L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE
d'Afrique, où ses progrès ont été très rapides depuis cinquante ans.
97. Pour convertir les » païens de l'intérieur », c'est-à-dire les malfaiteurs, les ignorants et les incrédules, les Églises ont aussi organisé des missions, à l'exemple de Jésus en Israël. Ce fut une des idées favorites de saint Vincent de Paul. Au xixe siècle, le glaive temporel étant émoussé, ces missions sont devenues civilisatrices et charitables, surtout dans les pays protestants où font défaut les ordres religieux qui s'acquittent ailleurs de la même tâche. L'Allemagne vénère le nom du pasteur de Bodelschwingh (né en 183 1), qui a créé un grand nombre d'œuvres pour les malades, de colonies de travail, de refuges, d'habitations ouvrières. Mais rien n'égale, à cet égard, l'activité de l'Armée du Salut, fondée à Londres par le Rév. William Booth en 1872 (le titre ne date que de 1878). Cette œuvre, dont l'organisation est toute militaire et qui ne craint pas la réclame, même tapageuse, a rendu d'immenses services tant en Angleterre qu'au dehors. « Le général » et « la maréchale 1 Booth sont des figures populaires dans le monde entier. Pour se procurer les ressources nécessaires à son action charitable si étendue, l'Armée du Salut est devenue fabricante, commerçante, agricole ; elle s'occupe de banque et d'assurances, étend partout son influence et ses relations. Issue du méthodisme, elle a peu à peu perdu son caractère confessionnel, pour concentrer ses efforts sur la moralisation des basses classes; l'esprit qui l'inspire aujourd'hui est presque celui des unitaires. Quelques
critiques lui ont reproché des tendances socialistes, d'autres son abus de la publicité et des boniments de foire; mais le bien qu'elle a fait et fait encore dans les bouges de Londres et de New- York suffit à lui assurer la reconnaissance et le respect.
98. Est-ce au progrès des mœurs, est-ce à l'influence du christianisme qu'il faut attribuer l'abolition de l'esclavage, cette plaie de l'antiquité dont avait hérité le xixe siècle? Sans doute les deux influences se sont exercées parallèlement; mais il ne faut pas oublier, pour être juste, que le Deutéronome (15, 14; 23, 16) témoigne déjà d'une touchante sollicitude pour les esclaves, que lesEsséniens et les Thérapeutes juifs, seuls dans le monde antique, n'en avaient pas et que l'Église primitive considéra les esclaves comme des frères — spiritu fratres, religione conservi, comme dit Lactance à l'imitation de Sénèque. (t) Elle facilita les affranchissements et les compta au nombre des œuvres pieuses. Si elle ne chercha même pas à faire disparaître l'esclavage, si clic eut elle-même des esclaves au moyen âge, elle fit de grands efforts pour racheter les esclaves chrétiens des musulmans et, lorsque la conquête de l'Amérique y eut introduit l'esclavage des nègres, s'attacha à améliorer leur condition. « Le principe chrétien, écrit avec raison Viollct, atteint lentement l'esclavage au cœur. »
(1) Lactance, Inst., V, 15, 3 (écrit vers 300.)
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99. Au xne siècle, l'esclavage tendit à disparaître dans le nord-ouest de l'Europe; mais le servage y subsista jusqu'au xvme siècle. Au raidi et à l'est, par suite du contact avec l'Islam, l'esclavage se maintint beaucoup plus longtemps ; les Croisés eurent même comme esclaves des chrétiens grecs. La renaissance du droit romain, le respect d'Aristote — qui considérait l'esclavage comme de droit naturel — furent des obstacles à la réforme que les moines d'Orient avaient préparée dès le Ve siècle. On vit des esclaves sarrasins à la cour de Rome au XVe siècle et Paul III, en 1548, confirma encore aux laïcs et aux clercs le droit d'en posséder. L'importation d'esclaves nègres au Portugal commença en 1442; en 1454, ce commerce fut sanctionné par Nicolas V. Dans le Nouveau Monde, Espagnols et Portugais réduisirent les indigènes à un état pire que l'esclavage; comme ils mouraient en foule par suite du travail forcé dans les mines, le dominicain Bartolomé de Las Casas, pour les sauver, conseilla d'importer des nègres. On suivit son conseil et, à la fin de sa vie, il s'en repentit, comprenant, mais trop tard, que les nègres étaient des hommes comme les Indiens. La traite des nègres devint un métier très fructueux, entraînant, tant en Afrique qu'en Amérique, d'horribles brutalités. Dès 1790, il y avait 200000 nègres en Virginie. La rivalité économique entre le nord et le sud des États- Unis actuels fut pour quelque chose dans la campagne abolitionniste, qui débuta dans le nord; mais les quakers de Pensylvanie, qui défendirent le commerce des nègres dès 1696, obéissaient à des motifs religieux.
En 1776 encore, la Chambre des Communes repoussa une motion de David Hartley « que le commerce des esclaves était contraire aux lois de Dieu et aux droits de l'homme ». Sans se décourager, les quakers anglais formèrent en 1783 une association anti-esclavagiste; d'autres prirent naissance en Amérique. Il était réservé à Wilberforce (1759- 183 3), membre de la Chambre des Communes, de faire abolir la traite par l'Angleterre (1807), à l'exemple du Danemark, qui avait pris les devants en 1792. En France, la Convention proclama l'affranchissement des esclaves (1794), mesure qui fut rapportée sous le Consulat (1802). L'esclavage n'a disparu des colonies anglaises qu'en 1833, des colonies françaises qu'en 1848. Il a fallu une longue guerre (1860- 1865) pour qu'il fût supprimé aux États-Unis. La sagesse de Dom Pedro, depuis 1871, en a délivré progressivement le Brésil; enfin, un prélat français, Lavigerie, s'est employé avec beaucoup d'ardeur à combattre, en Afrique, la traite qui a encore pour objet de pourvoir les musulmans d'esclaves nègres. Le congrès anti-esclavagiste de Bruxelles (1889) a pris des mesures, d'ailleurs peu efficaces, à cet égard. On regrette d'ajouter que certaines formes d'esclavage, notamment le travail forcé des noirs, sont encore pratiquées dans les colonies européennes d'Afrique et que les coolies chinois sont souvent traités comme des esclaves là où ils sont employés dans les mines ou à des travaux publics. Dans cette longue lutte contre une coutume exécrable, la part du clerç< catholique a été bien plus faible que celle du clergé protestant.