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Les mystères grecs sont essentiellement des

initiations. Quelques-uns, comme ceux d'Eleusis, étaient sous la tutelle de l'État. Il semble que les mystères subsistant encore à l'époque classique ne sont que des survivances, car, à l'origine, l'admission de tout mâle au culte de sa tribu comportait des épreuves, la communication de gestes ou de formules sous le sceau du secret. L'objet de ces cultes primitifs était d'exercer une action stimulante sur quelque phénomène naturel; même dans les mystères de l'époque classique, à côté de l'initiation qui doit assurer le salut des individus, on trouve des rites magiques d'un intérêt général, destinés à promouvoir la fertilité des champs. A Eleusis, c'est l'union du dieu et de la déesse (Pluton et Déméter) , dont le fruit symbolique, un épi moissonné en silence, était présenté par l'hiérophante aux initiés.

Les Italiens et les Romains.

i. La religion romaine est une vieille religion italique, accrue plutôt que modifiée, au cours de douze siècles, par les apports de l'Étrurie, de la Grèce propre et des pays d Orient.

2. Le seul peuple dont Rome ait subi la loi, les Étrusques, ne lui a pas imposé sa religion; elle n'a gUège reçu d'eux qu'une fausse science, l'aruspicine ou divination par l'inspection des viscères, peut-être aussi la déesse Minerve et l'idée d'un Conseil de dieux. Très

INFLUENCES HELLÉNIQUES I il

pénétrée d'influences helléniques, l'Étrurie a plutôt communiqué à Rome les idées des Grecs que les siennes. Ainsi l'on ne trouve pas de trace, chez les Romains, du dieu civilisateur étrusque, Tagès. qui était venu au monde avec des cheveux blancs. D'ailleurs, le caractère sombre et mystique de la religion étrusque, où l'on démêle des éléments orientaux, n'était pas fait pour attirer les vieux Romains.

3. Vers l'an 1200 ou même plus tôt, la Sicile et l'Italie méridionale avaient été visitées par des Cretois; la légende conduit en Sicile et à Cumes le constructeur du labyrinthe de Cnossos, Dédale, et Virgile appelle la Crète le « berceau » du peuple romain. La science moderne constate à son tour des analogies entre les cultes de la Crète, de l'Arcadie et de Rome, entre les institutions religieuses attribuées au pieux roi Xuma et celles qu'on mettait, dans l'Italie méridionale, sous le patronage du philosophe Pythagore. Si la légende du Troyen Enée, arrivant à Lavinium et fondant Albe, ne paraît pas résister à la critique, il n'en est pas de même de celles d' É vandre l' Arcadien et de l' Étolien Diomède, que les récits des Grecs faisaient aborder en Italie. Il est donc probable qu'à l'aurore même de l'histoire, l'Italie centrale subit des influences venues de la Grèce et des îles de l'Archipel, peut-être même des côtes de Phénicie, dont les navigateurs commerçaient avec les Étrusques.

4. Le fonds italique de la religion est surtout connu par des rituels et des légendes sacrées. Nous possédons des fragments des chants saliens et des chants arvales; le rituel de la confrérie ombrienne d'Iguvium a été

conservé par sept longues inscriptions; enfin, nous avons des calendriers de fêtes, dont les Fastes d'Ovide fournissent un excellent commentaire (pour six mois de l'année) et des extraits considérables du grand ouvrage de Varron sur les choses divines (vers — 50). Varron était à la fois un érudit et un théologien; sa théologie n'a rien de scientifique, mais les emprunts que saint Augustin et les grammairiens romains ont faits à son érudition sont parmi les restes les plus précieux de l'antiquité.

5. L'animisme italien diffère de celui des Grecs par l'absence de toute imagination. Il créa moins des dieux et des déesses que des puissances, numina, sans liens généalogiques, sans histoire. Pour nous, ce ne sont guère que des noms, dont l'exubérance stérile est peu instructive. Rome devait d'autant plus adopter les légendes des dieux grecs qu'elle en avait moins tiré de son propre fonds.

6. « Il n'y a pas de lieu sans génie », écrit Servius, et le même grammairien, inspiré de Varron, dit que des dieux spéciaux président à tous les actes de la vie. Ces dieux forment de longues listes d'épithètes, imparfaitement personnifiées, qui figuraient dans les litanies ou prières : Cuba gardait l'enfant couché au lit. Abeona lui apprenait à marcher, Farinus, à parler. Tout homme avait un Génie, toute femme une Juno; sous l'Empire, on rendit un culte aux génies des Empereurs et l'on parla même des génies des dieux. Les génies des champs et de la maison s'appelaient Lares; le lare familier était celui du foyer et de la famille; on adora plus tard le lare impérial. Les Pénates étaient les

MANES ET GÉNIES l',3

génies du garde-manger (penus) . Les génies des morts étaient les mânes (signifiant a les bons », sans doute par euphémisme), objets par excellence du culte familial ; avant d'habiter les tombes en dehors des maisons,, ils servirent de protecteurs à la maison même, parce que les morts étaient ensevelis primitivement sous le foyer. Les Larves et les Lémures sont de la même nature que les Mânes, mais considérés plutôt comme hostiles; ce sont des esprits qu'il faut apaiser par des offrandes ou tenir à l'écart par des artifices magiques. 7. L'État, à l'exemple de la famille, avait aussi ses Pénates, dont le culte était célébré dans le temple de Vesta, gardienne du feu, c'est-à-dire du foyer public. Ce foyer ne devait jamais s'éteindre; des vierges dites Vestales étaient préposées à son service. Épouses du feu, elles lui appartenaient tout entières et ne pouvaient se marier qu'après avoir obtenu leur congé. Celles qui se laissaient séduire étaient enterrées vives et condamnées à mourir de faim.

9. A la classe des génies sans légende aucune, produits de l'animisme et de la tendance à l'abstraction, se rattachent les personnifications telles que le Salut, la Fortune, la Jeunesse, qui ne font pas défaut dans la mythologie grecque, mais dont celle des Romains est encombrée. Les revers des monnaies frappées sous l'Empire forment un véritable musée de froides abstractions.

10. Un objet matériel où réside un esprit est un fétiche. La Rome primitive eut des fétiches au heu d'idoles. Une lance fut la première image du dieu de

la guerre, un silex celle de Jupiter. Les Féciaux immolaient un porc avec un silex pour conclure une alliance, <le même que, pour déclarer la guerre, ils jetaient une lance sur le territoire ennemi. Le mystérieux objet appelé le Palladium de Rome, rappelant plus ou moins le type d'une Minerve armée (Pallas), était un fétiche confié à la garde des Vestales; on raconta plus tard qu'il avait été rapporté de Troie par Énée.

ii. Les légendes romaines, que Tite-Live et Denys donnent pour de l'histoire, attestent le caractère sacré du figuier, de l'oignon, de la fève. Il y avait des arbres formant des bois sacrés, comme ceux des Arvales et de la déesse de Nemi. Parmi les animaux, le plus respecté était le loup. L'association de ce carnassier à Mars, en qualité de « victime favorite », ne laisse pas de doute sur la nature primitive du dieu. C'est un loup qui servit de guide à des Samnites cherchant un territoire où s'établir, et ces Samnites s'appelaient Hirpi ou Hirpini, c'est-à-dire « loups ». Romulus et Remus, fils du loup Mars et de la louve Silvia (la forestière), sont nourris par une louve. Le vieux dieu Silvain (le forestier) est probablement, à l'origine, un loup; il passa plus tard pour un chasseur de loups et porta comme vêtement la dépouille d'un loup.

12. Le cheval, qu'on sacrifie et qu'on dépèce à Rome au mois d'octobre, n'est pas moins divin que le taureau blanc, immolé aux Fériés latines, dont on partage les morceaux entre les villes du Latium.

13. Les Romains prétendaient qu'en élevant des oies sur le Capitale ils rendaient hommage à la vigilance de ces oiseaux, qui avaient déjoué une attaque

nocturne des Gaulois; c'est là l'explication tardive d'un usage fondé sur le caractère sacré de l'oie. La poule, que les Bretons insulaires du temps de César élevaient encore, comme l'oie, sans oser s'en nourrir, était également sacrée à Rome, témoin le rôle joué par les poulets sacrés dans la divination; même en campagne, on leur offrait à manger et, s'ils refusaient, des revers étaient à craindre. Tous les animaux d'augure de l'époque classique sont d'anciens animaux sacrés; le totem est le protecteur et le guide de la tribu. Il en est de même des loups, des sangliers et des aigles qui surmontaient les enseignes romaines. Tacite savait encore que les animaux des enseignes étaient sacrés. Assurément, il n'y a là que des survivances du totémisme, mais il n'est pas possible d'en contester l'origine. De même, l'existence de familles romaines dites Porcii, Fabii, etc., s'explique aisément si l'on admet que le sanglier et la fève (porcus, fabà) étaient les totems et les ancêtres mythiques de ces clans. Les Pythagoriciens considéraient comme un crime de manger ou même de fouler aux pieds une fève. A Rome, où l'on croyait que Xuma avait été le disciple de Pythagore, le culte de la fève a laissé des traces, en particulier dans la vieille cérémonie des Lemuralia : le père de famille, craignant les Lémures, jette des fèves derrière son dos, pour que ces démons les mangent et le laissent en paix, lui et les siens.

14. Le mot latin sacer correspond exactement à tabou, car il signifie à la fois sacré et impur. Tout ce !qui est sacer est soustrait à l'usage commun; quand on dit d'un homme « qu'il soit sacré », cela veut dire

qu'il doit être retranché de la société, exilé ou mis à mort. On rend un objet ou un être sacré par les rites de la consecratio; on le désècre par la profanatio, mot qui, à l'origine, n'implique nullement une impiété. Il y a des jours tabous, où l'on ne doit rien entreprendre; le calendrier les appelle néfastes, parce qu'on ne peut pas prononcer alors (/an) les paroles sacramentelles du culte et de la justice; les jours où cela est permis sont dits fastes. Pendant les fêtes (feriae) tout travail est suspendu; certains dieux ne doivent pas être nommés. Le prêtre de Jupiter, flamen dialis, et sa femme la ftaminica étaient soumis à des tabous nombreux et vexatoires; le flamen ne doit ni manger, ni toucher une fève, ni toucher un cheval, ni porter un anneau qui ne soit pas brisé, ni marcher sur une vigne. Le butin fait sur l'ennemi est tabou; on l'empila longtemps sur un point consacré du Capitole, la roche tarpéienne, et cette accumulation de boucliers et d'autres armes y donna naissance à la légende de la vierge Tarpeia, écrasée sous un monceau d'armes pour avoir livré le Capitole à l'ennemi. A l'époque classique, le butin fait à la guerre est suspendu à des chênes sacrés, aux parois des temples ou des maisons; sauf en cas d'extrême péril, personne ne peut y toucher. C'est qu'il porte le poids des malédictions qui ont été prononcées, au début de la guerre, contre l'ennemi.

15. Les noms véritables des divinités étaient tabous, parce que leur révélation aurait permis de les « évoquer ». C'est pourquoi nous connaissons surtout des épithètes, qui font fonction de noms divins. Rome même avait un nom secret, employé dans les invocations

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