‹ OrpheusChapitre 185 sur 359 · VALEUR HISTORIQUE DES ÉVANGILES · texte numérisé non relu

VALEUR HISTORIQUE DES ÉVANGILES

8. Dans le récit de l’arrestation de Jésus donné par Marc (14, 51-52), il est question de la fuite des disciples et d’un jeune homme qui suivait Jésus, ayant ie corps couvert seulement d’un drap : « Et quelques jeunes gens l’ayant pris, il leur laissa le drap et s’enfuit nu de leurs mains. » On a cru longtemps que ce jeune homme était Marc lui-même et l’on a comparé ce passage à une signature d’artiste cachée dans le coin d’un tableau. Cela donnerait au récit de Marc une autorité immense, telle qu’aucun texte évangélique n’en possède. Mais la source de cet épisode est une prophétie d’Amos (2, 16) : « Au jour de la colère du Seigneur, le plus courageux entre les plus braves s’enfuira tout nu. » Voilà donc un détail, en apparence caractéristique, parce qu’il semble, insignifiant, qui a été inséré dans le récit pour marquer, d’une façon puérile, l’accomplissement d’une prophétie. La mêmepréoccupation a motivé l’insertion de nombreux épisodes dans nos Évangiles (p. 340). Quelle confiance avoir en des textes qui ont subi de pareilles altérations?

9. La conclusion de l’exégèse libérale, en cette délicate matière, a été formulée ainsi par M. l’abbé Loisy (190S) : « On fausse entièrement le caractère des plus anciens témoignages concernant l’origine des Évangiles, quand on les allègue comme certains, précis, traditionnels et historiques : ils sont, au contraire, hypothétiques, vagues, légendaires, tendancieux; ils laissent voir que, dans le temps où l’on se préoccupa d’opposer les Évangiles de l’Église au débordement des hérésies gnostiques, on n’avait sur leur prove-

LES ORIGINES CHRETIENNES

nance que les renseignements les plus indécis. » (i)

10. Pourquoi seulement quatre Évangiles canoniques? « Parce que, dit saint Irénée (vers 170), il y a quatre points cardinaux. » On demande une meilleure raison. Il y 'avait un très grand nombre d’écrits dits Évangiles; l’Église a fini par en adopter quatre, dont elle a garanti l’inspiration et la véracitéabsolue, sans doute parce qu’ils étaient très répandus dans autant d’ Églises très influentes, Matthieu à Jérusalem, Marc à Rome ou à Alexandrie, Luc à Antioche, Jean à Éphèse. Quand le canon a été constitué, ces Évangiles étaient trop connus pour qu’on pût en faire abstraction et en tirer un récit unique, au prix de la destruction des sources. Ce récit unique — ce qu’on appelle une harmonie évangélique — -aurait beaucoup facilité la tâche de l’Église, embarrassée dquatre Évangiles soi-disant inspirés qui sont contradictoires et inconciliables. Si donc nous avons quatre Évangiles canoniques, alors que le canon était en formation dès 150, c’est que nos Évangiles sont sensiblement antérieurs à cette date, conséquence qui n’exclut pas, d’ailleurs, l'hypothèse de remaniements plus tardifs.

11. Il est possible de fixer approximativement la date de nos Évangiles dans l’état où ils nous sont parvenus. Matthieu fait prédire à Jésus la ruine de Jérusalem (24, 29-31), aussitôt suivie de l’apparition du Fils de l’Homme dans les nuées ; cela n’a pu être écrit que très peu de temps avant ou après la

(1) Loisy, Quelques réflexions, p. 127.

Page 1