CLERUS
<( Le Seigneur, voyant les sœurs de Lazare pleurer près de son tomhcau, se mit aussi à verser des larmes, puis il cria :
JÉSLS
« Lazare, sors du sépulcre.
CLERIS
« Et Lazare se dressa, les pieds et les mains liés, comme sont les morts »,
Les premiers drames de la Passion nVHaienl ([uc des remaniements du récit de la semaine sainte. Comme lui donc, ils étaient en prose latine. Mais bientôt les élmliants des éèoles monastiques ou épiscopales voulurent en varier l'intérêt par l'introduction de morceaux de poésie. Ouand ils eu trouvaient de tout laits dans d'autres drames du cycle de l^ujucs, ils ne se faisaient pas faute de les em[)runler. Ainsi les vers ([ue chantent les saintes femmes dans certains drames de la Résurreclion, lorsqu'elles vont acheter des parfums pour cmbaumei- le Sauveur, furent appliqués à la scène analogue de Marie-Madeleine avant le souixm- cliez Simon. Ainsi les Ar//;?c/î/^///o/2.s- dialoi'TU'es du ven-
60 OniGIXES CATIIOLIOUES DU THEATRE MODERNE
dredi saint ruront, Iransportées telles quelles à la scène au pied de la Croix. C'est le jeu deBenedictbeuern qui nous fournit ce double exemple, ^lais il nous fournit aussi la preuve qu'en certains endroits les étudiants se mirent en peine de versifier la prose du drame primitif qu'ils se proposaient d'embellir. Dans notre jeu, en effet, la scène du souper chez Simon, (|ui commence en prose, se termine en vers. Les deux drames de Lazare, celui d'IIilaire et celui de Saint-Benoît-sur-Loire, sont entièrement en vers. Ce fait, rapproché du précédent, doit nous amener à conclure qu'il y a eu des Passions versifiées d'un bout à l'autre.
C'est de vers latins qu'il s'agit, car l'introduction de la langue vulgaire est un fait ([ui doit être signalé à part et qui marque un nouveau pas dans les transformations de la Passion ovig'maive. La présence d'un grand nombre de spectateurs laïques, seigneurs, bourgeois et paysans, voisins des grandes écoles, aux représentations données par les é'tudiants, encouragea ceux-ci, qui d'ailleurs y étaient i\ss,('z disposés d'eux-mêmes, à introduire dans leurs jeux des passages en langue vulgaire. Ces interpolations, ces farcitarcs ne furent d'abord que des traduclions plus ou moins exactes, que des jiaraphrascs de telle ou telle pai'tie du texte latin. On se (h)nna ensuite plus de liberté, et enfin, soit dans les jeux mêmes des étudiants, par exemple en All<?magne et en Suisse, soit dans les mystères com[)o-
ses pour les contVéï'ies, qui scfornièrcuL eu Fraucc, (lès le (louzièuie siècle, ou vit la Inugue vulgaire, (le Inveu du clergé, (jui sut fort bien tlislingucr, dèsl'origiue. de la liturgie ordinaire ce ([u'on })cut appeler la lilurgie extraordinaire, on vit, dis-je, la langue vulgaire s'emparer entièrement du drame de la Passion.
Dans le jeu de Benedictbeuern, une partie du rôle de [Madeleine, une partie des Lamcntalions de la Sainte \'iei'ge, une partie des paroles de Longin, laveugle (pii, selon la légende, perça le côté du Sauveur et ((ui fut guéri par son sang, enfin le dialogue entre Joseph d'Arimatliie et Pilate, au sujet de la sépulture de Notre-Seigneur, dialogue qui termine la pièce, toutes ces parties, dis-je, sont en vers allemands.
. Ce dialogue entre Pilate et Joseph d'Arimathie^ qui forme la conclusion du drame de la Passion de Benediclheuern, forme a>u contraire le début do raricien di'amf IVau'jais de la liésn/'i'i'clion, (\u nuinuscrit de Paris. L'un et l'autre sujet appartenant au même cy(de, et le second faisant seul le dénouement du dramedivin, (pie les chrétiens du moyen âge aimaient à contempler dans la forme vivante des jeux scéniques, il est plus que [»robablc que Ton repn'senlail l'un après l'autre, aux fêtes de Pâques, à i)ai'lirdu nH)meid où les deux jeux furent solidenu'id ('lablis, un draine de la Passion, puis un drame de la /icsurrcclion. De là à les réunir en un
6"2 ORIGINES CATHOLIQUES DU TIIÉATIîE MODERNE
seul drame, il n'y avail ([iriin pas, qui dut être fait d'assez bonne heure. La réunion du mystère de la Passion et Résurrection du Sauveur, résultat du cycle dramatique de Pâques, avec le mystère de la Xalivité, résultat du cycle de Noël, que, comme nous lavons montré, la Passion tendait à rejoindre, cette réunion, dis-je, opérée, à ce qu'il semble, dans les premières années du quatorzième siècle, constitua les premières ébauches des grands mystères cycliques du siècle suivant.
Deux miracles de saint Nicolas
On peut dire que dans ces grandes abbayes qui, au douzième siècle, étaient tout à la lois des centres de piété et de civilisation, des fermes modèles, des ateliers d'art et d'industrie et des établissements d'instruction publique, la fête de saint Nicolas, qui se célèbre le 6 décembre, était comme un agréable avant-coureur des réjouissances de Noël. L'importance de celte fête se mesurait, en effet, dans ces monastères, sur l'importance de leurs écoles, qui représentaient tout à la fois nos collèges et nos facultés, et dont la population enfantine ou juvénile honorait en saint Nicolas son patron particulier. L'origine de ce patronat des écoliers attribué au iHcnlieureux évèque de Myre, paraît bien se rattacher à l'insistance de ses biographes sur les vertus de sa studieuse et chaste jeunesse, qui parut digne d'être proposée pour modèle aux étudiants chrétiens. Cette partie de sa
vie est spécialement rappelée dans l'ancienne prose composée pour son office, laquelle figure *l('jà dans un manuscrit du onzième siècle :
AdolescCiis amplexaltu" Htterarum studia, Alienus et immunis ab omni lascivia.
Le miracle des trois clercs ressuscites, que rapportaient certaines versions de sa légende, ne put que contril)uer à la confirmation de son patronat. Ce miracle, auquel le poète ^^'ace consacre une dizaine de vers dans la }'ie de saint Xicolas qu'il versifia en français au douzième siècle :
Trois cler aleient à l'oscole...
fit, à la même époque, le sujet d'un drame en vers latins rythmiques, composé pour les écoliers de Saint-Benoît-sur-Loire et représenté par eux à la fête de saint Nicolas (1). Les représentations dramatiques étaient une partie très importante des fêtes scolaires dans les abbayes, comme nous le savons notamment par les Jeux de ce genre destinés aux grandes réjouissances de Noël et de Pâques.
Mais le Jeu des trois ctercs n'est pas la seule pièce représentée à Saint- Benoît- sur- Loire en l'honneur de saint Nicolas. Le même manuscrit (|iii nous a transmis ce jeu en contient encore trois
(1) Nous avons iiuI>lio sur re pelil draiiio une (''Luilc ro|>i-o- (luitc ilans nolic \(iliuno intitulé : Le Drtiinc chrélicn au moyen (h/c. |)]). '2\7t ri sui\.
DHA.MKS LITUP.r.loUES ET JELX SCOLAIRES Gô
iuiti'cs empruntés à la légende de l'i-vèque de Myrc. L"un, que l'on pourrait intitulej- : hi Garde dn li\'S()i\ a un curieux [)arallèle dans un drame latin sui' le nirnie miracle, composé, également pour l'usage d'étudiants, par un disciple d'Abélard nomm('' llilaire, et, de plus, le sujet qui y est traité a fourni à Jean Bodcl, poète de la fin du douzième siècle, la matière d'un drame en vers frant;ais (Ij. Nous nous occuperons aujourd'hui des deux autres, à savoir: le jeu des filles dotées et \q Jeu du /Ils de (lèdi'on.
Considéré au point de vue proprement dramatique, l'intérêt du y^M des filles dotées est pour nous à peu près nul. Un homme tombé dans la misère réussit à marier successivement ses trois filles, grâce à la charité de saint Nicolas, (jui vient trois fois, en se dissimulant, jeter aux pieds du malheureux père une somme d'argent. Plaintes de l'homme ruiné, dialogues avec ses Ulles sur leur malheureux sort, triple intervention de saint Nicolas, triple demande en mariage, voilà tout le drame. iMicore l'auteur n'a-t-il pas fait grand effort pour rompre la monotomie des situations [)ar la variétr* des termes. Si chacune des filles réjtond un \)v\\ différemment aux plaintes du père, ces plaintes peuvent passer pour de vraies redites, et quant à
(1) Nous avons fait sur les trois v(M-sions dianiali<iiu's de etmiracle uno ('-luiJc i)ul)ii(''C dans la Revue du Monde (■(illi<)li(jiie du 30 janvier IWJ et (jue l'on trouvera plus loin.
ORHJi.NKS DU tiii;atu;:.
la demande en mariage, la formule dans les trois cas, y compris Tavis demandé à la fdlepar le père, la réponse respectueuse qu'elle lui fait et le consentemenL donné par lui au prétendu, est idenliquement la même. On sera peut-être curieux de ce cérémonial en vers latins rythmiques.
Gêner ad pairem
Homo, fama^ note prMeconio, Nalam luam qiiu'silum venio ; Ouam legali ducam connuljio, Si dederis.
Pater ad primam filiain Die, fdia, si tu vis nubere Unie juveni, vcnusto corpore El nobili.
FiLiA ad pairem In te mea sita consilia ; Fac ut libet de tua fdia, • Gare pater.
Pater ad generum Ergo tua^ committo fidei ; ^'os conjungant légales laquei Et gratia !
Mais notre point de vue n'était pas celui des écoliers de Sainl-Benoît-sur-Loire. Peu leur importait de répéter ou d'entendre répéter les mêmes choses, pourvu qu'ils agissent ou qu'ils vissent agir, qu'ils représentassent oucju'ils vissent représenter quelque chose de la légende de leur palnm. iiemarquons, d'ailleurs, ({ue le drame était entiè-
DRAMES LlTLRGIQrES ET JEUX SCOLAIRES G7
rement clianlé, el, tout en reconnaissant que l'auteur en abuse, ne lui refusons pas le privilège d'user de redites, si largement concédé aujourd'hui encore à l'opéra. En résumé, l'intérêt du Jeu des filles (lolées était surtout musical, et sa destination à cet égard est bien indiquée, non seulement par les notes qui raccompagnent dans le manuscrit, mais encore par la nature de sa versification, qui consiste dans un système régulier de strophes ou, si l'on veut, de couplets ponctués de refrains.
Le même caractère se retrouve, mais avec bien plus de mouvement et de variété, dans le jcn du fils de Gédron. Le miracle, qui fait le sujet <le ce drame, est ainsi raconté dans la Légende dorée : « Un homme riche obtint de Dieu, par l'intercession de saint Nicolas, un fils qu'il nomma Dieudonné. Il construisit dans sa demeure une chapelle en riit)nneLii' du serviteur de Dieu, ci, fha(jue année, il y célébrait solennellement sa lete. Or, le lieu qu'il habitait était situé dans le voisinage du territoire des Agaréniens, el il arriva par malheur que Dieudonné, enlevé par ceux-ci, fut donné à leur roi comme esclave. L'année suivante, tandis ([ue le père célébrait dévotement la fête de saint Nicolas, l'enfant, tenant en main une riche coupe^ servait le roi à table. Pensant à sa captivité, à la douleur de ses parents et à la joie (pii, à pai-eil jour, remplissait la maison de son père, il se mil à ])0usscr de profonds soupirs. Le roi, l'ayant
contraint par ses menaces de lui faire connaître la cause de ses soupirs, lui dit alors : « Quoi que puisse faire ton saint Nicolas, tu resteras ici avec nous ». Mais tout à coup il s'élève un vent violent qui secoue tout le palais, Tenfant est enlevé avec la coupe et déposé devant les portes de l'église, où ses parents célébraient en ce moment même la fête du bienheureux ; grande joie pour eux et pour tous leurs concitoyens 1
Le développement poétique de ce sujet par l'auteur de notre jeu n'a rien de bien remarqual)lc. Sa pièce n'est guère autre chose qu'une mise en scène pour ainsi dire littérale de la légende. On peut pourtant le louer d'une idée heureuse : c'est l'interrogatoire du jeune captif amené devant le roi païen et confessant hardiment sa foi. Comme l'a indiqué M. Petit de Jullcville (1), c'est une situation analogue à celle dont le génie de Racine a fait sortir l'une des plus belles scènes d'Athdlie. Mais notre auteur n'en a tiré qu'un parti assex médiocre :
i.ii ROI à ienfanl
u Dis-nous, oimable enfant, de quel pays es-tu, de quelle race ? De ([uclle religion sont les gens de ta niition, sont-ils païens ou chrétiens?
l'enfant
<' Mon père est le chef du peuple tie la cité d'P^xco-
(1) Ilisloirr du lliéâlre en France. Les Mijslcres^, Paris, Hacholle, 1H80, in-8'^ t, I. p. 75, nol(i 1.
DRAMES LITURGiyUES ET JEIX SCOLAIRES 69
raiule. il se nomme Géclron; il adore le vrai Dieu mai- Ire des mers, le Dieu qui nous a créés, nous, et vous aussi et toutes choses.
LE ROI
« Mou (lieu à moi est Apollon, c'est lui dont je tiens Texislence; il est véridique et bienfaisant; il gouverne la terre, il règne dans le ciel : c'est lui seul au([uel il faut croire.
LLMANT
(' Votre dieu est menteur el malfaisant ; il est slupide, aveugle, sourd et muet; vous ne devez pas adorer un lel dieu, (jui n'est pas même capable de se diriger lui-même.
LE ROI
c< Enfant, garde-toi de dire de pareilles choses, ne va pas mépriser mon dieu, car si tu l'irrilais contre loi, tu ne pourrais échapper à sa colère ».
Les lamentations d'Euphrosinc sur la pci'lc d<^ son lils Dioudonnë et les consolations que lui adresse le groupe choral, spécialement chargé de celte Ibnclion dans le jeu, tiennent dans la pièce une gnuule place, mais elles n'ont rien de liien saillant. Les plaintes de ce genre étaient probablement un lieu commun des compositions scolaires d'alors ; mais celles que nous ti'ouvons ici sont loin de valoir, comme expression lyricpu^ d'une «louleiir poigiiaide, les accents placi-s par llilaire <lans la bouelie .de Marthe et de Mai'ie après la mort de Lazare.
Nous devons noter dans notre pièce l'indice, pa-
raissant déjà à cette époque reculée, de l'un des caractères de la littérature dramatique du moyen âge ; nous voulons parler de Timportance accordée aux circonstances, aux préoccupations réalistes de la vie ordinaire, même étrangères au développement proprement «lit du sujet.
Telle est, du moins en partie, la scène du repas où Dieudonné doit faire Toffice d'échanson.
MAroiORiN à ses servileurs
« Je vous dirai, mes très chers, que je n'ai jamais eu jusqu'à ce jour une aussi grande faim que j'ai. Il mesL impossible d'endurer une pareille faim.
« Allez donc, préparez-moi de quoi manger, afin que je ne meure pas d'inanition. Que tardez-vous? Allez plus vite, hâtez-vous de me préparer mon repas.
LES SERVITEURS apportant les mets au roi « Selon vos ordres, nous avons préparé les mets et
nous les apportons ici : maintenant, si vous voulez,
vous pouvez promptement assouvir la faim qui vous
presse ».
« Cela dit, qu'on apporte de l'eau, que le roi lave
ses mains, et commençant à manger, qu'il dise :
« Tout à l'heure j'avais faim, à présent, j'ai soif; que
l'on me donne du vin, et que ce vin me soit apporté
par le fils de Gédron, mon esclave « 1
Mais il faut remarquer ici encore, pour être juste, que nous avons affaire à un divertissement d'écoliers, où ne messiéent pas absolument ces réalités d'une nuance demi-comique. Il s'en trouvait probablement de semblables dans ces dithyram-
l)cs dramatiques de l'ancienne Grèce, où se confondaient encore le sérieux et le plaisant, et dont le drame satirique conserva quelques caractères, parmi lesquels précisément, comme onpeutle voir <lans le Cijclope d'P]uripide, la représentation des détails familiers de la vie commune. Elagué de la tragédie antique, ce germe fut conservé et développé dans le drame du moyen âge. Restreinte dans une mesure raisonnable, cette tendance, qui fut un défaut, aurait pu peut-être devenir une qualilé.
\.Q jeu du fils de Gédvon devait oifrir non seulement aux écoliers, mais aux autres spectateurs, rassemblés pour la fcle de saint Nicolas dans Tabbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, un véritable et vif intérêt, analogue à celui des mélodrames de notre temps, avec le sentiment religieux en plus. L'enlèvement de Dieudonné par les hommes d'armes de Marmorin, au milieu des préparatifs d'une cérémonie religieuse, l'apparition de saint Nicolas lui ap- ])ortant tout à coup la délivrance et le reconduisant dans sa patrie, étaient de ces coups de théiUre loujours agréables aux parterres naïfs, qui ne se lasseront jamais non })lus de voir l'effusion d'une joie de mère retrouvant son fils perdu. Il faut joindre à cela l'intérêt du cliant et des masses chorales. Notre pièce, en effet, est un dialogue lyrique, échangé tantôt entre deux personnages, tantôt en- Ire un chœur et un acteur. Sa versification, appro-
pric'c à sa nature musicale, consiste en couplets syuD'lii(jues de quatre vers de dix syllabes, rimes en général deux à deux, mais dont parfois la rime s'étend sur le quatrain entier. Ces vers n'ont rien de sublime, mais habilement mesurés selon les principes de la rythmique latine, dont Adam de Saint-Mctor faisait vers la même époque un si bel em].doi dans ses proses, ils ne manquent ni d'aisance, ni d'harmonie.
Le principal agrément, en dehors de celui que donnait le chant, était celui du spectacle, qui était pompeux, lil)re et varié. Il ne faut parler ni d'unité de temps ni d'unité de lieu. L'année qui doit s'écouler entre l'enlèvement de Dieudonné et sa délivi"ance, ne dure dans le drame que le temps de ciianter une centaine de vers, et la distance séparant sa ville natale du lieu de sa captivité, y est figurée par un espace tout au plus égal à celui qui s'étend d'une galerie à l'autre dans une cour de cloître. Les marches et contre-marches de divers cortèges en forme processionnelle, et les jeux d'acteurs muets ajoutaient beaucoup au plaisir des regardants et n'étaient pas moins agréables à ceux qui y prenaient part. On peut croire notamment que la collation de pain et de vin, servie par l'ordre d'Euphrosine aux i)auvres de la ville d'Excorande, ne fut pas une scène indifférente pour les estomacs scolaires qui y jouèrent un rôle actif.
Nous avons déjà plusieurs fois indiqué le.s
DP.AMLIS LITURGIQUES ET JEUX SCOLAIRES /->
pi'inci[)au\ Irnils de la iniso en scène de ces jeux dramaliques des grandes écoles. Sans y insister aujourd'hui, nous nous bornerons à placer sous les yeux de nos lecleurs le début de notre miracle, qui renferme à cet égard des détails intéressants :
«< Pour i-eprésoulor comiiKMit saint Nicolas délivra le fils (le (Jrdron des mains de Marmorin, roi des Agaréniens, que Ion dispose en un lieu convenable, avec ses serviteurs armés, le roi Marmorin, assis sur un siège élevé, qui figure son royaume. One Ton dispose en un autre lieu Excorande. la cité de (iédron, et, dans cette ville, Gédron,avoc ses consolateurs, sa femme Euphrosine et leur fils Dieudonné ; à l'orient de la cité doit être l'église de Saint-Nicolas, où l'enfant sera enlevé. Les choses ainsi disposées, que les serviteurs du roi Marmorin viennent devant lui et lui disent tons ensemble, ou seulement le premier d'entre eux :
« Sidut,})rince, salut, très gracieux roi ! Faites connaître sans i-etard à vos serviteurs la volonté de votre ame. Ils son! tout prêts à l'exécuter.
LE noi '
« Allez donc, ne tardez pas, soumettez à ma puissance autant de peuples que vous le pourrez ; ceux qui résisteront, tuez-le.-; ».
" Cependant que (iédron el Euphrosine, avec une multitude de (dcrcs, se rendent, menant leur fils avec eux, à l'église de Saint-Nicolas, comme pour célébrer sa fêle. Et, comme ils verront venir les serviteurs armés du roi, dans la terreur qui les saisit, qu'ils s'enfuicnl, ouldianl leur fils. Alors ([ue les serviteurs du roi, enlevant lenl'anl , viennent devant le roi el (juils disent tous, ou seulement le second d'entre eux :
X Gracieux roi, nous avons exécuté vos ordres, nous avons soumis un grand nombre de peuples à voire empire, el parmi le butin que nous avons fait, voici cet enfant que nous vous amenons ».
" Qu'ils ajoutent tous ensemble, ou seulement le troisième d'entre eux :
« Cet enfant, beau de visage, sage d'esprit, noble de race, est bien fait, à notre avis, pour être votre serviteur.
LE ROI
(( Louange éternelle à Apollon, qui gouverne toutes <:hoses, et à vous merci, à vous qui avez lait tant de nations sujettes et tributaires de mon empire » !
Le Jeu du fils de Gédron, comme celui des filles dotées, se termine parle chant qu'entonne le chœur tout entier, c'est-à-dire tous les groupes d'acteurs réunis, d'une antienne choisie dans l'office de saint Nicolas. Parla se marque d'une façon sensible le lien qui rattache encore le drame naissant à ses origines liturgiques, tandis que certains de ses développements nous offrent déjà des traits analogues à ceux que présenteront plus tard les grands mystères, les vastes vies de saints figurées et dialoguées au (quinzième et au seizième siècle, pendant trois et quatre jours successifs, sur les places publiques des cités.
La Conversion de saint Paul
Nous avons coutume, tous les ans, à l'occasion ■de la fête de Noël, de présenter à nos lecteurs (1) une étude sur quelque texte ou quelque point relatif à l'histoire du drame chrétien, dont l'origine se rattache, en effet, principalement à la liturgie de celle fête, en même temps qu'à la liturgie de la fêle de Pâques. Nous n'avons pas seulement, à l'occasion de Noël, examiné ks drames représentés à cette solennilé même, mais aussi ceux qui, sans s'y rattacher aussi direclemenl, se rapportaient pourtant à l'événemenl divin ({ui est le sujet (les offices de ce jour, quoique, sous leur première et plus ancienne forme, ils eussent trouvé place
(,1) Ce prénnil)ult^ sadrossMil aux Iccli'ms du journal / T/i/o/i, où ftii'pnl publiées la plupnrl des éludes i-éunies ensuile dans le volume intitulé : Le Drame chrétien au moyen àfje, puis, de 1878 à 1883, un ccrlain noml)ie de ((dles ijui composent le )trésenl volume.
dans les offices d'autres fêles: tels le drame des Innocents cl le drame des Mages, dont la réunion avec le drame des Bergers, plus particulièrement fixé à Xoél. constitua les premières ébauches des mystères étendus de la Xaiivitê. Mais en cela nous ne sortions pas dune conformité réelle entre le sujet de notre étude et la date choisie pour la présenter à nos lecteurs.
Il faut maintenant qu'ils nous permettent d'élargir beaucoup notre cadre, et considérant cette date de Noël, aussi bien que celle de Pâques, en vertu d'une habitude à présent acquise, comme affectée ici aux études de ce genre, de leur soumettre au besoin nos remarques sur les drames <{ui ne se rattachent à ces deux fêtes que par un lien d'origine assez lointain : tels sont, par exemj)le, les plus anciens drames connus du genre des Miracles, qui sont relatifs à la vie et à la fête de tel ou tel saint, et qui furent composés dès la première moitié du douzième siècle, à l'imitation des drames déjà existants de Noël et de Pâques.
Celui dont nous parlerons aujourd'hui a pour sujet la (Jonrersion de saint Paul et il était représenté le jour de la fête destinée à perpétuer le souvenir de ce grand événement, c'est-à-dire le 25 janvier. Cette date ne nous écarte pas trop des' fêtes de Noël, surtout si l'on considère que ces fêtes, au moyen Age, formaient, notamment dans les écoles épiscopales et monastiques, une période de réjouis-
DRAMES LITURGIOUES ET JEUX SCOLAiRES //
jsanccs qui se prolongeait au-delà de l'Epiphanie. A peine cette période était-elle close, «pie la fête de la Conversion de saint Paul venait offrir aux niaîlres et aux écoliers un nouveau sujet ilc joie, une nouvelle occasion de donner carrièi'c à leur veine poétique, musicale et dramatique. (>elte fèlc, en effet, paraît, comme la Sainte-Catherine et la Saint-Mcolas, avoir eu alors une importance particulièrement scolaire. Cela résulte, non seulement de ce fait que le grand a})«>lre des Gentils est encore aujoui'diiui considéré comme Tun des patrons de la littérature chrétienne, mais encore de Texistence même du drame dont nous allons parler. Ce drame, en effet, nous a été transmis par un manuscrit provenant de l'abhaye de Saint-Benoît-sur- Loire, siège de grandes écoles au douzièirie siècle, et h' même manuscrit contient plusieurs autres drames relatifs soit aux fêles de Noël et de Pà([ues, soit à la fête de saint Nicolas. 11 faut donc considérer la pièce dont il s'agit comme composée el représentée pour le divertissement des écoliers (h' Saint-Benoît-sur-Loire, à l'occasion d(> la fête d'ui.» de leurs saints }>alrons.
Ce drame a été composé à l'imitation des drames existants de Noël et de Pâques. Toutefois, un fait propre à la liturgie de la fête de la Conversion de saint Paul a pu contribuer à en donn'er la première idée. Mais cela demande (pielque explication. Dans la liturgie catholicpie, la leçon appeh'cr/^/V/'c,
(|ui se lit à la messe avant V évangile, est toujours choisie dans la Sainte Ecriture, mais jamais dans les Evang'iles. Elle est donc empruntée soit à l'Ancien Testament, soit aux Actes des Apôtres, soit enlin, ce qui est très fréquent, aux cpîtres canoniques, d'où le nom qu'elle a reçu. Mais il résulte de cette règle que cette leçon, ou bien n'a pas un caractère narratif, mais seulement didactique^ ou bien, alors même qu'elle aurait un caractère narratif, n'a qu'un rapport indirect, quand il s'agit d'un saint qui n'est pas mentionné dans l'Ecriture, avec les événements de la vie de ce saint. Pour la fête de la Conversion de saint Paul, au contraire, l'épître, empruntée aux Actes des Apôtres, consiste dans le récit de celte conversion même, si vivant et si dramatique. Etant donnée l'influence considérable que la liturgie, jusque dans ses détails, a certainement eue sur la naissance et les premiers développements du drame chrétien, il nous a semblé utile de signaler cette «Tconstance, sans y insister outre mesure.
Le drame de la Conversion de saint Paul, tel que nous la transmis le manuscrit de Saint-Benoîtsur- Loire, ne tient d'ailleurs à la liturgie ordinaire que par un lien déjà bien relâché. Il a dû être représenté dans l'intervalle des offices, et non pas même peut-être tlans l'église du monastère, mais dans une de ces cours entourées d'arcades auxquelles ;q)pailiciit proprement le nom de cloître. La mise
Cil scène, quoique bien sommaire, a pourtant un certain développement ; son caractère, qui contient, poui" ainsi dire, en germe toute la clrfunatur<jic du moyen âge, est curieux à noter d'après la rubric[ue latine placée au délnit du texte, lui-même entièrement latin (1).
« Pour représenler la conversion du bienheureux Paul apôtre, (|ue l'on dispose en un endroit convenable, figurant Jérusalem, un siège, et sur ce siège prendra place le Prince des prêtres. Que l'on dispose aussi un autre siège, et sur ce siège prendra place un jeune homme représentant Saul ; il aura aA'ec lui des serviteurs armés. De l'autre côté, à quelque dislance de ces deux sièges, que l'on prépare deux autres sièges, comme dans la ville de Dnmas : sur l'un prendra place un homme appelé Judas et sur l'autre le Prince de la Synagogue de Damas. Entre ces deux sièges, que l'on dispose aussi un lit, où sera couché un homme représentant Ananie. Les choses ainsi disposées, que Saul dise à ses serviteurs :
« Je ne saurais vous exprimer toute la violence de ma haine contre les Chréliens, (pii, par leur astuce, séduisent tout ce pays.
« Allez donc, ne tardez pas, et tous ceux que vous pourrez trouver, saisissez-les par force et amenez-les moi chargés de chaînes ».
« Ayant ouï ces paroles, que les servileurs s'en aillent, et, quand ils reviendront, <|u'ils amènent à leur maître deux prisonniers en disant :
1^1) CoiissoiiiMlsor. Dranidi liliirgit/iiefi du moijcn t'njc. pp. 210 cl suiv.
« Nous avons rencontré beaucoup de clirélicns et nous avons arrelé ces deux-ci ; les autres séducleurs de ce peuple se sont enfuis à Damas ».
(< Qu'alors Saul, comme irrité, se lève et (ju'il aille vers le Prince des prêtres ; et quand il sera venu devant lui, qu"il dise :
« Donnez-moi vos lettres pour Damas, où les chrétiens par leurs flatteurs et astucieux discours séduisent les habitants de cette ville ».
« Qu'alors le Prince des prêtres lui donne une lettre scellée en disant :
« Je vous remets mes lettres pour Damas contre les clirélicns : (îardez-vous de laisser échapper ceux que vous trouverez ».
Il Y a ici une omission dans la rubrique, que l'on peut, selon nous, suppléer ainsi :
« Oue Saul se mette en route pour Damas; que Notre-Seigneur (sortant peut-être de l'église, dont l'une des entrées donnait sur la cour du cloître "i vienne à sa rencontre et lui dise :
« Saul I Saul I pourquoi me persécutes tu ? J"ai vu les maux que tu as faits à mon peuple. Pourquoi veuxtu nuire à ceux que j'ai aimés? Tu regimbes en ^ain contre l'aiguillon.
« A ces paroles, que Saul tombe à terre comme demimort, et qu'il dise, déjà privé de la vue :
« Que dites-vous ? Oui ètes-vous, Seigneur ? Pourquoi m'avez-vous privé de la vue ? Quand ai-je aftligé votre peuple ? Oui ètes-vous ? Quel est votre nom?