‹ OrpheusChapitre 289 sur 359 · L'INQUISITION D'ESPAGNE · texte numérisé non relu

L'INQUISITION D'ESPAGNE

homme eût été baptisé, fût-ce par violence ou par surprise, pour que l’Inquisition se crût des droits, sur sa conscience et sur son corps. Comme le moindre délit de relapse (consistant, par exemple, à s’abstenir de viande de porc) était puni de la confiscation des biens, partagés entre l’Inquisition et la Couronne, la cupidité des princes se joignit au fanatisme des moines pour faire de l’Espagne un enfer, éclairé par la seule lueur des bûchers.

73. Le premier grand inquisiteur, confesseur du roi, le dominicain Torquemada, reçut les félicitations du pape ; à lui seul, il avait fait brûler 6000 victimes. On appelait ces cérémonies infâmes des « actes de foi », autos de fê; les rois y assistaient, tête nue, sur un siège moins élevé que celui du grand inquisiteur. Un long drame de scélératesse commença; toute activité scientifique fut bientôt étouffée et le moyen âge se prolongea en Espagne jusqu’à nos jours. « C’est de là que le silence est devenu le caractère de cette nation, née avec toute la vivacité que donne un climat chaud et fertile. » (1) Mais les persécutions les plus violentes ne suffisaient pas; on crut ou l’on fit semblant de croire qu’on assurait l’unité nationale par l’expulsion en masse des juifs (1492) et des Mores (1609). Des centaines de milliers de malheureux prirent le chemin de l’exil; des dizaines de milliers moururent en route. L’Espagne fut privée de ses meilleurs travailleurs, de ses commerçants les plus avisés, de ses médecins les plus habiles La pa¬

ix) Voltaire.

DE LUTHER A L’ENCYCLOPÉDIE

pauté trouva ces rigueurs toutes naturelles et, si elle chercha parfois querelle à l’Inquisition d’Espagne, devenue toute-puissante, c’est parce que celle-ci ne respectait pas assez ses droits et l’intérêt de ses finances, non parce qu’elle faisait griller ou fouetter trop de mécréants.

74. Discréditée dans la péninsule au xvme siècle, bien qu’ encore redoutable et malfaisante dans les colonies espagnoles et portugaises, l’Inquisition fut supprimée par Napoléon lors de son entrée à Madrid (décembre 1808). Elle futrétabliesouslaRestauration et chercha à mordre encore; mais, même en Espagne, l’ère des autodafés était close. En 1834, la reine Christine abolit définitivement l’Inquisition; elle avait tué, en Espagne seulement, au moins 100 000 per' sonnes, en avait expulsé 1 500 000 autres et avait, ruiné la civilisation de ce beau pays.

75. Au moment même où la prise de Grenade assurait le triomphe du christianisme en Espagne, un Génois découvrait et ouvrait au christianisme un monde nouveau. Les conquérants espagnols et portugais de l’Amérique se conduisirent en bandits. Des populations entières, confiantes et pacifiques, furent exterminées. Celles qu’on convertit de force végétèrent dans l’ignorance et dans un état voisin de la servitude, souvent plus cruel encore. L’Inquisition s’installa partout et fit régner la terreur. Elle ne fut pas moins meurtrière aux Indes orientales, en parti-

Page 1