CHANT IV
Aétès reste interdit à la vue d'une victoire aussi inalten^ due. Déjà Jason, après avoir attelé les taureaux, les pressait de l'extrémité de sa lance, -et faisait avancer la charrue ; déjà il a tracé plusieurs sillons, malgré la dureté du. ter-» rain, qui cède avec peine et se brise avec bruit. Il sème les dents' du dragùn, dételle ses taureaux, et retourne àson vaisseau. -Mais des géants, nés des sillons qu'il a tracés,
cpuyr^ient de leurs armes lei champ qu'il vena,it4elabourçsr.Jason, retourné, s'élance vers eux, et jette une énorme pierre au milieu de leurs épais bat3,ilïpfl.s ; plusieurs en gppt écrasés; les g,utres s'entre-tuent, en se disputant entre eux le rocher qu'on vient de leur lancer. Jaspupro;fite de leur désordre pour les charger l'épée à la main, et le fer de ce héros en fait une ample moisson. Ils tombent les uns sur les autres, et la terre qiii les a produits, reçoit leurs cadavres dans son sein, Ce spectacle étonne et afflige Aétès, qui retourne vers sa ville, tout rêveur et méditant de nouveaux moyens de perdre Jason et ses compagnons. La nuit qui survient termine ce combat.
Actes, inquiet et soupçonneux, craint que ses filles ne soient d'intelligence avec les Argonautes; Médée s'en iaperçoit, et en est alarmée, Elle allait même se porter aux dernières extrémités dans son désespoir, lorsque Junpn lui suggère le dessein de fuir avec les fils de Pliryxus. Cette idée relève son courage, Elle cache dans son sein les, trésors que contenait sa cassette magique et ses herbes puissantes; elle baise son lit et les portes dans son appartement; elle détache une boucle de cheveux qu'elle laisse pour servir de souvenir à s^, mère. Elle prononce un discoups qui exprime ses regrets, et qui contient ses tristes adieuj^; Elle verse des torrents de larmes; puis elle s'é^ çhappp; furtivement du palais, dont ses enchantements lui ouvrent les portes. Elle était nu-pieds : elle soutenait de la, maiq gauche l'extrémité d'un voile léger, qui s'abaisTsait sucj son front, et de la main droite elle relevait le pan de sa rbbe. Médée traverse ainsi la ville d'un pied agile, en prenant des rués détournées; elle est déjà hors de^ murs, sans que. les sentinelles l'aient aperçue, Elle dirige sa fuite vers le templp, dont les routes lui étaient connues, et près desquelles elle av^iit été cueillir souvent des plantes qui croissaient autoi^r des tojnbeauîc. Son cœur hdiX dans la crainte qu'elle a d'être surprise. |j3.Li;ne qui la voit, se rg-ppelle ses amours a,yeç Endymion, dont ceux de Médép ppur Jasoj^ lui rçtVS-PSPt Hpiage, Le poëte met
à cette occasion un discours dans la bouche de cette déesse, qu'elle adresse à Médc^^^ tandis que celle-ci vole à travers la plaine dans les hras de son amant. Elle dirige ses pas le long du rivage vers les feux qu'elle voit briller dans le camp des Argonautes. Sa voix se fait entendre au milieu des ombres de la nuit : elle appelait Phrontis, le plus jeune des fils de Phryxus, qui bientôt, ainsi que ses frères et Jason, reconnurent la voix de la princesse : les autres Argonautes restent surpris. Trois fois elle cria ; trois fois Phrontis lui répondit. Les Argonautes rament vers le bord du fleuve, où déjà son amant s'est élancé pour la recevoir. Phrontis et Argus, les deux fils de Phryxus, y sautent aussi. Médée tombe à leurs genoux, en leur criant : amis, sauvez-moi ; sauvez-vous vous-mêmes : nous sommes perdus ; tout est découvert. Embarquons-nous, avant que le roi ait monté ses coursiers. Je vais vous livrer la toison, après avoir assoupi le terrible dragon qui la garde. Et toi, Jason, souviens-toi des serments que tu m'as faits, et si je quitte ma patrie et mes parents, prends soin de ma réputation et de ma gloire. Tu me l'as promis, et les dieux en sont témoins.
Ainsi parlait Médée d'un ton de douleur ; la joie 'au contraire pénétrait le cœur de Jason. 11 la relève, l'embrasse et la rassure. Il atteste les dieux, Jupiter et Junon, garants des serments qu'il lui a faits, de la prendre pour épouse, dès l'instant qu'il sera retourné .dans sa patrie. En même temps, il lui prend la main en signe d'union. Médée conseille aux Argonautes de faire avancer promptement leur vaisseau vers le bois sacré, qui recèle la riche toison, afin de l'enlever à la faveur des ombres de la nuit, et à l'insu d'Aétès. On exécute ce qu'elle ordonne. Elle monte elle-même à bord du vaisseau, qui déjà s'éloigne de la rive. L'onde écUme avec bruit sous le tranchant de la rame. Médée regarde encore la terre, vers laquelle elle étend les bras. Jason la console par ses discours et relève son courage. C'était l'instant de la nuit, qui précède le retour de l'aurore, .et dont profite le chasseur. Jason et Mé-
dée débarquent dans une prairie où reposa autrefois le bélier, qui porta Phryxus en Golchide. Ils aperçoivent l'autel qu'avait élevé le fils d'Athamas, et sur lequel il avait immolé ce bélier à Jupiter. Les deux amants s'avancent seuls dans la forêt, pour y chercher le bêlre sacré auquel était suspendue la toison. Ils aperçoivent au pied de l'arbre un énorme serpent, qui déroule déjà ses replis tortueux, prêt à s'élancer sur eux, et dont les sifflements horribles portent au loin l'épouvante. La jeune princesse s'avance vers lui, après avoir invoqué le dieu du sommeil, et la redoutable Hécate. Jason la suit, quoique saisi de crainte. Déjà le monstre, vaincu par les enchantements de Médée, développait sur la' terre les mille replis de son immense corps; sa tête néanmoins se relevait encore, et menaçait le héros et la princesse. Médée secoue sur ses yeux une branche trempée dans une eau soporifique. Le dragon assoupi retombe et s'endort. Aussitôt Jason saisit la toison, l'enlève, et revole avec Médée vers son vaisseau qui l'attendait. Déjà de son épée il a coupé le câble qui le retient au rivage. Il se place près du pilote Ancée, ayant Médée à ses côtés, tandis que le navire, à l'aide de la rame, s'efforce de gagner le large.
Cependant les Çolchidieus, ayant à leur tête- leur roi, se précipitaient en foule vers le rivage, qu'ils faisaient retentir de leurs cris menaçants : mais le vaisseau Àrgo voguait déjà en pleine mer. Le roi désespéré invoque la vengeance des dieux, et ordonne à ses sujets de poursuivre ces étrangers qui lui ont ravi le précieux dépôt, et qui enlèvent sa fille. Ses ordres sont exécutés; on s'embarque ; on se met à la poursuite des Argonautes.
Ceux-ci, poussés par un vent favorable, arrivent au bout de trois jours à l'embouchure du fleuve Halys. Ils débarquent sur la côte, et font un sacrifice à Hécate, par les conseils de Médée. Là ils délibèrent sur la route qu'ils doivent tenir pour retourner dans leur patrie. Le résultat fut qu'ils devaient gagner l'embouchure du Danube, et remonter ce fleuve.
186 DE l'origine
Pendant ce temps-là, leurs ennemis s'étaient partagea en deux bandes ; les uns avaient pris le chetûin du détroit et des roches "Gyanées; les autres se portaient aussi vers le Danube. Absyrthe ou Phaéton, frère deMédée, était à la tête de ces derniers. Les Golchidiens entrentpar un canal du fleuve; les Argonautes par l'autre. Ils abordent dans une île consacrée à Diane, et là ils délibèrent s'ils ne composeront pas avec leurs ennemis, consentant à rendre Médée, pourvu qu'on leur laisse emporter la toison. C'est là que périt Absyrthe, de la main de Jason, attiré dans un piège que lui avait tendu sa sœur. Les Golchidiens sans chef sont bientôt défaits. Echappés à ce danger, les Argonautes remontent le fleuve et gagnent rïllyrie, puis les sources de î'Êridan. Ils entrent ensuite dans la Méditerranée, et côtoyant l'Éfcrurie, ils abordent dans l'île de Gircé, fille du Soleil, pour s^y faire purifier du meurtre d' Absyrthe. De là ils cinglent vers la Sicile. Ils aperçoivent les îles des Sirènes, et les écueils de Gharybde et de Scylla, auxquels ils échappent. Enfin ils arrivent dans l'île des Phéaciens, où régnait Alcinous, qui les accueille favorablement. Leur bonheur est bientôt troublé par l'arrivée de la flotte des Golchidiens, qui les avait poursuivis par le Bosphore. Alcinous les tire de ce nouveau danger, et Jason épouse Médée dans cette île. Au bout de sept jours, les Argonautes se rembarquent; mais une violente tempête les jette sur les côtes de Libye, près des redoutables Syrtes; ils traversent les sables, emportant leur vaisseau sur leurs épaules pendant douze jours. Ils arrivent au jardin des Hespérides; et se remettant en mer de nouveau, ils abordent en Grète pendant la nuit : puis ils gagnent l'île d'Egine, et enfin le port de Pagase d'où ils étaient partis.
Nous avons abrégé le récit de leur retour, comme celui de leur voyage, parce que l'un et l'autre ne sont que les parties accessoires du poème, dont l'action unique est la conquête de la toison d'or, après la défaite des taureaux et du redoutable dragon. Voilà la partie véritablement as-
tronomique, et comme le centre auquel toutes les fictions du poëme aboutissent. Le poëte avait à chanter une époque importante de la' révolution solaire, Celle à laquelle l'astre du jour, vainqueur des hivers et des ténèbres qu'amène le Dragon du pôle, arrive au signe céleste du Taureau, et conduit le printemps à la suite de son char, que devance le Bélier céleste ou le signe qui précède le Taureau.
C'est ce qui avait lieu tous les ans en mars, au lever du soir du Serpentaire Jason, et au lever du matin de Méduse et de Phaéton, fils du Soleil. C'était k l'orient que les peuples de la Grèce voyaient se lever ce fameux Bélier, qui semblait naître dans les climats où l'on plaçait la Golchide, c'est-k-dire k l'extrémité orientale de la mer Noire. Lé soir on apercevait dans les mêmes lieux le Serpentaire, qui le matin, au lever du Bélier, avait paru descendre au sein des flots dans les mers . du couchant. Voilà le canevas simple sui* lequel toute cette fable a été brodée. C'est ce phénornène Unique, qui fait la matière des poèmes qui ont porté chez les anciens le nom d'Argonautiques, ott d'expédition de Jason. et des Argonautes. Le grand navigateur est le Soleil : son vaisseau est encore une constellation, et le bélier qu'il va conquérir est aussi' l'un des douze signes, c'est-k-dire celui qui, dans ces siècles éloignés, annonçait le retour heureux du printemps.
Nous allons bientôt retrouver le même dragon au pied d'un arbre qui porte des pommes, qu'on ne peut cueillir, sans que ceux qui ont l'imprudence d'y toucher ne soient malheureux. Nous voyons également le même bélier, sous le nom d'agneau, faire l'objet des vœux des initiés, qui sous ses auspices entrent dans la ville sainte, où l'or brille de toutes parts, et cela après la défaite du redoutable dragon. Enfin nous allons voir Jésus, vainqueur du dragon, paré des dépouilles de l'agneau ou du bélier, ramener ses fidèles compagnons dans la céleste patrie, comme Jason : c'est ce que sous d'autres noms nous montrent les fables d'Eve et du serpent; celle du triomphe de
Christ agneau sur l'aiicien dragon, et celle de l'Apocalypse. Le fond astronomique et l'époque du temps sont" absolument les mêmes.