‹ Origine et progrès de l'art: études et recherchesChapitre 1 sur 5 · CHAPITRE P · texte numérisé non relu

CHAPITRE P

DÉCADENCE DE l'aRT ANTIQUE; ÉTABLISSEMENT DU CATHOLICISME; INVASION DES BARBARES ; PERSÉCUTION DES ICONOCLASTES.

Un grand nombre d'écrivains et d'artistes modernes ont partagé, quant à l'origine de l'art, une erreur analogue à celle où étaient tombés autrefois les Grecs anciens, qui prétendaient aussi avoir inventé les commencements de leurs arts ; tandis qu'il est [ maintenant avéré que leurs arts n'étaient qu'une émanation immédiate de la civilisation antérieure des Égyptiens, des Étrusques, des Syriens. Cette erreur où étaient les Grecs a-t-elle pu beaucoup leur nuire ? Nous sommes loin d'eux pour le pouvoir bien apprécier; cependant nous sommes portés à le croire, parce que l'erredir rarement est indifférente ; mais, quant à la prévention analogue des modernes et à la fâcheuse influence qu'a pu exercer sur eux cette prévention, nous osons l'affirmer. En effet, les preuves débordent.

Avant d'aller plus loin , voyons tout ce que le préjugé que nous signalons présente de pénible et de repoussant. L'art, a-t-on dit, était anéanti en Europe ; l'architecture, la sculpture et la peinture y étaient mortes. On ne construisait plus d'édifices, on ne sculptait plus de statues, avant les premiers essais des deux

Pisans. On ne faisait plus de tableaux quand Giunta et Gimabuë en montrèrent qui furent portés en triomphe et imités à Tenvi par leurs successeurs. Mais combien de temps a donc duré cette disparition de Fart? Depuis Constantin jusque peu avant le premier Médicis, pendant toute cette période qu'occupent la ruine de l'empire romain, les invasions des barbares, les déchirements des hérésies , le feu des guerres féodales et les querelles des Allemands et des papes. Est-ce bien vrai ? A-t-on pensé que celte période, ainsi décrite, embrasse plus de mille ans ? N'a-t-on pas oublié tout ce que l'Europe a montré d'énei^ie et de vitalité pendant ce temps, et surtout l'Italie si héroïque et si intelligente alors? N'a-t-on pas oublié que cette malheureuse Italie, qu'on calomnie ainsi dans son passé , a montré, pendant tout le cours du moyen-âge, une telle surabondance de grands événements, de grandes choses, de grands hommes, que son histoire en est devenue inextricable, et que la mémoire se trouble quand elle évoque toutes les illustrations de ce pays, de ce peuple , dont toutes les bourgades et toutes les familles ont donné des noms à l'histoire? Non , l'art chez cette nation si vivante n'a pu périr, périr à ce point de n'avoir point laissé de trace , et d'avoir eu besoin de réinvenleurs ; au milieu de tant d'activité, l'art a toujours été actif et vivant. Comme la civilisation entière, il a eu ses bons et ses mauvais jours , ses luttes et ses triomphes. Il a, comme elle, éprouvé ses pertes et fait ses acquisitions. Or, la civilisation italienne n'a pas cessé , elle s'est transformée seulement, et l'art a fait comme elle. L'art, contemporain de l'humanité, suit sa loi ; comme elle , il espère et souffre; comme elle^, il s'épanouit ou sommeille; mais l'art ne meurt pas plus qu'elle. S'il avait pu mourir, nous ne l'aurions pas vu renaître; et s'il avait pu être si peu indispensable à l'humanité qu'elle ait pu s'en passer si longtemps (pourquoi ne pas le dire ?) il eût été bien peu regrettable qu'il mourût. Mais, loin de là, les preuves abondent que l'art vivait alors ; et non seulement dans l'Italie et dans la Grèce, mais dans l'Europe, du nord au midi ; mais dans l'Orient, 'OÙ la Perse, l'Inde, la Chine, nous le montrent encore, comme

toute chose, dâns sa conservatioa primitive : preuve évidente et nouvelle de la solidarité de l'art avec l'état social tout entier.

L'art cependant, a-t-on dit, s'est positivement éteint dans ces temps ; il a complètement disparu ; disparu avec tous ses résultats et tous ses moyens.

Nous reconnaissons nous-mêmes que beaucoup de causes et de mémorables événements ont pu le faire croire; mais c'est à condition seulement qu'on nous accordera que ces causes et ces événements ont été mal étudiés, et qu'on en a exagéré et méconnu les réelles conséquences. L'impartiale et laborieuse histoire raconte les faits, les systèmes distraits et paresseux les altèrent : tâchons de les rétablir. On s'est appuyé, pour soutenir la thèse de l'anéantissement de l'art , sur les excès des empereurs romains , pous- 1 sant 1 art à sa décadence par l'abus ; sur les déclamations des premiers Pères de l'Église enveloppant l'art d^ns la solidarité ; des débauches païennes; sur les fureurs des iconoclastes ; enfin, [ sur l'invasion et les ravages des peuples barbares.

En voilà certainement beaucoup, et plus qu'il n'en faut, pour effrayer l'imagination et remplir la tête de toutes les idées de mort, de ruine et de catastrophes de. tous genres. Mais ce n'est ^j point asse^ cependant pour que l'art se soit retiré de parmi les peuples. Il a souffert, comme eux, et pris patience, rien de plus.

On jne nous accusera pas certainement, dans les considérations qui yont suivre, d'avoir pallié les excès des empereurs romains et ipurs lâcheuses influences en fait d art. On pourra même peutêtre nous reprocher d'y avoir ravalé l'art antique d'Auguste à Constantin; car nous n'ignorons pas que cet art a ses admirateurs exclusifs, qui appellent du nom de progrès les chutes dont nous exposerons le caractère. Mais parce que l'art de l'empire, suivant nous, a été vicié dans son origine et dans ses développements, est-ce à dire qu'il n'eut pas d'existence , est-ce à dire qu'il a cessé d'en avoir avant qu'un autre art l'ait pu remplacer? Le peuple romain abusa sans doute, il méritait d'en être puni. Mais dire que, dans sa prodigieuse production, il ait perdu complètement tout calcul savant, toute inspiration ingénieuse,

serait aller trop loin, et tomber dans Tabsurde. Les idées d*ordre, de convenance, d'expression et de beauté sont trop inhérentes à la nature de Thomme pour qu'il les perde à ce point au sein d'immenses travaux et d'immenses ressources. Nous n'avons pôiiit besoin d'insister pour le prouver. Les monuments et les ruines sont encore là : on peut y choisir des exemples au hasard. Le vaste champ de Spalatro , où gisent les décombres, et où se conservent encore des parties intactes d'un des derniers grands ouvrages de l'empire, du palais de Dioclétien, peut servir à prouver que , malgré la déplorable dégradation du goût , l'art était encore savant et digne. On peut voir aussi à Rome, dans un tout autre genre, la précieuse basilique de Sant'-Agnesa (hors des murs), bâtie par Constantin, et qui semble être, dans sa petite proportion , le travail d'un pieux élève de la belle antiquité romaine au temps d'Auguste et de Vitruve. On peut même descendre plus avant dans les bas siècles, et longtemps après Constantin : on y trouvera, à Constantinople, cette malheureuse église de Sainte-Sophie , qui fut cinq fois détruite de fond en comble, et qui devint finalement une mosquée : admirable ouvrage de deux architectes , de deux sculpteurs des vieilles écoles grecques de Thralles et de Milet, au temps de Justinien ; ouvrage qui, malgré ses défauts flagrants, inspira si souvent, et d'une manière si frappante et si heureuse, les plus beaux génies de la première renaissance et du seizième siècle, notamment dans l'église de Saint-Marc, à Venise, et dans celle de Saint-Pierre, à Rome.

Quant à l'anathème jeté à l'art par les premiers chrétiens, nous ne chercherons pas non plus à le dissimuler; nous tiendrons, au contraire, à le faire ressortir, car nous nous préparons à en déduire plus d'une observation capitale dans ces étudt^s. Cependant nous ne demanderons pas qu'on méconnaisse l'esprit dans lequel les premiers Pères de l'Église attaquèrent les arts : c'était leur application païenne surtout qu'ils entendaient poursuivre. Il est vrai qu'ils n'en pouvaient guère concevoir une autre, et c'est ce qui explique leur colère et leur persistance. Mais l'Église, à pro-

prement parler, c'est-à-dire les papes et les conciles , ne se prononça jamais. L'Eglise sembla plutôt attendre que le temps cl le cours des choses se prononçassent à sa place, et elle ne parut tenir qu'à pouvoir plus tard , sans s'être compromise à l'aYanc^ , sanctionner les faits qui restaient à s'accomplir. Aussi voyonsnous qu'aussitôt que l'Église comprit que le temps était venu pour elle de prendre un parti, les papes et les évoques s'entendirent pour donner le change aux populations, et pour tourner leur irrésistible amour de l'art et du faste à la décoration des temples chrétiens, et à la glorification des mystères de la religion. ^ Les papes comprirent aussi que les iconoclastes privaient le culte d'un appui dont il avait besoin, et résistèrent avec énergie à leur fanatisme.

Quant aux exécutions des iconoclastes, toutes furieuses qu'elles furent, tout appuyées qu'elles aient pu être par la puissance des empereurs, elles n'ont jamais, à beaucoup près, été générales, et si elles nous ont privés des plus regrettables chefs-d'œuvre elles ont été loin de pouvoir anéantir l'art. D'abord il faut reconnaître que l'hérésie, en elle-même, de Léon l'Isaurien et de ses successeurs n'attaquait point l'art dans l'ensemble de sa richesse et de sa production. L'hérésie elle-même, pour être possible, s'était circonscrite et acharnée seulement à la destruction des idoles et des saintes images , elle avait assez à faire ; et les résistances qu'elle rencontrait la menaient assez loin. Les empereurs iconoclastes paraissent même avoir cherché à se faire pardonner leurs violences par l'encouragement donné aux applications innocentes , suivant eux , de la brosse et du ciseau. Les murailles, les pavés et les plafonds de leurs palais et de leurs temples se couvraient, encore, de mosaïques et de peintures ; seulement, les capricieux ornements , les représentations des scènes de la nature inanimée ou des allégories de toutes espèces remplaçaient les types et les figures proscrites. D'ailleurs les artistes grecs, que cette fureur poursuivit particulièrement , s'exaltèrent dans la lutte, et leur amour de l'art, fomenté encore par un fanatisme contraire, leur fit tout braver. La persécution

nest-éile pas ordinairement féconde, quand c*est la iconviction qui la reçoit? Gomme les premiers martyrs, les peintres el les sculpteurs se retirèrent dans les bois, dans les carrières, et produisirent à Tenvi, dans Tombre, jtoutes ces images que leurs dangers rendaient plus précieuses au parti qui les appuyait. Les légendes de ces temps sont pleines de miracles opérés par la Vierge en faveur de ses serviteurs. L'usage de leurs mains coupées, de leurs yeux crevés, leur était rendu par son intervention céleste. Et sans s'arrêter plus qu'il ne convient à c^s n^aïfs témoignages, dont le sens au moins est clair, on peut afilrmer que les supplices n'interrompirent pas la filiation des peintres grecs et leurs traditions.

D'ailleurs, dès l'origine, la politique de Rome s'était intéressée à ces querelles sanglantes , et elle pressentait déjà le grand événement de sa désunion avec l'église grecque. Aussi de vastes monastères étaient-ils réservés en Italie aux moines artistes, où tout était préparé de longue main pour les recevoir, les consoler et les occuper.

De plus , ce mouvement de l'iconomacbie avait^ il ne faut pas l'oublier, ouvert de nouvelles et intéressantes voies à l'art. La peinture et la sculpture, forcées de se restreindre dans leurs proportions pour mieux édtiapper à leurs persécuteurs, s'adonf nèrent à de peiits ouvrages, figurés et ornés avec d'autant plus I de soin, que le travail seul les recommandait. L'art des miniatu- I risles, des nielleurs sur .or et sur argent, des orfèvnes, des cisel leurs, des émaiUeurs, s'unit à celui des peintres et des sculpteurs pour envelopper dans des diptyques et des triptyques toutos ces images odieuses à Constantinople et si obères aux •émigrants.

Reste maintenant Tinvasion des Barbares^ fait énorme dans la question de l'art , et le moins compris peut-être de tous ceux dont nous venons d'esquisser la rectification. Sans dowte , ce débordemei)t des peuples du Nord n'a pas pu s'opérer et ne peut se concevoir sans des actes atroces de brutalité et d'ignorance. Mais tout a sa mesure, et Thistorien ne doit pas plus exagérer

lés catastrophes que les prospérités; il n'est pas plus démontré, en effet, que Tinvasion des Barbares ait été une calamité pour les arts et le goût, que pour le bonheur des peuples. La religion chrétienne ne voulait pas anéantir la société ; elle était venue seulement la transformer, en attaquer les vices, en amoindrir les maux et en étendre les bienfaits. Il était de la destinée des Barbares d'y concourir; tout les y poussait : leurs intérêts, leurs passions, leurs moeurs même, aussi naïves que brutales. Les peuples de Tempire^ écrasés sous le plus hideux esclavage, ruinés par les plus intolérables extorsions, les attendaient ou les appelaient avec espoir ^ quels que fussent les changements qu'ils devaient introduire. Le sensualisme inerte où croupissait Tem^ pire avait besoin de ce remède violent; sans l'invasion deâ Barbares , qui tenouvelèrent le sang appauvri du corpà social , on ne comprendrait pas sa conservation. En effet, le mal était si grand que déjà la vie commençait à céder , et la léthargie était si profonde que tant de secousses et de déchirements purent à peine arracher quelques cria de douleur et quelques vagues démarches. Assurément, si l'empire romain, pour défendre son intégrité/ avait pu trouver autre chose que les paies fantômes des premiers Césars et de ses vieilles légions , la guerre contre les Barbares aurait eu un tout autre caractère. Peut-être alors, au point de vue de l'art, le mal aurait-il été plus grand. Une énergique résistance eût amené de vindicatives destructions, et la fureur «ût survécu à l'obstacle; mais, malgré Stilicon, Aétius, Bélisaire et Narsès, les Barbares eurent en réalité peu de chose à démêler avec l'empire. Si chaque horde n'obtint pas un établissement durable et pacifique sur les terres couvertes par son irruption , l'empire n'y fut pour rien. Ce qu'il y eut de vraiment sérieux , de vraiment terrible dans ces guerres, ce furent les dissensions des Barbares entre eux. La possession était l'objet de leurs querelles ; un moment suffisait à leur conquête , mais de longues années pouvaient à peine les y affermir. Cependant toutes ces Dations, roulant l'une sur l'autre comme les flots de la mer, au gré de la puissance occulte qui les soulevait, tendaient , malgré

leurs convulsions, au repos et à l'équilibre ; chacune cherchant, à peine installée, à consacrer son occupation par des tentatives prématurées d'ordre et d'institutions qui conservassent sa conquête. Or, quelle était cette conquête? N'était-ce pas la civilisation ancienne avec ses richesses et ses produits? Etaitce pour des champs en friche , pour des huttes misérables , pour de sordides vêtements, pour des ustensiles et des meubles grossiers, que ces hommes du Nord se livraient de si rudes combats et s'exterminaient entre eux? Non, assurément. Ce qu'ils venaient chercher de si loin, n'était-ce pas la vie plus facile et plus molle, les loisirs plus voluptueux, tous les délices enfin et toutes les merveilles des peuples du Midi? S'ils les venaient chercher, pourquoi donc ne se seraient-ils pas gardés de les ruiner systématiquement et de les faire disparaître? Ils voulaient confisquer l'ancien monde à leur profit , et ne pensaient nullement à l'anéantir ; leur volonté et leur calcul, en ce sens, sont évidents. Si barbares qu'ils fussent , ces peuples n'étaient pas fous ; et si farouches qu'ils fussent, devenus propriétaires par la hache et par l'épée, l'esprit de propriété les domina bientôt ; ils voulurent vite conserver avec soin, appliquer à leur usage, à leurs plaisirs, à leurs vanités, tout le matériel de l'art rassemblé par les Romains. Le désordre et la déperdition qu'on impute aux Barbares ont donc été exagérés ; toutes les dévastations passionnées, toutes les dégradations lentes provenant du besoin, plus ou moins bien entendu, d'utiliser tout ce qui existait et se trouvait debout et de l'accommoder aux mœurs, aux nécessités, aux fantaisies successives, ont été mises sur leur compte. Les temps de l'invasion ont été rendus solidaires du travail destructeur de tous les siècles qui les ont suivis jusqu'aux nôtres. Erreur grave et qui change tout-à-fait le caractère et la portée de cette destruction ; car, si l'altération des monuments de l'art a été lente et successive et a dépendu avant tout, comme nous le croyons, de ce penchant naturel à l'homme d'aller au plus vite et au plus facile , et de se servir des choses surannées comme de matériaux qu'un heureux hasard lui présente, cela attesterait plutôt l'exis-

tence de l'art que sa disparition. En effet , la plupart des hommes puissants qui ont le plus voulu encourager Tart et le faire \ivre, ne lui ont guère épargné ces sortes d'atteintes; et Tépigramme, dont la verve railleuse des Romains fustigea les indécentes spoliations commises par Urbain VIII sur le Panthéon d'Agrippa , constate une vérité plus grave et plus générale qu'on ne le croit. , Ce ne sont pas s^eulemènt les Barberins qui ont fait ce que les i Barbares n'avaient pas fait (I) ; ce sont tous les papes ensemble, * tous, jusqu'à ceux qui ont le plus honoré le saint-siége et le mieux aidé à la civilisation, comme Grégoire-le-Grand, qui fut plus impitoyable aux monuments de la Rome antique qu'Alaric et que Totila; tous, jusqu'à ceux qui ont le plus aimé les arts et \ le mieux servi leurs progrès, comme Jules II, qui abattit ou dé-

I mantela plus d'édifices et effaça plus de peintures dans la Rome i moderne que les bandes pillardes du connétable de Bourbon; Quoi qu'il en soit , ce qui est bien certain , c'est que la plupart des écrivains contemporains des invasions déclarèrent que les Barbares respectèrent les antiques monuments de Rome, et, qu'à leur époque, le temps même semblait ne les avoir altérés en rien. Il y a plus , les Barbares eux-mêmes firent travailler ; Attila se fit peindre , dans un palais de Milan , assis sur un trône et recevant les tributs des empereurs romains prosternés à ses pieds. Ricimer, à Rome , fit décorer de mosaïques l'église de Sant'-Agata. ^ Le roi barbare Théodoric tint surtout les arts en honneur^ Ce sage vainqueur d'Odoacre, continuant sa politique prudente et réparatrice , voulut s'entourer , dans sa cour de Ravenne , de quelques hommes éminents dont les vertus et les lumières jetaient encore quelque éclat sur le monde romain à son agonie : dernières et nobles figures qui consolent l'histoire , dans ces temps si tristes , et qui décorent si majestueusement la double limite de l'antiquité expirante , et du moyen-âge naissant.. Boëce , Symmaque , Cassiodore , semblaient pressentir les futures splendeurs de Rome , en maintenant si religieusement le souvenir

(1) Quod non feceruntBarbari, fecerunt Barbetini.

— iode ses splendeurs passées. Théodoric fut leur élève, et, suivant les propres paroles de son petit-fils Athalaric, il avait scruté avec eux tous les secrets de la nature, et appris de leur bouche ce que les sages de l'antiquité avaient révélé de plus beau.

Théodoric écrivait donc à Symmaque , en parlant des monuments de Rome : «c Comment n'admirerions-nous pas ces beaux » ouvrages , puisque nous avons eu le bonheur de les voir? » Et en même temps il nommait un comte , un architecte , le romain Aloïsius , pour Tinspection et Tentretien des édifices. En l'investissant de cette fonction, il lui disait : « Nous voulons que )> votre sublimité veille à la conservation des monuments antiy> ques, et qu'elle en construise de nouveaux, auxquels il ne )) manque , pour égaler les anciens , que la vétusté. Combien de )> connaissances vous sont nécessaires I combien vous devez être » habile , intègre , pour remplir d'aussi importants devoirs ! )) Décoré d'une verge d'or, vous marcherez immédiatement » devant nous , au milieu des nombreux officiers qui nous » entourent , afin que nous ne puissions jamais oublier combien )) il importe aux rois que leurs palais annoncent leur magnifi- » cenee. » Quoique Théodoric aimât particulièrement Rome, où il lui avait été permis, disait-il, d'admirer encore « tn-peuplede » statues et de chevaux de bronze [populus copiosissimm statua- )> rutn grèges etiam abundantissimi equorum ) , » il ne restaura et n'embellit pas moins les autres villes de son royaume. Ravenne, Pavie, Monza, reçurent de lui des portiques, des temples, des bains publics et des palais. L'architecture ne fut pas seulement encouragée; la peinture, la mosaïque surtout, la sculpture, la fonte des métaux, la mécanique, eurent part à ses faveurs. Il envoyait au loin les productions qu'il en recevait aux rois barbares ses alliés : dans les Gaules, au roi des Francs, Clovis; au roi des Bourguignons , Chilpéric; en Espagne, aux rois des Visigotbs, Alaric et Gésalric. Enfin, si l'on veut chercher, dans les œuvres du grand Cassiodore, les passages nombreux qui peuvent nous faire comprendre la situation de nos arts dans ces temps, on verra, en les rassemblant, qu'elle n'était pas 5 beaucoup près

aussi déplorable qu'on a bien voulu le dire. Non-seulement on faisait pour eux de grands sacrifices et de fortes dépenses, mais toutes les idées en vertu desquelles on employait alors les artistes n'étaient point aussi erronées et aussi dépravées qu'on se Test figuré ; et aujourd'hui même on peut regretter qu'on ne mette pas mieux à profit certaines données fort bien exprimées par le roi barbare sur l'unité qui doit distinguer et recommander les édifices, sur l'ensemble des qualités nécessaires à l'architecte , sur le mérite du peintre et du mécanicien, etc. (1). .^ L'exemple de Théodoric fut suivi par Athalaric, par la reine / Amalasonte et tous les rois goths en Italie ; et quoique plusieurs écrivains aient affecté de prendre le nom de ces peuples comme un synonyme de la plus aveugle et de la plus stupide barbarie, il n'est pas moins vrai de dire qu'à eux seuls dans ces temps appartient au même degré l'esprit de conservation et de progrès. Ils l'ont montré d'une manière frappante, aussi bien dans la Gaule méridionale , dans l'Espagne, qu'en Italie. On peut dire encore qu'après l'extermination des Goths les autres peuples barbares suivirent les mêmes errements, quoique à un degré inférieur. Cette observation peut s'appliquer même aux plus féroces^ d'entre eux, aux Lombards, qui, sous leur roi Authari, et soùs leur reine Théodelinde, appelèrent la haute Italie à un état de splendeur que depuis longtemps déjà elle ne connaissait plu^.

Ainsi donc, on le voit, les circonstances qui accompagnèrent ou déterminèrent, d'un côté , l'écfoulement de l'Empire et la ruine du paganisme, et de l'autre, l'établissement des nations barbares et de la religion chrétienne, si cruelles et si ruineuses qu'elles aient pu être, sont loin cependant d'avoir détruit l'art, au pied de la lettre , comme on l'a dit. Maintenant, s'il est

(1) Censimus ut et antiqua in nitorem pristinum contineas et nova simili antiquitate producas, quia sicut décorum corpus uno convenit colore vestiri, ita nttor palatii similis débet per universa membra diffundi (Gassiod. Var., lib. HI^ form. 5). — Instructor pdrietum, sculptor marmorum, «eris fusor, ca-

mcnarum rotator, gypsoplasl^s, musivarius et tam magnus ille fabrilis

exercitus, etc., etc. (îhid.) — Mecbanicus, si fas est dicere, penc socius est naturae^etc. {Ibid., lib. I, Epist. 45-46).

prouvé par les textes contemporains, par les ruines et les monuments encore subsistants, ou par ceux dont le souvenir nous a été conservé par des historiens et des dessinateurs plus rapprochés de nous, que ces circonstances n'ont point eu cet effet radical, peut-il venir à l'idée que celles qui les ont suivies immédiatement aient pu l'avoir? Il suffît à cet égard de penser à ce que fut l'Europe, de Constantin à Charlemagne, et surtout l'Italie, dont nous nous occupons exclusivement ici. N'est-il pas évident que cette époque, qui embrasse à peu près cinq cents an?, fut pour elle le temps le plus critique et le plus fécond en désastres, et le seul qui pût voir s'anéantir tout art et toute civilisation, si tout art et toute civilisation avaient dû disparaître? Cependant ces temps, dont nous espérons que personne ne nous accusera de vouloir pallier les horreurs, présentent encore, pour l'honneur de l'esprit humain et pour la suite de ses traditions, de grands et dignes efforts, des noms honorables, des gloires méritées. Une fois cette dislance franchie, est-il bien nécessaire de faire ressortir quelles durent être les conséquences des vigoureuses institutions fondées par Charlemagne? Institutions dont assurément le moindre effet ne fut pas de conférer aux grands centres d'études, aux monastères, aux écoles, aux corporations, des ressources et une sécurité jusque-là inconnues. L'époque de Charlemagne signale en effet un retour sensible, et principalement en Italie, vers toutes les choses du goût et de l'esprit. Dans la haute Italie, où se maintint et domina plus longtemps l'influence française, dans le Piémont, dans le Montferrat , dans la Lombardie, dans la Marche de Vérone, dans le Frioul, il est fait mention alors des florissantes écoles de Pavie, d'Ivrée, de Turin, de Crémone, de Fermo, de Vicence, de Vérone, de Friuli. Les maîtres architectes et sculpteurs de Como [magistri Comacini) sont alors célèbres et recherchés. Como , ville importante et remuante dans ces temps, et avant que Milan n'éclipsât sa fortune, envoyait dans toutes ces contrées ses habiles ouvriers ; et l'on conserve encore dans plus d'un manuscrit les remarquables miniatures des artistes lombards.

Alors Venise jette les premiers fondements de sa puissance ; elle échappe au joug des Lombards et des Francs; elle s'affranchit de la tutelle des empereurs d'Orient, et ne reste pas moins engagée dans un commerce de plus en plus fécond pour elle, avec les Grecs, les Sarrasins et les peuples du Nord. Ces relations impriment à ses premiers essais dans les arts la physionomie moitié orientale, moitié allemande, qui les distingue encore dans leurs derniers progrès. C'est alors qu'un de ses premiers doges, le pieux Giustiniani, élève, entre autres fondations, et dans son propre palais, l'ancienne chapelle où furent reçues, avec tant de transports et d'espérances, les reliques de l'évangéliste saint Marc, rapportées d'Egypte par les flottes aventureuses de la république naissante.

En même temps, Amalfi et Gaëte, arrêtés plus tard dans leur essor, s'activaient et grandissaient sous des principes pareils : la Toscane se constituait; Pise, Sienne, Lucques, Pistoie, Volterre, Fiesole, Arezzo, toujours en querelles, cherchaient à se surpasser en richesse et en industrie, tandis que leur future dominatrice , l'ambitieuse Florence , qui commençait à peine à poindre, rêvait déjà Tasservissement de ses rivales et la destruction de Fiesole, sa trop proche voisine.

Rome reconquérait en Italie une haute position. L'autorité et l'ascendant de la papauté s'étaient accrus par sa rupture avec le patriarchat de Constantinople, qui prétendait comme elle à la souveraine influence. Pépin et Charlemagnc lui avaient aussi conféré une grande force par leur appui. La faiblesse des empereurs d'Orient, les menaces des Sarrasins, les disputes des républiques entre elles , les prétentions des princes allemands, offraient une large prise à l'esprit de résistance et de direction des suprêmes régulateurs de la chrétienté.

On le voit même par ce trop rapide tableau, c'était là déjà un temps où, de tous les points de l'Italie, on devait converger, malgré les apparentes discordes , vers un but et un succès commun par une émulation pareille. L'Italie, certes, avait déjà l'intelligence de tous les matériaux et de tous les germes qu'elle devait plus tard féconder avec tant de bonheur et de gloire ;

— ik —

elle s'appliquait déjà à T accomplissement de la tâche qu'elle avait reçue et à l'exercice précoce de son rôle parmi les nations modernes. La conservation , l'appropriation et la diffusion de l'art, qui devaient plus tard constituer à un si haut degré âa mission et marquer sa valeur, la préoccupaient déjà. Malgré ses dissensions civiles , et peut-être un peu à cause d'elles , on voit partout éclater dans son histoire, à partir du point où nous sommes , un incroyable amour d'entreprises , de recherches et d'applications. Ses papes , ses évêques , ses abbés, ses familles féodales, ses municipalités , ses corps d'état ont tous un môme orgueil , un même besoin d'indépendance, d'activité, d'intelligence et de richesse. Depuis Léon 111 , qui sacra Charlemagne empereur d'Occident , jusqu'à Urbain IV, sous lequel naquit Cimabuë , inventeur prétendu de l'art , l'art ne cessa pas un moment de recevoir les sacrifices et les hommages de l'Italie entière.

Maintenant nous ferons remarquer que, pour constater l'existence de l'art au fort du moyen-âge, nous nous sommes interdit les preuves faciles que nous aurions pu tirer de l'énumération et de l'examen des œuvres encore subsistantes. C'est par une plus attentive évaluation des événements , par une plus juste connaissance du terrain, que nous avons abordé le préjugé que nous avions à tâche de détruire. En prenant ainsi la question dans ses bases, nous avons cru l'avancer plus qu'en accumulant mille petites preuves de détails, qu'en citant une foule de monuments avec accompagnement de noms propres et de dates. Cela ne donnera pas à notre recherche un faux aspect d'érudition; mais pourvu qu'elle paraisse conduite dans un esprit de vérité et de réflexion , peu nous importe. Nous n'avons pas cherché le reste , parce qu'il nous aurait semblé fastidieux pour le lecteur.

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