CHAPITRE II
Il faudrait un volume pour analyser, même superficiellement, tout ce qui a paru sur la gutta-percha. Je ne parlerai ici que des travaux qui ont spécialement contribué à faire connaître les origines de ce précieux produit, en insistant cependant sur les premières phases de son histoire.
La première mention qui soit faite de la gutta-percha paraît remonter au milieu du xvn e siècle. C’est du moins l’opinion de Balard ', de Robert Ellis, du D r Schéridan Muspratt, de James Collins et du D r Obach \
Dans un petit livre publié en 1 656 par Tradescant jeune, et intitulé : Musæurn Tradescantianum ou Collection de raretés recueillies à South Lambeth, près de Londres, on trouve, parmi une liste d’objets divers tels què : violon indien, nids d’oiseaux de Chine, etc., le Mazer wood (bois surprenant), qui peut prendre diverses formes lorsqu’on le travaille dans l’eau. Il n’y a guère que la guttapercha qui jouisse d’une telle propriété, et il est probable que la couleur et la texture fibreuse du produit ont trompé
1. Balahd, Exposition de t85i. Travaux de la commission française sur l'industrie des nations. Paris, i855.
2. D r E. Obach, Canlor lectures on gutta-percha. (Society for the encouragement of arts, manufactures and commerce, 1898.)
Tradescant, qui l’a pris pour un bois. A sa mort, en 1662, la Collection des raretés fut transférée à Oxford, où elle forma le noyau de YAshmolean Muséum ouvert en 1 683 . L’échantillon de Mazer wood n’existe plus aujourd’hui.
Quoi qu’il en soit, la découverte de Tradescant fut considérée comme une simple curiosité, et personne ne songea à en tirer parti. Ce ne fut que deux siècles plus tard, en i 843 , que deux médecins de Singapore l’introduisirent de nouveau en Europe.
Le D r José d’Almeida en rapporta des échantillons à Londres et les présenta à la Royal asiatic Society ; quelques mois plus tard, le D r Montgommerie en adressa quelques spécimens, par l’intermédiaire de son beaufrère, à la Society of Arts. Les échantillons du D' d’Almeida consistaient en une cravache « faite du lait coagulé d’un arbre de Singapore appelé gutta-percha par les Malais, et d’un bloc de même substance, qui devient plastique quand on la met dans l’eau chaude ». Le D r Montgommerie avait envoyé une bouteille de ce même lait et des larmes coagulées ressemblant à des lanières de cuir. Dans une lettre datée du 1" mars 1 843 , qu’il écrivait au secrétaire du Bengale medical Boàrd, il décrivait là récolte de la gutta-percha, et lui reconnaissait déjà une grande supériorité sur le caoutchouc pour la fabrication des instruments de chirurgie. Il avait vu ce produit déjà en 1822, mais il l’avait perdu de vue jusqu’en 1842.
Les échantillons envoyés en Angleterre furent soumis à des chimistes, qui leur reconnurent des qualités dont l’industrie pourrait tirer parti.
En i 844 , un .collectionneur amateur, le R. P. Ed. White, chapelain de Singapore, envoya une branche sèche d’arbre à gutta-percha au D p W. Griffith, du service médical de
LA GUTTA-PERCHA
Madras, qui reconnut une Sapotacée. Il pensait que c’était un Chrysophyllam, sans toutefois l’affirmer, étant donnée l’absence de fleurs et de fruits.
En 1 846 , Th. Lobb, alors en mission dans l’archipel malais, adressa au jardin de Kew quelques branches sèches d’arbres à gutta-percha de Singapore ; mais les fleurs et les fruits manquaient, et il fut impossible à W. Hooker de les déterminer. Ce dernier écrivit alors au D r Oxley pour lui demander des échantillons complets. Ceux qu’il reçut en 1847 étaient en bon état : il appela la plante Isonandra gutta \
La même année, le D r E. Wernervon Siemens, lieutenant d’artillerie prussienne, employait la gutta pour isoler les fils d’un télégraphe souterrain.
Quelque temps avant, le D r Oxley avait donné une description de l’arbre à gutta et de la récolte du latex dans le fàurnal of the Indian Archipelago and Eastern Asia (juillet 1847), ma * s ^ n’avait pu se procurer ni fruits ni graines; il recommandait aussi l’emploi de la guttapercha pour la fabrication d’appareils de chirurgie et d’orthopédie. Il avait réuni toutes les indications qu’il avait pu trouver, et s’il a eu le mérite de signaler la présence des guttiers dans différentes contrées, il a contribué aussi à embrouiller la question avec les noms indigènes ; il signale sept guttiers, dont trois fournissent un bon produit.
A partir de cette époque, l’élan était donné, et les usages de la gutta-percha s’accrurent dans des proportions fantastiques. Les documents botaniques que l’on a recueillis depuis au sujet des arbres à gutta-percha, sont dus pour la plupart aux travaux de W. H. de Vricse,
1. W. J. Hooker, Annales des sciences naturelles, 3 e série, t, VIII, i84?-
J. E. Teysmann, Binnendijk, Miquel, Hasskarl, van Gaffron, et à ceux plus récents de L. Pierre. Ils ont été publiés dans le Journal des Sciences naturelles des Indes néerlandaises, dans la Flore horticole de W. H. de Vriese, dans la Flore des Indes néerlandaises de Miquel, la Retzia de Hasskarl, etc. Souvent la description d’une gutta est suivie d’indications sommaires sur la récolte, la nature et la qualité du latex. Si tous ces auteurs ont travaillé à un point de vue purement scientifique, ils n’en ont pas moins contribué à éclairer la question de l’origine de la guttapercha, en donnant des descriptions exactes et des noms botaniques qui sont autrement précieux pour la recherche des bonnes guttas, que les noms indigènes, comme on le verra au chapitre IV.
Tous ces travaux étaient dus à l’initiative privée. Depuis 1848 on avait déjà songé à faire des repeuplements ou à créer des cultures réglées. L’industrie électrique, menacée de voir disparaître à bref délai une substance qui lui est indispensable, avait fini par obtenir une intervention officielle. Les gouvernements français, hollandais et anglais, émus des justes réclamations des industriels, se décidèrent enfin à agir. En 1881, nous entrons donc dans une seconde période; les explorations, dirigées par des botanistes ou des ingénieurs, furent faites aux frais des gouvernements, et spécialement en vue de la recherche de la gutta-percha.
Le D r Beauvisage ‘, dans un travail remarquable, venait de résumer toutes les données botaniques que nous possédions à cette époque sur ce produit. Il avait tenté, mais
j . D r G. Bbauvisage, Contribution à l'étude des origines botaniques de la gutta-percha. Thèse de la Faculté de médecine. Paris, 1881.
LA GUTTA-PERCHA
en vain, de remonter jusqu’aux sources de la gutta-percha commerciale. « Il est nécessaire, écrivait-il dans ses conclusions, que les plus grands efforts soient faits pour établir l’origine botanique de toutes les sortes commerciales de gutta-percha, et que, autant que possible, on préconise et on développe la culture méthodique des arbres qui fournissent les bonnes sortes, afin d’en prévenir la disparition. »
La même année, le gouvernement français confiait à Séligmann-Lui, alors sous-ingénieur des postes et télégraphes, la mission de rechercher les moyens de créer au Cambodge et en Cochinchine le commerce de la guttapercha, soit par l’exploitation des arbres s’il en existe, soit en y installant des plantations. Comme on le verra au chapitre V, § i er , Séligmann-Lui s’est acquitté tout à son honneur de la mission difficile dont il était chargé. 11 ne trouva pas d’arbres à gutta en Indo-Chine; il lui fallut donc aller les étudier sur place en Malaisie, dans l’île de Sumatra. Son rapport 1 , qu’il publia à son retour en France, abonde en documents nouveaux sur la récolte, la climatologie, l’assolement, etc. Malheureusement, cet explorateur n’était pas botaniste; ce qu’il recherchait surtout, c’était des arbres fournissant une gutta de bonne qualité, susceptible d’être employée dans les travaux de télégraphie sous-marine. Il trouva six espèces donnant une bonne gutta-percha, mais il ne put fournir que les noms indigènes.
De plus, les plantules qu’il avait rapportées de sa mission ont été égarées à leur arrivée à Saigon ; tout était à
i. Rapport à M. le Ministre des postes et télégraphes sur les origines de la gutta-percha, Paris, i883.
recommencer et la question botanique n’avait donc fait aucun progrès.
Avec la mission du D r W. Burck 1 2 dans les hauts plateaux de Pahang (Sumatra), la lumière commence à se faire sinon sur l’origine des sortes commerciales, du moins sur les plantes donnant une bonne gutta. Dans le travail qu’il a publié en 1886, qui n’est que l’amplification de son premier rapport de i884S l’auteur passe en revue les caractères morphologiques de la famille des Sapolacées, dans laquelle il étudie les genres qui croissent dans l’archipel malais : Chrysophyllum, Sideroxylon, Isonanc/ra, Palaquium, Bassia, Payena et Mimusops. Il a étudié sur place le latex de dix-huit plantes diverses et en a trouvé six qui peuvent être exploitées avec avantage et fournir un produit de bonne qualité.
L’auteur a décrit avec beaucoup de soins chacune de ces espèces, en y ajoutant les synonymies, les noms indigènes et des renseignements sur leurs stations. Il a rectifié des erreurs pour certaines espèces déjà connues et il a fait connaître plusieurs espèces nouvelles. Il a aussi détruit l’opinion émise par J. Motley 3 , ingénieur des mines à Bornéo, qui prétendait, dans des notes adressées au professeur de Vriese, que Ylsonandra gutta Hooker existait partout à Sumatra, Bornéo, Célèbes, Palawan, Balabao, Magindanao et dans la presqu’île de Malacca. Selon le D r Burck, Ylsonandra gutta Hooker n’existe
1. D r W. Burck, « Sur les Sapotacées des Indes néerlandaises et les origines botaniques de la gutta-percha ». Annales du jardin botanique de Buitenzorg, t. V, année 1886.
2. D r W. Burck, Rapport omirent een onderzock naar de getah-pertja,
producurende boorn-sorten in de Padangsche Bovelanderi. Batavia, 1884. Landsdrukkerij. •