‹ Origine des Acadiens [microforme]Chapitre 6 sur 28 · IV.—SECONDE ERREUR · texte numérisé non relu

IV.—SECONDE ERREUR

La tradition qu'on supposait religieusement conservée dans Charlevoix, Haliburton, Hildreth, O'Callaghan et La r'argue, se trouvant affaiblie au point où nous l'avons laissée, il suffirait à M. Rameau de s'étayer sur cette base, véritablement de sable, pour que tout l'édifice qu'il a élevé s'écroulât sur lui-même. Que deviendrait alors l'opinion de M. Sulte, appuyée sur celle de M. Rameau? Il y a bien encore M Moreau et l'Abbé Maurault qui professent la même opinion; mais l’un et l’autre ne font que répéter les paroles de M. Rameau sur lequel ils s'appuient.

Cependant, comme l’auteur de “ La France aux Colonies ” dans ses observations sur les alliances des Acadiens et des sauvages, apporte d’autres preuves que celle de l'amitié résullant des mariages miles, il est important d'examiner ces preuves.

k Voici comment il énonce le fait du mélange des sangs. ‘ Tout L “€ mous porte à penser que les unions avec les femmes :=:svages furent À ‘plus fréquentes chez eux (les Acadiens) que chez les Canadiens. On

(1) Cité par M. Moreau, p. 302.

{?) Relations des Jésuites, (A. D. 1651-2)) p, 15.

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trouve sans doute plusieurs exemples de Canadiens ayant épou- “ sé des squaws, non-seulement dans les territoires de l'Ouest, “ mais dans le Canada même, surtout aux premiers temps de la “ colonie; mais chez les Acadiens, vu la proportion de leur petit

“ nombre, ils sont bien plus fréquents et ont dû par conséquent.

“ exercer beaucoup plus d'influence sur la race entière.

‘ Dans le recensement de 1671, nous trouvons un Pierre Martin ‘ marié à une squaw ; et en 1686 Saint Castin et un de ses hom- “ mes ; Enaud seigneur de Népissigny; un autre Martin demeu-. “ rant à la Hève. Ainsien deux recensements, sur une popula- “ tion de 60 à 70 familles, noûs voyons cinq mariages avec des ‘ femmes sauvages. Mais de 1606 à 1671, quand la population se- “ recrutail D'AVENTURIERS, venant d'habitude seuls et sans famille, ‘“ quand les femmes européennes étaient par conséquent bien plus: ‘“ rares que les hommes, combien dût-il y avoir d’unions de cette ‘ espèce ! ”.., Comme les familles originaires des Acadiens ont été ‘“ peu nombreuses, on peut donc affirmer que, par suite des maria- ‘4 ges subséquents, il est peu de familles acadiennes qui n'aient quelques “ gouttes de sang indien dans les veines.”” (1).

M. Rameau n’est pas tendre pour les familles originaires des Acadiens. Il leur donne ici la flatteuse épithète d’aventuriers. Ailleurs il dit tout justement que les premiers Acadiens n'étaient pas ‘“ une réunion de brigands ”, et l’Acadie, ‘“ une-colonic pénale ” ; et dans l’énumération qu'il fait des premiers colons, après avoirexpliqué comment ils se composaient ‘“ d’un singulier mélange de matelots, de pêcheurs hivernants, de traitants aventuriers,” etc... “ aux habitudes flibustières,” il ajoute qu’il y avait même des cul. tivateurs (2). C'est ainsi qu'il prépare sa grande découverte: où il trouve qu'aujourd'hui, ‘ il est peu de familles .acadiennes. qui n’aient quelques gouttes de sang indien dans les veines,”

Il est évident, pour tous ceux qui ont étudié l’histoire de la co-lonie acadienne, que M. Rameau fait ici une grave erreur. Dans l’histoire de l’Acadie qu'il est à écrire actuellement, je n'ai pas le moindre doute qu’il ne rétablisse les faits sous leur véritable lu-. mière. Îl est d'autant plus tenu à cette correction, que tout ce: qui tombe de sa plume éloquente concernant l’histoire de: l’'Acadie où du Canada, fait généralement autorité.

M. Rameau confond ici évidemment les pêcheurs et lés aventu-riers basques, normands et bretons, qui, depuis le commencement du XVE siècle, avant la découverte du Canada par Cartier, et pen--

(1) Rameau, p. 24, puis page 123-4 (2) Rameau, p. 20 et p. 23.

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dant les premières années de la colonie jusqu'au temps de Latour, faisaient la pêche de la morue sur les côtes de la Nouvelle-France,

avec les véritables colons acadiens, les familles originaires, comme

il les appelle. Tous les documents de l'histoire de l’Acadie sont là pour attester que les premiers colons n'étaient point une “ réunion de brigands ”, d’aventuriers ‘aux habitudes flibustières,” ni l'Acadie, ‘“ une colonie pénale.” Ils n'ont été errants que lorsqu'ils ont été chassés de leurs terres cultivées ; ils sont devenus

‘guerriers parce que la France oubliait de les défendre contre des

ennemis que leur suscitait sa politique.

Le premier soin des colons français, en arrivant en Acadie, a toujours été la culture de la terre. Le Père Biard et Lescarbot nous le répètent sous toutes les formes. On cultivait à Port Royal toutes esr ::s de céréales, trente-cinq, quarante ans avant qu'au Canada o1 :ût semé le premier grain de blé! Lescarbot nous dit que Poutrincourt avait emmené à Port Royal ‘ nombre de menuisiers, charpentiers, maçons, tailleurs de pierre, serruriers, taillandiers, scieurs d’ais, matelots” (A. D. 1606). Est-ce à dire qu'il n'avait pas emmené de cultivateurs? Mais Lescarbot lui-même “ dès le lendemain de son arrivée ” se livre à l’agriculture avec une ardeur toute édifiante dans un avocat. [Il loue Poutrincourt sans mesure pour l'attention qu'il donne à la culture de la terre,

‘et fait à ce propos des réflexions aussi philosophiques que diffuses.

Ailleurs il dit: ‘“ Pontrincourt étant allé à l’Ile Ste. Croix, trouva

“du blé mur de celui que deux ans auparavant le sieur De Monts

“ avait semé, lequel était beau, gros, pesant et bien nourri.” (1). Ce voyage de Poutrincourt est à la date de 1606. Deux ans auparavant correspondent donc au premier établissement en Acadie par De Monts. Je lis à la page 553, mème volume : ‘‘ Après la réjouis- ‘ sance publique cessée, le sieur de Poutrincourt eut soin de voir “ses blés, dont il avait semé la plus grande partie à deux lieues

“# loin du Fort en amont de la Rivière du Dauphin et l’autre à l’en-

‘“ tour de notre dit Fort.” (2).

Les récoltes répondent si bien à leurs travaux que bientôt il leur faut bâtir un moulin à eau pour moudre le grain “ parce qu'un moulin à bras apportait trop de travail ;” (3) et à son retour en France, Lescarbot emporte des épis de blé pour montrer la grande fertilité des terres del’Acadie. Pour opérer ce travail il fallait des laboureurs. Le fait seul de passer l'Atlantique ne transforme pas en

#% -cultivateurs des serruriers, des taillandiers et des scieurs d'ais.

(1) Lescarbot, vol. 2. p. 527.

(2) Le témoignage du P. nr est aussi formel.

(3) Lescarbot, vol, 2. p. 560.

miettes

Evidemment le grand nombre des colons étaient des cultivateurs 4

auxquels on avait joint des artisans.

Quant aux aventuriers de 1610, que mentionne M: Rameau, # “les historiens s'accordent à reconnaitre qu'ils avaient été 3 choisis avec soin dans les deux classes des laboureurs et des arti- # sans.” (1). Les immigrations subséquentes furent composées # d'hommes choisis avec un égal soin; tout nous l’attesie, la conduite, la moralité, l'industrie des Acadiens dès l'enfance de la co- # lonie ; tous les mémoires du temps, la Gazette qui dit que M. de Razilly passa en Acadie amenant 300 hommes d'élite, et M. Moreau # dont le témoignage, à cause des recherches qu'il a faites à ce sujet, 4 vaut bien celui d’un autre, qui écrit: “on n'aura pas de peine à # admettre ce que dit la Gazette; l'embarquement de force noblesse

avait rendu illustre le commencement de la colonie.” (2). Voilà comment tombe la troisième pierre de cet édifice élevé au

prix de tant de travaux. En nous montrant l’Acadie comme une #

colonie pénale, et les ancètres des Acadiens comine le rebut de la France au XVIlème siècle, on arrivait sans transition aux mariages de prime abord avec les Abénaquis.. A la place de ces ancêtres ‘“ flibustiers, ” nous avons pour fondä.eurs de l'Acadie les colons choisis par De Monts, par Poutrincourt, par la Marquise de Guerche'*!le, par Razilly, par d'Aunay, par de Grande-Fontaine, &c., auxquels les gouvernements de Louis XIILet de Louis XIV adjoignaient de zélés missionnaires jésuites, capucins, récollets. On en verra plus clairement la preuve lorsque nous aurons à suivre le développement de la race acadienne. [1 n’y a peut-être pas un peuple, dans toute l'Amérique, dont les descendants aient moins à rougir de leurs ancêtres que le peuple acadien.

Ce fait n’est pas moins important que la revendication même de la pureté du sang. L’honneur des ayeux est l’honneur des en.

fants ; nous héritons des vertus de nos pères s’ils ont été vertueux, :

de mème que nous portons l’opprobre de leurs actions si elles'ont été honteuses. Ce sera pour moi une double satisfaction, si, par mes humbles efforts, j'ai réussi à effacer de l'Histoire de mon pays: ces deux pages également flétrissantes.

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