‹ Orpheus; histoire générale des religionsChapitre 252 sur 283 · FIN DU POUVOIR TEMPOREL · texte numérisé non relu

FIN DU POUVOIR TEMPOREL

disait le pieux dominicain Lacordaire, a la plus grande insolence qui se soit encore autorisée du nom de Jésus-Christ ». Il en résultait, d'abord, contrairement à l'opinion générale, que l'autorité dogmatique du Saint-Père l'emportait sur celle des conciles ; :'était ensuite nier des vérités historiques évidentes, comme l'hérésie du pape Honorius Ier, condamnée par un concile œcuménique en 68 1 et par toute la série de ses successeurs. Des évêques éclairés, tant en France et en Allemagne qu'en Autriche, étaient hostiles à l'infaillibilité. Pourtant, forts de l'appui des masses populaires fanatisées, les jésuites eurent le dessus et le nouveau dogme fut proclamé le 18 juillet 1870, la veille de la déclaration de guerre de la France à la Prusse. A ce moment, Napoléon III pouvait encore sauver sa couronne et s 'assurer la coopération militaire de Victor- Emmanuel, en abandonnant Rome à l'Italie; la coterie cléricale des Tuileries l'en empêcha. Mais il avait fallu rappeler de Rome les troupes françaises; les Italiens y entrèrent le 20 septembre par la brèche, après un bombardement de quelques heures, et mirent fin au pouvoir temporel des papes. Pie IX n'accepta pas la loi dite des garanties, qui lui laissait, avec d'autres privilèges, la quasi souveraineté du Vatican et du Latran. Jusqu'à sa mort (1878), il ne cessa de protester contre l'usurpation italienne ; ses successeurs, Léon XIII et Pie X, en ont fait autant. Cependant le gouvernement italien usa de la plus grande déférence envers les papes et son autorité s'arrêta respectueusement au seuil des palais pontificaux. Cela n'empêcha pas les curés de parler du 1 prisonnier du

Vatican » et de décrire aux paysannes émues « la paille humide du cachot du pape ».

49. Dès la fin du xvme siècle, la réaction catholique se manifesta en France dans le domaine des idées. La Harpe, protégé et adulateur de Voltaire, chanta la palinodie après la Terreur et se posa en adversaire des philosophes. Un noble breton, bien plus doué que La Harpe, Chateaubriand, publia, en 1802, le Génie du Christianisme, ouvrage brillant et superficiel, qui annonçait le romantisme et obtint un succès extraordinaire. Le catholicisme de Chateaubriand était plutôt esthétique et sentimental; celui de Bonald, exposé aussi en 1802, fut nettement théologique et même théocratique. Un émigré savoyard, Joseph de Maistre, allait plus loin encore dans la haine des principes de la Révolution, dans l'exaltation de la papauté du moyen âge, dans la négation impudente ou l'apologie des fautes de l'Église. Cet énergumène de génie fut le fondateur de l'école dite ultramontaine, parce qu'elle cherche ses inspirations à Rome, « au delà des monts ». Pendant tout le xixc siècle, ses publicistes, dont le plus bruyant a été Louis Veuillot (18 13- 1883), furent les porte-paroles de l'intolérance jésuitique contre les tendances gallicanes d'une partie du clergé français et les tendances libérales de l'opinion. La plupart des membres actuels du parti royaliste dit l'Action française, quoique personnellement incrédules et en convenant, se rattachent à Joseph de .Maistre et à Veuillot.

ULTRAMONTAINS LT LIBERAUX >i7

Un des caractères les plus affligeants de la polémique ultramontaine est sa grossièreté ; une fois enrégimentés dans ce parti, les laïcs même cultivés adoptent le vocabulaire des moines ligueurs, mentent et injurient à plaisir. Victor Hugo, en 1850, flagellait ainsi Veuillot et son organe l'Univers :

Regardez : le voilà ! Son journal frénétique Plaît aux dévots et semble écrit par des bandits. Il fait des fausses clés dans l' arrière-boutique Pour la porte du Paradis...

C'est ainsi qu'outrageant gloires, vertus, génies, Charmant par tant d'horreurs quelques niais fougueux. Il vit tranquillement dans les ignominies, Simple jésuite et triple gueux.

50. Bien au-dessus de ces hommes, dont la plume est trempée de fiel, se placent les catholiques libéraux, qui essaient de réconcilier avec le catholicisme non seulement les principes de 1789, mais des aspirations plus récentes vers la fraternité et la justice sociale. Le premier organe de ce parti en France fut le journal l'Avenir (1830), que rédigèrent l'abbé de Lamennais (1 782-1854), le Père Lacordaire (1802-1861) et Montalembert (1810-1S70). U Avenir, où l'Église était exhortée à entrer dans la voie démocratique, fut dénoncé comme subversif à Grégoire XVI; Lamennais, qui se soumit en 1832, publia peu après les Paroles d'un croyant, où il aggrava ce qu'on appelait ses erreurs et qu'un évêque traita « d'apocalypse du démon. » Le pape l'excommunia; il passa au parti révolutionnaire. Lacordaire s'était soumis sans réserve en 1832; il employa dès lors son grand talent à la prédi-

cation et fit refleurir en France l'ordre des dominicains, où il était entré en 1840. Le comte de Montalembert, également docile aux censures de l'Église, se tourna vers la politique; il défendit avec éclat les nationalités opprimées, la Pologne et l'Irlande, mais aussi, surtout depuis 1848, les idées hostiles à la démocratie, dontleflotmontantl'épouvantait. Des hommes comme le duc Victor de Broglie et les Cochin (Augustin et Denys) ont suivi, jusqu'à notre temps, une voie analogue, à mi-côte entre l'ultramontanisme et le libéralisme aristocratique.

51. La démocratie catholique est aujourd'hui représentée en Italie par le prêtre Murri, en France par la société laïque du Sillon, fondée par Marc Sangnier. Le Sillon, à cause de son indépendance et de ses tendances qu'on dit franciscaines, a déjà été censuré par les évêques; quant à Murri, le pape Pie X lui ordonna d'abord de se taire, puis l'excommunia (mars 1909).

52. La réaction politique qui suivit les Cent- Jours fut marquée, dans le midi de la France, par des violences sanguinaires dirigées contre les protestants et les libéraux; c'est ce qu'on appelle la Terreur blanche. A Paris, malgré la modération personnelle de Louis XVIII, qui était voltairien, la Chambre dite introuvable parut vouloir ramener la France au moyen âge; il fallut que le ministre Richelieu la fît dissoudre par le roi (septembre 1816). Une société de prêtres et de laïcs, la Congrégation, fondée sous le Directoire, prit alors une importance consi<I< Va Me dans la politique; c'était le parti du comte d'Artois (Charles X), du vicomte de Montmorency, du prince Jules de Polignac. Elle

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s'opposait de toutes ses forces aux idées libérales, surtout en matière d'enseignement, et, dans son souci exclusif « du trône et de l'autel», imposa à Louis XVIII la honteuse expédition d'Espagne, qui replongea ce malheureux pays dans le despotisme. Sous Charles X, la Congrégation fut assez puissante pour faire passer la loi du sacrilège (1825), qui, entre autres rigueurs, assimilait la profanation d'une hostie au parricide; il faut dire qu'elle ne fut jamais appliquée.

53. Les extravagances de la Congrégation ne doivent pourtant pas donner le change; il y avait là plus de politique que de fanatisme religieux. Ces revenants du xvme siècle préféraient le trône à l'autel et les faveurs que le trône leur assurait au trône lui-même. Pendant que siégeait la Chambre introuvable, Lamennais écrivait son Essai sur l'indifférence, où il reprochait justement à la haute société d'alors ne ne pas croire, de mettre le temporel en première ligne. Il suffit de lire les Mémoires de la comtesse de Boigne pour se convaincre que l'aristocratie de ce temps-là considérait surtout la religion comme une garantie de l'ordre social dont elle profitait.

54. Louis-Philippe, qui avait dépossédé la monarchie légitime, se soucia beaucoup plus du trône que de l'autel. L'Université, fondée par Xapoléon, possédait le monopole de l'enseignement ; elle le conservait avec un soin jaloux et les tentatives faites à cette époque en faveur de ce qu'on appelait 1 la liberté de l'enseignement », c'est-à-dire l'enseignement des jésuites, ne réussirent pas. Il n'en fut pas de même après la Révolution de 1848, où le clergé, par haine

des Orléans, avait fait cause commune avec les républicains, et surtout après les sanglantes journées de juin, qui effrayèrent la bourgeoisie conservatrice. « Allons nous jeter aux pieds des évêques! » s'écriait Victor Cousin. Les jésuites revinrent aussitôt en France. Louis Bonaparte, élu à la Présidence de la République en décembre, avait besoin du clergé pour l'usurpation qu'il méditait. Il lui donna un premier gage par l'expédition de Rome, qui restaura le gouvernement de Pie IX. Mais ce que les jésuites voulaient avant tout, c'était remettre la main sur l'enseignement secondaire. Ils y réussirent en 1850, grâce à la complaisance intéressée de Louis Bonaparte et à l'habileté sans scrupules d'un apologiste de l'Inquisition, le comte de Falloux. Désormais, la jeunesse française fut divisée en deux camps, dont l'un, de plus en plus nombreux, à cause de l'envie qu'ont les bourgeois de se frotter aux nobles, grandissait dans la haine du libéralisme, dans le culte d'un passé d'intolérance et d'oppression. Il fallut vingt ans pour que ce régime produisît ses fruits; c'est la troisième République, longtemps captive du « parti noir », qui en a goûté toute l'amertume.

55. Les prétentions de l'Église romaine, de sa nature insatiable, fuient une des causes de la faiblesse du second Empire. Napoléon III, très libéral, mais marié à une Espagnole dé vote, craignant ses cardinaux, ses évêques et ses jésuites plus que l'opposition réduite au silence, fut obligé d'intervenir sans cesse dans les affaires de Rome, de soutenir, contre le patriotisme italien, la cause de Pic IX et enfin d'y sacrifier son

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