ABSENCE DE TÉMOIGNAGES DIRECTS
ils reflètent un travail légendaire qui, pendant quarante ans au moins, s’était fait au sein des communautés. Ce qu’il peut y avoir de solide dans ces écrits dérive de deux sources perdues — Q et le fond de Marc — dont rien ne nous garantit l’autorité. Le fond de Marc ne peut pas remonter à Pierre, témoin oculaire, car ce qui concerne Pierre dans Marc est vague ou hostile. Quant aux discours de Q, personne ne les avait recueillis par écrit sur le moment ; on n’y peut voir que l’écho des paroles que les disciples du Seigneur rapportaient longtemps après sa mort et que des hommes plus habiles, influencés par la prédication de saint Paul, J ont arrangées et mises par écrit. Parler de l’authenticité du Sermon sur la Montagne (où la Montagne elle-même n’est qu’une fiction, destinée a donner un pendant au Sinaï) n’est pas le fait d’un esprit initié aux procédés de la critique ; nous n'avons là, sous deux formes très différentes (Mt., 5-7 ; Le., 6, 20-49), qu’une sorte de catéchisme des plus anciennes communautés, déjà éprouvées oar des persécutions et se raidissant contre elles. Bien plus : il y a des paroles comme celles que Jésus prononce pendant le sommeil des apôtres (Mt.,26, 39; Mc., 14, 35 ; Le., 22, 41), dont on peut affirmer qu’elles n’ont été recueillies ni entendues par personne. « S’il n’y avait pas l’autorité de l’Église, écrivait saint Augustin, je ne croirais pas à l’Évangile. » (1) La
(1) Saint Augustin, Contre l’épttre intitulée « du Fondement », § 5 (éd. Vivès, t. XXV, p. 435) : « Ego vero Evangelio non crederem, nisi me catholicce ecclesitz commoveret auctoritas... Ego me ad eos *eneatn quibus prœcipientibus Evangelio credidi. »
LES ORIGINES CHRETIENNES
situation est restée la même, bien que la science l’ait singulièrement précisée : les Évangiles, abstraction faite de l’autorité de l’Église, sont des documents inutilisables pour l’histoire de la vie réelle de Jésus; ils peuvent et doivent seulement servir à nous apprendrece que les Églises primitives ont cru de lui et l’originede l’influence immense que ces opinions ont exercée sur le genre humain.
20. La comparaison de nos Évangiles et la distinction des couches successives qui les ont formés prouvent que même la légende de Jésus, telle que l'enseigne l’Église, n’est pas appuyée dans toutes ses parties par les textes qu’elle allègue. La naissance miraculeuse n’est pas dans Marc; elle paraît volontairement ignorée de Jean, qui admet la doctrine philonienne de l’incarnation du Verbe « premier-né de Dieu, second Dieu, intermédiaire entre Dieu et les hommes » (i), en y ajoutant seulement — chose essentielle, d’ailleurs — l’identification du Verbe incarné au Messie. Dans Matthieu et dans Luc elle est racontée avec des détails contradictoires. Jésus lui-même n’en parle jamais et ses parents ne le comprennent pas lorsque, s’étant attardé dans le Temple, il l’appelle « la maison de mon père ». (Le., 2, 50.) La meilleure preuve que l’idée de la naissance miraculeuse s’est introduite assez tard dans la tradition, c’est que Matthieu et Luc donnent deux généalogies, d’ailleurs inconciliables, qui ratta-
(r) Expressions de Philon.