CHANT PREMIER
Apollonius commence par une invocation au dieu même qu'il va chanter, ou au Soleil, chef des Muses, et divinité tutélaire des poètes. Il fixe dès les premiers vers ou dans la proposition le but de l'action unique de son poëme. Il va, dit- il, célébrer la, gloire d'anciens héros, qui par ordre du roi Pélias se sont embarqués sur le vaisseau Argo, celui-là même dont l'image est aux cieux, et qui ont été conquérir la toison d'or d'un bélier, qui est également parmi les constellations. C'est à travers les roches cyanées et par l'entrée du Pont qu'il trace la route de ces intrépides voyageurs.
Un oracle avait appris à i'éiias qu'il périrait de la main d'un homme, qu'il reconnut depuis être Jason. Ce fut pour détourner les effets de cette triste prédiction qu'il- proposa à celui-ci une expédition périlleuse, dont il espérait qu'il ne reviendrait jamais. Il s'agissait d'aller en Golchide conquérir une toison d'or, dont Aétès, fils du Soleil, et roi du pays, était le possesseur. Le poëte
entre en matière par l'énumération des noms des différents héros qui suivirent Jason dans cette conquête. On distingue entre autres Orphée, que Ghiron, instituteur de Jason, lui conseilla de s'associer ; l'harmonie de ses chants devait servir à adoucir l'ennui de ses pénibles travaux. On observera que la lyre d'Orphée est aux cieux sur le serpentaire Jason, près d'une constellation appelée aussi Orphée. Ces trois figures célestes, Jason, Orphée et la lyre, montent ensemble k l'entrée delà nuit, ou au départ de Jason pour sa conquête. Tel est le fonds de l'allégorie, qui associe Orphée à Jason.
Après Orphée viennent Astérion, Tiphys, fils de Phorbas, pilote du vaisseau, Hercule, Castor et PoUux, Géphée, Augias, fils du Soleil, et une fouie d'autres héros dont nous supprimerons ici les noms. Plusieurs sont ceux des constellations.
On voit ces braves guerriers s'avancer vers le rivage, au milieu d'une foule immense, qui forme des vœux au ciel pour le succès de leur voyage, et qui déjà présage la chute d'Aétès, s'il s'obstine à leur refuser la riche toison qu'ils vont chercher sur ces rives éloignées. Les femmes surtout versent des larmes à leur départ, et s'affligent sur le sort du vieil Éson, père de Jason, et sur celui d'Alcimède sa mère.
Le poëte s'arrête à nous peindre le tableau attendrissant de cette séparation, et la fermeté de Jason qui cherche à consoler les personnes qui lui sont chères. On •voit sa mère qui lui exprime ses regrets et ses craintes, en même temps qu'elle le serre entre ses bras et le baigne de ses larmes. Les femmes de sa suite partagent sa douleur, et les esclaves chargés d'apporter les armes de son fils, gardent un morne silence et n'osent lever les yeux. On sent que tous ces tableaux et ceux qui suivent ont pour base une idée simple, le départ de Jason qui se sépare de sa famille. Dès que le génie chargé de conduire le char da Soleil a été personnifié, tous les détails de raetion sont sortis de l'imagination du poëte, excepté
ceux qui ont pour base quelques positions astronomiques en petit nombre, et que le poëte a su revêtir des charmes de la poésie, et du merveilleux de la fiction.
Jason, toujours ferme dans sa résolutiouj rappelle à sa mère les flatteuses espérances que l'oracle lui a données, et celles qu'il a mises lui-même dans la force et le courage des héros qui l'accompagnent. Il la prie de sécher ses larmes, qui pourraient être prises pour un auguresinistre par ses guerriers. En achevant ces mots, il échappe à ses embrassements, et il paraît déjà au milieu d'une foule nombreuse de peuple, tel qu'Apollon lorsqu'il marche le long des rives du Xanthe, au milieu des chœurs sacrés qui l'entourent. La multitude fait retentir l'air de cris de joie, qui présagent d'avance son succès. La vieille prêtresse de Diane conservatrice, Iphis, lui prend la main et la baise ; et ne peut jouir du bonheur de lui parler, tant la foule se presse autour de lui.
Déjà ce héros a gagné le 'port de Pagase, où mouillait le vaisseau Argo, et où ses compagnons l'attendaient. Il les assemble et les harangue. Il leur propose avant toutes choses de se nommer un chef. Tout le monde jette les yeux sur Hercule, qui s'en défend, et qui déclare qu'il ne souffrira pas que personne accepte le commandement, que celui qui les a réunis ; qu'à lui seul est dû cet honneur. Hercule ici joue un rôle secondaire, parce qu'il s'agit non pas da Soleil, mais de l'Hercule constellation, qui est son image, placée aux cieux près du pôle.
Tout le monde approuve ce conseil généreux, et Jason -se lève pour témoigner à l'assemblée sa reconnaissance; il annonce que rien ne retardera plus leur départ. Il les invite à faire un sacrifice à la divinité du Soleil ou à Apollon, sous les auspices duquel ils vont s'embarquer, et à qui il fait dresser un autel. j
Le poëte entre ensuite dans quelques détails sur les à préparatifs de l'embarquement. On tire au sort la place | des rameurs. Hercule a celle du milieu et Tiphys prend | sa place au gouvernail. j
On faii le sacrifice, dans lequel Jason adresse nné prière au Soleil, son aïeul, divinité adorée dans le port d'oii il part. On lui immole deux taureaux, qui tombent sous les coups d'Hercule et d'Ancèe.
Cependant l'astre du jour penchait vers le terme de sa carrière, et touchait au moment où la nuit allait étendre ses sombres voiles sur les campagnes. Les navigateurs s'assoient sur le rivage, où Ton sert à boire et'à manger : ils égayent leur festin par des propos enjoués. Jason seul paraît rêveur et profondément occupé des soins importants dont il est chargé. Idas lui adresse un discours outrageant, qui a l'improbation de toute la troupe. La dispute allait s'engager, lorsque Orphée calme les esprits par ses chants harmonieux, sur la nature et sur le débrouillement du chaos. On fait des libations aux dieux ; puis on se livre au sommeil.
A peine les premiiers rayons du jour avaient doré le sommet du mont Pélion, à peine le vent frais du matin agitait la surface des eaux, que Tiphys, pilote du vaisseau, éveille l'équipage et le presse de se rembarquer ; on obéit. Chacun prend le poste que le sort lui a marqué. Hercule est au milieu : le poids de son corps en entrant fait enfoncer plus profondément le vaisseau. On lève l'ancre, et Jason tourne encore ses regards vers sa patrie. Les rameurs manœuvrent en mesure au son de la lyre d'Orphée, qui soutient par ses chants leurs efforts. L'onde blanche d'écume murmure sous le tranchant de l'aviron et bouillonne sous la quille du vaisseau, qui laisse après lui de longs sillons. .Tusqu'ici on ne voit qu'un départ, décrit avec les meilleures circonstances qui ordinairement l'accompagnent et qui dépendent de l'imagination du poète,
Cependant les dieux avaient ce jour-là les yeux attachés sur la mer et sur le vaisseau qui portait Télite des héros de leur siècle, qui s'étaient associés aux travaux et à la gloire de Jason. Les nymphes de Pélion, du haut de leurs montagnes, contemplaient avec étonnement le navire qu'avait construit la sage Minerve. Chiron, dont
160 DE L'OBIGINE
l'image est aux cieux près du serpentaire Jason, descend au rivage oîi se brise Tonde écumante, qui vient mouiller ses pieds. Il encourage les navigateurs et fait des vœux pour leur heureux retour.
Cependant les Argonautes avaient dépassé le cap Tissée, et les côtes de Thessalie se perdaient derrière eux dans un obscur lointain. Le poëte décrit les îles et les caps près desquels ils passent ou qu'ils découvrent, jusqu'à ce qu'ils aient gagné l'île de Lemnos, où régnait la Pléiade Hypsipyle. Il prend de là occasion de raconter la célèbre aventure des Lemniades, qui avaient égorgé tous les hommes de leur île, à l'exception du vieux Tb.oas, qui fut épargné par Hypsipyle sa fille, laquelle devint reine .de tout le pays. Forcées de cultiver elles-mêmes leurs champs et de se défendre par leurs propres armes, ces femmes se livraient à l'agriculture et aux pénibles travaux de la guerre ; elles pouvaient repousser l'attaque de leurs voisins; elles se tenaient surtout en garde contre les Thraces, dont elles redoutaient la vengeance.
Lorsqu'elles aperçurent le vaisseau Argo approcher de leur île, elles se précipitèrent hors de la ville vers le rivage pour écarter par la force des armes ces étrangers, qu'elles prirent d'abord pour les Thraces ; à leur tête marchait la fille de Thoas, couverte de l'armure de son père. Les Argonautes leur envoient un' héraut, afin de les engager à les recevoir dans leur île. Elles délibèrent dans une assemblée convoquée par la reine. Celle-ci leur conseille d'envoyer à ces étrangers tous les secours en subsistances dont ils peuvent avoir besoin, mais de ne pas . les recevoir dans leur" ville. Polyxo, autre Pléiade, et dont le poëte fait ici la nourrice d'Hypsipyle, combat en partie l'opiniou de la reine. Elle veut aussi que l'on accorde à ces navigateurs des rafraîchissements ; mais elle demande de plus, contre l'avis de la reine, qu'on les reçoive dans la ville. Elle se fonde principalement sur ce qu'elles ne peuvent longtemps se passer d'hommes; elle dit qu'elles en ont besoin pour leur propre défense, et
pour réparer les pertes que fait chaque jour leur population. Ce discours est accueilli par les plus vifs applaudissements, et par' un assentiment si général, qu'on ne pouvait guère douter qu'il n'eût été goûté par toutes les femmes. On peut remarquer ici que l'intervention de deux Pléiades, dans ce premier moment du départ de Jason, contient une allusion aux astres du printemps auquel s'unit le Soleil, et qui sont en aspect avec le serpentaire Jason, qui se lève à leur couchant et se couche à leur lever.
Hypsîpyle, ne pouvant plus ignorer l'intention de l'assemblée, dépêche Iphinoé vers les Argonautes, pour inviter de sa part leur chef à se rendre à son palais et engager tous ses compagnons à accepter des terres et des établissements dans son île. Jason se rend à l'invitation; et pour paraître devant la princesse il se couvre d'un magnifique manteau que Minerve lui avait donné, et qu'elle avait brodé elle-même. Elle y avait tracé une longue suite de sujets mythologiques, entre autres l'aventure de Phryxus et de son bélier. Ge héros prend aussi en main la lance dont Atalante lui avait fait présent, lorsqu'elle le reçut sur le mont Ménale.
Jason ainsi armé s'avance vers la ville où la Pléiade tenait sa cour. Arrivé aux portes, il trouve nue foule de femmes des plus distinguées qui l'attendaient, et au milieu desquelles Jl avancé les yeux modestement baissés, jusqu'à ce qu'il fût introduit dans le palais de la princesse. On le place sur un siège vis-à-vis de la reine, qui le regarde en rougissant et lui adresse un discours affectueux. Elle lui cache la véritable raison du dénûment d'hommes dans lequel se trouve son île ; elle feint qu'ils étaient passés en Thrace pour une expédition, et que s'étant attaché leurs captives, ils avaient fini par se dégoûter de leurs épouses ; qu'alors elles leur avaient fermé leurs ports, qu'elles s'en étaient séparées pour toujours. Ainsi, ajouta-t-elle, rien ne s'oppose à ce que vous et vos compagnons vous établissiez parmi nous, et que vous suc-
cédiez aux Etats de Thoas mon père. Allez reporter mes offres aux héros de votre suite, et qu'ils entrent dans nos murs.
Jason remercie la princesse et accepte une partie de ses propositions, c'est-à-dire les secours et les approvisionnements qu'elle leur promet : quant au sceptre de Thoas, il l'invite à le garder, non pas qu'il le dédaigne, mais parce qu'une expédition importante l'appelle ailleurs.
Cependant des voilures chargées portent aux vaisseaux les présents de la reine, dont les bonnes dispositions pour les Argonautes sont déjà connues de ceux-ci par le récit que leur a fait Jason. L'attrait du plaisir retient les Argonautes dans l'île et les attache à cette terre enchanteresse. Mais le sévère Hercule, qui était resté à son bord avec l'élite de ses amis, les rappelle à leur devoir et à la gloire qui les attend sur les rivages de la Golchide. Les reproches qu'il fait à la troupe sont écoutés sans murmure, et l'on se prépare à partir. Ici le poëte nous fait le tableau de la douleur des femmes, au moment de cette séparation, et les vœux qu'elles forment pour le succès et le retour de ces hardis voyageurs. Hypsipyle baigne de ses larmes les mains de Jason, et lui fait de tendres adieux. Quelque part que tu sois, lui dit-elle, souvienstoi d'Hypsipyle ; et avant de partir, prescris-moi ce que je dois faire s'il me naît un enfant, fruit chéri de nos trop courts amours.
Jason la prie, si elle met au monde un fils, de l'envoyer à Jolcos près de son père et de sa mère, afin qu'il soit pour eux une consolation durant son absence. Il dit, et aussitôt il s'éiance sur son vaisseau à la tête de tous ses compagnons, qui s'empressent de prendre en main la rame. On coupe le câble, et déjà le vaisseau s'est éloigné de l'île de Lemnos. Les Argonautes arrivent à Samothrace, aux mêmes lieux où avait débarqué Gadmus, le même que le serpentaire, sous un autre nom ; c^est celui qu'il prend dans les Dionysiaques. Là régnait Electre, autre Pléiade ; ainsi voilà déjà trois Pléiades que le poète
met sur la scène. Jason se fait initier aux mystères de cette île et continue sa route. C'est moins dans le ciel que sur la terre qu'il faut maintenant suivre les Argonautes. Le poëte ayant supposé que c'était dans les contrées orientales et à l'extrémité de la mer Noire que montait le bélier céleste, au moment où le Soleil se levait, le jour de l'équinoxe, il nous trace la route que tous les vaisseaux étaient censés tenir pour arriver sur ces plages éloignées. C'est donc une carte géographique, plutôt qu'une carte astronomique, qui doit nous servir ici de guide.
En conséquence, ou voit les Argonautes qui passent entre la Thrace et l'île d'Imbros, en cinglant vers le golfe Noir ou le golfe Mêlas. Ils entrent dans l'Hellespont, laissant à leur droite le mont Ida et les champs de la Troade ; ils côtoient les rivages d'Abydos, de Percola, d'Abarnis et de Lampsaque.
La plaine voisine de l'Isthme était, habitée par les Dolions, qui avaient pour chef Cyzique, fondateur de leur ville. Il était Thessalien d'origine; aussi il accueille favorablement les Argonautes, qui étaient Grecs et dont le chef était Thessalien. Cet hôte malheureux périt ensuite dans un combat nocturne, qui, par erreur, s'était engagé entre les Argonautes et les Délions, lorsque les premiers, après avoir quitté ce pays, y furent reportés par les vents. On fit de superbes funérailles à ce prince infortuné et on lui éleva un tombeau.
Les Argonautes quittent de nouveau ces ports, après avoir fait des sacrifices à Gybèle. Ils approchent du golfe Gianée et du mont Arganthon.
Les Mysiens qui habitaient ces rivages, pleins de confiance dans la bonne conduite des Argonautes, les reçurent avec amitié et leur fournirent tout ce dont ils avaient besoin. Tandis que tout l'équipage se livre à la joie du festin, Hercule s'éloigne du vaisseau et va dans la forêt voisine pour y couper une rame qui soit propre à sa main, car la sienne avait été cassée par la violence des flots. Après avoir cherché quelque temps, il découvre un
sapin, qu'il ébranle à coups de massue ; il l'arraolie et s'en fait une rame.
Pendant ce temps le jeune Hylas, qui l'avait accompagné, s'était avancé assez loin dans la forêt pour y chercher une fontaine, afin de procurer au héros l'eau dont il aurait besoin à son retour. Le poëte raconte à cette occasion l'histoire si connue de ce jeune enfant qui se noie dans la fontaine où une nymphe amoureuse de lui le précipita ; il nous peint aussi les regrets d'Hercule, qui dès ce moment ne songea plus à remonter sur le vaisseau.
Cependant l'étoile du matin paraissait sur le sommet des montagnes voisines et un vent frais commençait à s'élever, lorsque Tiphys avertit les Argonautes de se rembarquer et de profiter du vent. On lève l'ancre, et déjà on côtoyait le cap Posidéon, lorsqu'on s'aperçut de l'absence d'Hercule.
On parlait de retourner en Mysie, quand Glaucus, divirdté marine, éleva sa tête limoneuse hors des eaux et adressa un discours aux Argonautes pour les tranquilliser. Il leur dit que c'est en vain que, contre la volonté de Jupiter, ils veulent conduire en Golchide Hercule, à qui il reste à achever la carrière pénible de ses douze travaux ; qu'ainsi ils doivent cesser de s'en occuper plus longtemps. Il leur apprend le sort du jeune Hylas, qui a épousé une nymphe des eaux. Ge discours achevé, le dieu marin se replonge au fond des mers et laisse les Argonautes continuer leur route. Ils abordent sur la rive voisine le lendemain. Ici finit le premier chant.
CHANT n.
Les navigateurs avaient pris terre dans le pays des Bébryciens oui régnait Amycus, fils de Neptune. Ge prince féroce défiait tous 'les étrangers aux combats du ceste et avait déjà tué beaucoup de ses voisins. On remarquera
DE TOUS LES CULTES. 16b
que le poëte, à mesure qu'il fait arriver les Argonautes dans un pays, ne manque pas de rappeler toutes les traditions mythologiques qui appartiennent aux villes et aux peuples dont il a occasion de parler ; ce qui forme une suite d'actions particulières, qui se lient à l'action principale ou plutôt à l'action unique du poëme, qui est l'arrivée en Golchide et la conquête de la fameuse toison d'or.
Amycus vient à la rencontre des compagnons de Jason ; il s'informe du sujet de leur voyage, et leur tient un discours menaçant. Il leur propose le combat du ceste, dans lequel il s'était rendu si redoutable. Il leur dit qu'ils aient à choisir celui d'entre eux qu'ils croiront le plus brave, afin de le lui opposer. PoUux, un des dioscures, accepte son insolent défi. Le poëte nous donne une description assez intéressante de ce combat, dans lequel le roi des Bébryciens succombe. Les Bébryciens veulent venger sa mort et sont mis en fuite.
Déjà le Soleil brillait aux portes de l'orient, et semblait appeler aux champs le pasteur et ses troupeaux, lorsque les Argonautes, ayant chargé sur leurs vaisseaux le butin qu'ils avaient fait sur les Bébryciens, se rembarquent et font voile vers le Bosphore. La mer devient grosse; les flots s^'accumulent en forme d'énormes montagnes, qui menacent de retomber sur le vaisseau; mais l'art du pilote en détourne l'effet. Après quelques dangers, ils abordent sur la côte où régnait Phinée, célèbre par ses malheurs.
Ici le poëte raconte les aventures fameuses de Phinée, qui avait été frappé d'aveuglement et que les Harpies' tourmentaient. Apollon lui avait accordé l'art de la divination.. Lorsque le malheureux Phinée est averti de l'arrivée de ces voyageurs, il sort de chez lui, guidant et assurant ses pas chancelants à l'aide d'un bâton. Il leur parle comme étant déjà instruit du sujet de leur voyage : il leur fait le tableau de ses malheurs et sollicite leur secours contre les oiseaux dévorants, qui troublent son
166 r»E L*0R1GINE []
repos, et qu'il est réservé aux seuls fils de Borée de détruire. Ces fils de Borée faisaient partie des héros qui montaient le vaisseau de Jason. Un d'eux, Zéthus, les yeux moudlés de larmes, prend les mains du vieillard et lui adresse un discours dans lequel il cherche à le consoler en lui donnant les plus flatteuses espérances. En conséquence l'on sert à PÏiinée un repas, que les Harpies se préparent, comme d'ordinaire, à lui enlever. Elles salissent les tables, mais pour la dernière fois ; et laissant après elles une odeur infecte, elles s'envolent. Mais les fils de Borée les poursuivent l'épée à la main, et ils les auraient tuées, si les dieux n'eussent dépêché Iris, à travers les airs, pour les en empêcher. Ils tirent aii moins d'elles la promesse qu'elles ne troubleront plus le repos de Phinée ; et les fils de Borée retournent à leur vaisseau, ,
Cependant les Argonautes font servir un repas auquel assiste Phinée et où il mange du meilleur appétit. Assis devant son foyer, ce vieillard leur trace la route qu'ils ont à suivre, et leur découvre les obstacles qu'ils auront à surmonter. En qualité de devin, il leur découvre tous les secrets qu'il est en son pouvoir de révéler, sans déplaire aux dieux, qui l'ont déjà puni de son indiscrétion. 11 les avertit qu'en quittant ses États, ils vont être obligés de passer à travers les roches Gyanées, dont on n'approche guère impunément. Il leur fait une courte "description de ces écueils, et leur donne des avis utiles pour échapper aux dangers. Il leur conseille de consulter les dispositions des dieux à leur égard en lâchant une colombe. « Si elle fait le trajet sans danger, leur dit-il, ne balancez pas à la suivre et à franchir ce terrible passage, en forçant de rames; car les efforts que Ton fait pour son salut, valent bien au moins les vœux que l'on adresse aux dieux. Mais si l'oiseau périt, revenez : ce sera une preuve que les dieux s'opposent à votre passage. » Il trace ensuite la carte de toute la côte, qu'ils auront à parcourir : il leur révèle surtout le terrible secret des dangers auxquels Ja-
son sera exposé sur les rives du Phase, s'il veut enlever le dépôt précieux que garde un dragon redoutable, couché au pied du hêtre sacré où est suspendue la Toison d'or. La peinture qu'il leur en fait effraye les Argonautes; mais Jason invite le vieillard à poursuivre, et surtout à lui dire s'ils peuvent se flatter de retourner sains et saufs en Grèce.
Le vieux Phiné lui répond, qu'il trouvera des guides qui le conduiront an hut où il veut arriver ; que Vénus favorisera son entreprise; mais qu'il ne lui est pas permis d'en dire davantage. Il achevait ces mots, lorsqu'on voit arriver les fils de Borée, qui annoncent qu'ils ont donné pour toujours la chasse aux Harpies, et qu'elles sont réléguées en Crète, d'où elles ne sortiront plus. Cette heureuse nouvelle comble de joie toute l'assemblée.
Les Argonautes, après avoir élevé douze autels aux douze grands dieux, se rembarquent, emportant avec eux une colombe qui devait leur servir de guide. Déjà Minerve, qui s'intéressait au succès de leur entreprise, s'était placée près des roches redoutables, pour leur faciliter le passage. On voit ici que c'est la sagesse qui, personnifiée sous le nom de Minerve, va leur faire éviter les écueils dangereux qui bordent de toutes parts ce détroit. Tel était le langage de la poésie ancienne.
Le poète nous décrit l'étonnement et la frayeur des Argonautes, à l'instant où ils s'approchent de ces terribles écueils, au milieu desquels bouillonne l'onde écumante. Leurs oreilles sont étourdies du bruit affreux des roches qui s'entre-choquent, et du mugissement des vagues qui vont se briser sur le rivage. Le pilote Tiphys manœuvre avec son gouvernail , tandis que les rameurs le secondent de toutes leurs forces.
Euphémus, placé sur la proue, lâche la colombe, dont chacun suit des yeux le vol ; elle file à travers les roches qui se heurtent et se froissent entre elles, et néanmoins sans les toucher. Elle n'y perd que l'extrémité de sa queue* Cependant l'onde agitée fait pirouetter le vaisseau; les
rameurs poussent des cris aigus, mais le pilote les réprimande, et leur ordonne de forcer de rames, pour échapper au torrent qui les entraîne; le flot les reporte encore au milieu des rochers. Leur frayeur est extrême, et la mort paraît suspendue sur leurs têtes. Le vaisseau porté sur la cime des vagues s'élève au-dessus des roches ellesmêmes, et un moment après est précipité dans l'abîme des eaux. C'est alors que Minerve, appuyant sa main gauche sur une des roches, pousse le navire avec la droite etle fait voler avec la rapidité du trait; à peine a-t-il souffert un très-léger dommage.
La déesse, satisfaite d'avoir sauvé le vaisseau, retourne dans l'Olympe, et les rochers se raffermissent, conformément aux ordres du destin. Les Argonautes rendus à une mer libre se croient pour ainsi dire arrachés aux gouffres de l'enfer. C'est alors que Tiphys leur adresse un discours, dans lequel il leur fait sentir ce qu'ils doivent à la sagesse de leurs manœuvres, ou figurément à. la protection de Minerve; et il leur rappelle que c'est cette même déesse qui a pris soin de construire leur vaisseau, qui par cela même est impérissable. Le passage des roches Cyanées était fort redouté des navigateurs; il l'est encore aujourd'hui; il fallait beaucoup d'art et de prudence pour le franchir. Voilà le fonds de ces récits effrayants, que tous les poètes ont répétés. Il en était de même du détroit de Sicile. C'est ainsi que la poésie a semé partout le merveilleux, et couvert du voile de l'allégorie les phénomènes de la nature.
Cependant les Argonautes ramant sans relâche avaient déjà dépassé l'embouchure de l'impétueux Rhébas; celle du Phyllis, oii Phryxus avait autrefois immolé son bélier. " Ils arrivent au crépuscule près d'une île déserte, appelée Thynias, où ils débarquent. Là, ils eurent une apparition d'Apollon; ce dieu avait quitté la Lycie, et s'avançait vers le nord; pe qui arrive au passage du Soleil à l'équinoxe de printemps, ou lorsque le Soleil va conquérir le fameux bélier des constellations.
Après avoir sacrifié à Apollon, les Argonautes quittent cette île , et passent à la vue de l'emboucliure du fleuve Sagaris, du Lycus, et du lac Anthémoïs. Ils arrivent à la presqu'île Acliérusie, qui se prolonge dans la mer de Bithynie. Là est une vallée, où l'on trouve au milieu d'une forêt, l'antre de Pluton, et l'embouchure de l'Achéron.
Ils sont favorablement accueillis par le roi du pays, ennemi d'Amycus, roi des Bébryciens qu'ils avaient tué. Ce prince et les Maryandiniens ses sujets croyaient voir dansPolluxun génie bienfaisant et un dieu. Lycus, c'était le nom de ce prince, écoute avec plaisir le récit qu'ils lui font de leurs aventures ; il fait porter sur leur vaisseau toutes sortes de rafraîchissements et leur donne son fils pour les accompagner dans leur expédition. Le devin Idmon et le pilote Tiphys moururent dans ces lieux. Ancée remplace ce dernier, et prend la conduite du vaisseau.
On se rembarque, et l'on profite d'un vent favorable, qui porte bientôt les navigateurs à l'embouchure du fleuve Gallirhoé, où Bacchus autrefois, à son retour de l'Inde, célébra des fêtes accompagnées de danses. On fit en ce lieu des libations sur le tombeau de Sténéléus; puis on se rembarqua. Les Argonautes arrivent au bout de peu de jours à Sinope, où ils trouvent quelques compagnons d'Hercule, qui s'étaient fixés dans ce pays. Ils doublent ensuite le cap des Amazones, et passent vis-à-vis l'embouchure du Thermodon. Enfin ils arrivent près de l'île Arêtiade, où ils sont attaqués par des oiseaux redoutables qui infestaient cette île. Ils leur donnent la chasse, et les mettent en fuite.
C'est là qu'ils trouvent les fils de Phryxus, qui avaient quitté la Golchide pour venir en Grèce, et qu'un naufrage Avait poussés sur cette île déserte. Ces infortunés réclament lé secours de Jason; àqui ils découvrent leur naissance, et le sujet de leur voyage en Grèce.
Les Argonautes, transportés de joie, ne peuvent se
lîû , DE L'ORIGINE
lasser de les -regarder, et se félicitent d'une aussi heureuse rencontre.Eneffet, ils étaient les petits-fils d'Aétès, poSîo sesseur de la riche toison, et fils de Phryxus, qui avait été porté sur le dos du fameux bélier, Jason se fait reconnaître pour leur parent, comme étant petit-fils de GréthéUs, frère d'Athamas leur grand-père. Il leur dit qu'il va lui-même en Golchide trouver Aétès, sans leur découvrir encore le motif de son voyage. Mais bientôt il les en instruit, et les invite à s'embarquer sur son vaisseau, et k lui servir de guide.
Les fils de Phryxus ne lui dissimulent pas les dangers d'une telle entreprise, et surtout ils lui peignent cet affreux dragon, qui ne dort ni jour ni nuit, et qui gardé le riche dépôt qu'ils veulent enlever. Ce discours fait pâlir les Argonautes, excepté le brave Pelée, qui menace de sa vengeance et de celle de ses compagnons, Aétès, s'il se refuse à leur demande. Les fils de Phryxus sont reçus dans le vaisseau, qui, poussé par un bon vent, arrive au boutde quelques jours à l'embouchure du Phase, fleuve qui traverse la Golchide. Ils calent les voiles, et à, l'aide de la rame ils remontent le fleuve. Le fils d'Èson, tenant une coupe d'or, fait des libations de vin dans les eaux du Phase; il invoque la terre, les divinités tutélaires delà Golchide et les mânes des héros qui l'ont autrement habitée. Après cette cérémonie, Jason, ranimé par les conseils d'Argus, un des fils de Phryxus, fait jeter l'ancre en attendant le retour du jour. Ainsi finit le second chant.