves étouflfées , Quand Pautre marche au front des tours ; Sous leurs pieds, sans fin se déplacent Les étages et les paliers. —

LA LÉCA1I9S Dl Lk 1I0N5S. Sftl

Enfanfi , Toki des bœafs qui passent , Cachez vos rouges Ubliers !

Élerant leurs vois; sépulcrales, Se cherchant les bras étendus , Us vont... les magiques spirales Mêlent leurs pas toujours perdus; Ils s'épuisent et se harrassent En détours, sans cess^ oubliés. — Enfans , voici des bœufs qui passent , Cachez ygs rouges tabliers!

La pluie alors , à larges gouttes , Bat les vitraux û'êles et froids ; Le vent siffle aux brèches des Toutes ; Une plainte sort des beffrois; On entend des soupirs qui glacent, Des rires d'esprits familiers. — • Enfans, voici des boeufs qui passent, Cachez vos rouges tabliers !

Une voix faible , une voix haute , Disent : « Quand finiront les jours ?

Ah ! nous souffrons par notre faute ; Mais rétemité, c'est toujours !

Là , les mains des heures se lassent A retourner les sabliers... » — Enfans , voici des bœu& qui passent , Cachez vo9 rouges tabliers !

L'enfer , hélas ! ne peut s'éteindre.

282 BÂLLADB8.

Toutes les nuits , dans ce manoir , Se cherchent sans jamais s^atteindre Une ombre blanche , un spectre noir , Jusqu^à rheure pâle où s^effacent Les cierçes sur les chandeliers. — Enfans , yoici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers!

Si, tremblant à ces bruits étranges , Quelque nocturne voyageur En se signant demande aux anges Sur qui sévit le Dieu vengeur , Des serpois de feu qui s^enlacent Tracent deux noms sur les piliers. — Enfans, voici des bœufs qui passent, Cachez vos rouges tabliers !

Cette histoire de 1^ novice, Saint Ildefpnse , abbé , voulut Qu*afin de préserver du vice Les vierges ^ui font leur salut , Les prieures la racontassent Dans tous les couvens réguliers. — Enfans , voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Avril iSaS.

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