L'EUCHARISTIE
l'influence sur la littérature et l'art dure encore. C'est toute une mythologie chrétienne, empruntée aux sources les plus suspectes, tour à tour charmante et irritante, suivant qu'on la lit en dilettante sceptique ou en croyant respectueux de la foi. Si la première opinion tend à prévaloir aujourd'hui, il est aisé d'en deviner la raison.
45 . En pays catholique, on dit encore qu'un homme remplit ses devoirs religieux lorsqu'il « va à la messe ». Le nom de messe vient peut-être de la formule finale de la liturgie du sacrifice, au cours de laquelle le pain et le vin sont consacrés et absorbés par le prêtre : ite missa est. Toutefois, cette explication est douteuse; missa peut être un mot latin populaire signifiant « fonction ». Dès la fin du Ier siècle, nous trouvons à Rome une cérémonie religieuse qui accompagne l'offrande du pain et du vin : c'est l'origine de la messe moderne.
46. Si l'on examine, dans Tordre chronologique, les textes relatifs à la sainte Cène, il semble bien que ce repas eut d'abord pour objet de commémorer le dernier repas du Christ, par le partage du pain et du vin entre les fidèles; qu'avec le temps seulement, le repas en commun ayant disparu, l'absorption du pain et du vin prit un caractère magique, au point qu'on supposa le corps et le sang de Jésus présents dans l'hostie et dans la coupe. Telle est la thèse protestante. Mais depuis qu'on sait à quel point la théophagie fait partie des rites plus ou moins secrets d'une foule de religions non chrétiennes, il devient difficile de nier que, dès l'époque de saint Paul
et dans sa pensée, la Cène n'ait tendu à revêtir ce caractère, dissimulé d'ailleurs aux non-croyants par une certaine discrétion imposée à ce sujet (la discipline de Varcane, comme dans les mystères du paganisme). Le dogme de la présence corporelle fut nettement formulé par Radbert, moine de Corbie (844), mais il existait depuis longtemps à l'état de croyance. Béranger de Tours, qui attaqua cette conception matérialiste, dut se rétracter en 1059 et, vingt ans après, un concile de Rome adoptait le dogme de la transsubstantiation.
47. On discutait à Paris, vers 1150, pour savoir si le pain était changé en corps du Christ, dès le prononcé des paroles de consécration : « Ceci est mon corps », ou s'il fallait attendre que la transformation du vin ait été effectuée. C'est pour affirmer la première opinion qu'il fut enjoint, vers 1200, aux prêtres parisiens d'élever l'hostie à la vue de tous après avoir prononcé la formule. Cet usage se généralisa au xme siècle.
48. A la même époque, pour éviter des accidents qui devenaient scandaleux, notamment l'effusion du vin consacré hors du calice, on retira la coupe au peuple et les fidèles n'eurent plus droit qu'à l'hostie, le prêtre buvant le vin au nom de tous. Ceux qui persistèrent à réclamer le calice furent dits calixtins et traités avec rigueur en Bohême, où ils se rattachèrent à l'hérésie de Jean Huss.
49. L'Eucharistie donna lieu à une fête nouvelle. « Il n'y a guère dans l'Église de cérémonie plus noble, plus pompeuse, plus capable d'inspirer la piété aux peuples que la fête du Saint-Sacrement. L'antiquité n'en eut guère dont l'appareil fût plus auguste. Ce-