DU PIED-BOT
Une distinction fort importante sur la curabilité des pieds-bots a été établie par Hippocrate dans son livre de Ariiculis, sect. \ 1. Cependant, à peine la trouve-t-on rappelée par un ou deux des auteurs, en très-petit nombre à la vérité, qui depuis ont écrit sur ce sujet.
Cette distinction, demeurée comme inaperçue , ren^ ferme toutefois une vérité qu’il suffit de reconnaître , pour expliquer la diversité des opinions sur la possibilité ou 1 impossibilité , la facilité ou la difficulté de corriger ce vice de conformation.
Hippocrate , sans doute , a été très-concis dans l’énoncé du jugement qu’il en a porté ; mais en l’exprimant meme avec sa concision accoutumée , il n’en a pas moins appelé l’attention des observateurs et des praticiens sur la nécessité de rechercher d’après quelles données on peut juger qu’un pied-bot est ou n’est pas curable. Ce qu il avait indiqué d’ailleurs d’une manière trop va°-ue, chacun peut mieux le préciser à la faveur des dissections, par lesquelles on met à découvert les organes dont la situation , la conformation et la consistance plus ou moins éloignées de l’état régulier, constituent la difformité dont il est question. Voici, en effet, ce qu’on lit dans cet auteur : hb. de Ariiculis , sect. VI :
Quicumgue à nalivitàle muiili surit, plerique ex iis curables sunt, SI NON VARDÈ MAGNA EMOTIO FACTA FUERIT , cad etiam prœ auclis jam pueris contigerit.
D apres Hippocrate, la plupart des pieds-bots de naissance, ou même de ceux qui surviennent chez les enfans sont donc curables, si non valdè magna crnotio facla
f uerit; c’est-à-dire, si l’écartement (sous-entendu des parties) n’est pas considérable.
Par ce mot, écartement , on ne peut entendre que ce que la nature présente , ainsi qu’on s’en convaincra à l’aide du scalpel , guidé par des connaissances suffisantes sur le mécanisme de l’articulation des os destinés à concourir à desmouvemens quelconques. Il suffirait d’ailleurs de la simple inspection du pied-bot, jointe à l’exploration de ses surfaces , pour reconnaître que dans celte difformité, les os et par suite les ligamens qui les unissent, et généralement les parties molles qui s’y attachent, ou qui ont des connexions avec eux, s’écartent plus ou moins de leur situation naturelle.
Toutefois , pour être si facile à être connue dans sa manière d’être , cette difformité n’en est pas moins rebelle fort souvent aux moyens qu’on lui oppose pour la corriger ; et il en est probablement ainsi , parce qu’on n’a pas encore observé avec assez d’exactitude le mécanisme dont elle résulte , et qu’alors l’emploi des moyens destinés à remplir les indications que ce mécanisme présente , n’a pas été suffisamment motivé dans aucun des écrits où ce sujet a été traité.
Pour mettre nos lecteurs à même de juger du mérite de ce qui a été fait jusqu’ici sous ces deux rapports théorique et pratique , nous allons exposer succinctement ce qu’il y a de connu , et ce que nous ont appris nos travaux en ce genre.
Hippocrate d’abord , en déclarant curable ce vice de conformation , lorsqu’il ne se montre pas très-considéiable , sans déterminer le degré auquel il doit etre , poui qu on doive le juger incurable , n’a, ni suffisamment explique , en quoi il consiste , ni convenablement motivé les conseils qu’il donne pour le corriger. Aussi pouvons-nous déclarer, pour ce qui nous regarde, d’après notre expérience et celle de plusieurs de nos confrères, qu en
appréciant l’eft’et que peut produire son bandage, on ne peut douter qu’il n’ait regardé comme curable chez des enfans naissans ou meme âgés de quelques mois , que certaines déviations des pieds en dedans ou en dehors dépendantes d’un simple état de faiblesse des ligamens.
Dans les déviations du pied, en effet, dont parle Hippocrate, en conseillant de diriger les tours de bande* dans, le même sens vers lequel le pied aura été , par le secours de la main, rétabli dans sa direction, algue ita deligationis circumduchones facere veluti ètiarn manibus directio pedis fiebat , il est évident qu’il n’entend parler que de celles de ces déviations dans lesquelles nul vice organique , sous le rapport de la consistance et de la forme ou figure , ne s’oppose à ce qu’avec la main on le conduise à sa conformation naturelle, ad naturam jusiam , par des procédés semblables à celui de l’artiste qui façonne la cire, quasi guis eeiaïn Jhigat. Or voici ce que nous savons du résultat de ce conseil mis en pratique.
Il y a 27 ans qu’étant en Allemagne nous avons vit traiter, pour la première fois, des pieds-bots. Ce fut par le chirurgien en chef de l’armée française , sous les ordres duquel nous étions employé , que nous vîmes appliquer le bandage d’Hippocrate sur les deux pieds d’un enfant qui venait de naître de la femme d’un maréchalferrant, dont la grand-mère était née avec rinfii'mité dont nous nous occupons. Obligé de suivre les mouvemens de 1 ambulance à laquelle nous étions attaché , nous ne pûmes observer que pendant 3o ou 4o jours 1 effet de ce bandage , plusieurs fois rétabli fort exactement par un chirurgien qui continuait ce genre de traitement , bien plus par déférence pour son confrère , que par la conviction du succès qu’il en obtiendrait; attendu, disait- il , qu’il n’y avait aucune possibilité de ramener,5 avec la main, les pieds à leur conformation naturelle , et que, par conséquent, l’emploi de ce bandage , qui n’avait
(l’autre destination que de les y maintenir, n’était point indiqué dans ce cas.
Un an après nous eûmes occasion de voir à Paris un enfant de trois mois, affecté d’un pied-bot , et qui était entre les mains d’un cordonnier employé à faire des chaussures poux de tels pieds, qu’on ne tentait pas communément de guérir, mais dont il entreprenait la cure, nous dit-il , chez les enfans naissans , lorsque cela ne lui paraissait pas trop difficile . Cet honnête ouvrier ne se donnait pas d’ailleurs pour plus habile qu’il n’était dans l’art de redresser les pieds-bots, et comme il ne retirait d’autre profit des traitemens de ce genre que celui qu’il \ pouvait faire dans la fourniture d’un brodequin à la place d’un soulier , il mettait assez peu d’intérêt à ce qu’on l’en chargeât. Ces sortes de pied , nous dil-d avec ingénuité , sont difficiles à chausser, quand ds sont mal faits . ■de leur nature; car, d’ailleurs, quand ils ne sont ainsi contournés que par faiblesse , j’en viens facilement à bout, je les façonne comme je veux (manière de parler qui rappelle le quasi quis ceramfngat).
Trop peu habitué alors à profiter de toutes les occasions d’observer et à recueillir les faits positifs , toujours plus ou moins instructifs, quelle que soit la voie pai laquelle leur connaissance nous est transmise , nous négligeâmes d’étudier sur la nature, les caractères propres du pied-bot de cet enfant, et nous en eûmes d autant plus de regret quelques mois après, que M. le professeur- Chaussier nous ayant admis dans son cabinet de dissection où nous nous proposions de nous livrer a que ques recherches anatomiques , on y porta un enfant ayant deux, pieds-bots que nous disséquâmes. Comme nous cour rions le risque, en nous en rapportant a notie memon ^ de ne pas rendre un compte exact de ce que nous o sei vâmes , nous nous bornerons à dire que ce que nous allons rapporter du résultat d’un semblable examen,
est en général conforme à ce que nous vîmes alors.
Quelques années après ayant quitté Pai'is , nous rencontrâmes deux fois , dans notre pratique , des pieds-bots chez des enfans naissans , et , dans ces deux cas, l’application que nous fîmes du bandage d’Hippocrate, maintint, pour toujours la conformation régulière que nous avions obtenue , sans résistance, par le secours de la main.
Plus tard nous fûmes consulté pour un enfant de six ans dont le pied gauche était si difforme, que la flexion du métatarse sur le tarse formait en dedans un angle très-prononcé à l’union de ces deux parties du pied , dont la plante , empreinte de profonds sillons , était tournée en dedans, et le bord externe dirigé vers le sol.
Nous avions entendu parler en Allemagne des travaux de Bruckner sur les pieds-bots, et nous en avions liv quelques extraits dans les journaux du pays , où nous avions vu deux de ces difformités bien imparfaitement corrigées après trois ou quatre ans de soins. Nous connaissions la Dissertation de Talipedibus varis du docteur. Wantzel, publiée en 1798, et nous savions par conséquent que Vend, au moyen d’une machine de son invention , avait guéri , en 22 mois , ce jeune médecin de cette difformité.
Cependant nous avions alors sous les yeux le Mémoire de Scarpa , et la comparaison que nous faisions entre samachine et celle de Venel, nous portait à donner la préférence à cette dernière. Mais la difficulté de la faire établir , sans que l’artiste pût s’aider de son dessin , comme il en avait le moyen avec celle de Scarpa , nous fit adopter celle-ci, qui, soit qu’elle fût mal exécutée , soit que l’enfant ne pût recevoir assez assidûment nos soins, ne fut d’aucune utilité , ainsi que nous l avions, d’ailleurs pressenti.
Quelques années plus tard ayant fixé notre résidence à
Montpellier „ nos soins y furent plusieurs fois réclamés pour des en fans affectés de divers genres de torsion des pieds , et il en mourut un avec une difformité de ce genre dans une des salles de la Maternité , du service desquelles nous étions chargé. Nous saisîmes encore cette occasion de nous assurersi la situation des parLies est, en général, telle que Scarpa l’a décrite, et telle que nous l’avions trouvée dans les recherches que nous avions faites quelques années auparavant.
Pour celle fois il ne nous avait pas paru , du vivant de l’enfant, que la seule application du bandage d’Hippocrate pût suffire pour maintenir le pied dans sa conformation régulière rétablie. Ici, comme dans le cas que présentait l’enfant de six ans dont nous venons de parler, la plante du pied , vue à l’extérieur , offrait plusieurs lignes de dépression assez profondes, l’angle formé par la flexion du tarse sur le métatarse était très -prononcé; mais c’était sur-tout la portion moyenne et l interne de l’aponévrose plantaire qui se faisaient remarquer par leur accourcissement et leur tension , d’où résultait un rapprochement forcé et contre-nature entre les éminences postérieures et inférieures du calcanéum et le gros orteil attiré vers elles par l’union de la bande interne de celte même aponévrose.
La dissection des parties pouvait seule nous mettre en état de juger , dans ce cas, de l’exactitude de la description que fait Scarpa de leur situation, et par suite de leurs rapports ;• nous nous y livrâmes en conséquence avecbeau coin p de soin. Voici ce que nous constatâmes.
Considéré à l’extérieur, le corps de l’enfant étant suspendu sous les aisselles, et les membres abandonnés à la seule impulsion de leur pesanteur , le pied difforme présentait une forme arrondie, le gros orteil dirigé en haut et vers la face interne du tibia, le métatarse fléchi sur le tarse , la plante du pied dans une direction ver-
ticalc un peu inclinée; sa malléole externe était tournée en avant; la jambe avec laquelle il était articulé était sensiblement moins volumineuse que l’autre ; le mollet très-peu prononcé; la cuisse n’offrait rien de remarquable.
Quant à l’articulation du genou , elle ne présentait pas, comme dans l’état naturel, un simple mouvement de charnière suffisant pour l’exécution des fonctions dévolues à cette partie des membres inférieurs ; il y avait encore faculté de la jambe de tourner sur son axe en dedans.
Avant de mettre à nu, pour les observer un à un , ensemble et séparés, les organes intéressés immédiatement dans la difformité que nous examinions , nous voulûmes reconnaître l’état des muscles , des tendons , des vaisseaux et des nerfs de la jambe; la déformation de cette partie du membre, presque constamment liée à celle du pied , nous ayant d’ailleurs fait trouver insuffisant ce qu’en dit Scarpa. D’autre part, voulant comparer, sous plusieurs rapports, ces parties avec celles de l’autre jambe, nous voulûmes mettre d’abord à découvert , dans les deux , les muscles superficiels de leur partie postérieure, et nous reconnûmes dans cette comparaison :
i.° Que les muscles jumeaux et le soléaire dans le membre difforme, étaient moins prononcés et leurs fibres moins rouges que dans ceux du même nom dans le membre bien conformé ; et en outre que ce dernier muscle exactement mesuré , était dans le membre difforme , de six lignes plus court que dans celui qui n’est pas tel.
2.0 Que les vaisseaux et les nerfs poplités du côté difforme étaient beaucoup moins développés que les organes du même nom du côté bien conformé.
3.“ Que les muscles grands fléchisseurs des orteils et leurs tendons étaient du côté difforme , moins longs , d’un, cinquième , que leurs semblables , du côté régulier.
4-° Que le tendon du long péronier latéral du côté difforme était plus grêle et plus alongé que du côté bien conformé.
Procédant ensuite à l’examen des muscles de la face dorsale de chaque pied, nous reconnûmes que les extenseurs' des orteils , h l’exception de celui du gros , étaient , du côté difforme , plus longs et leurs tendons plus grêles que ceux du côté régulier.
Passant enfin à l’examen des parties dont la déformation était la plus importante à connaître , nous limes une incision qui n’intéressa d’abord que la peau et qui fut dirigée depuis les premières phalanges des orteils jusqu’à l’insertion du tendon d’Achille, divisant ainsi dans, sa longueur la peau de la plante du pied en deux parties égales.
Les premiers filamens ou expansions de l’aponévrose plantaire qui s’implantent dans le chorion de la peau, ou s’y unissent du moins d’une manière très-intime , se présentèrent sous le scalpel et lui opposèrent une telle résistance sur plusieurs points , que nous eûmes beaucoup de peine à continuer la disseclion en conservant son intégrité. Ce fut même impossible sur celle de ses parties qui était déprimée vers son milieu. Il n’en fut pas de même à la plante du pied bien conformé , nous eûmes beaucoup plus de facilité à mettre à découvert l’aponévrose plantaire dans toute son étendue , en conservant égale, l’épaisseur de la peau qui la recouvre.
Comparée à celle du pied bien conformé , l’aponévrose plantaire était plus courte et plus épaisse dans celui qui était difforme. La partie de cette aponévrose, surtout, qui a des connexions avec l’adducteur du gros orted , était moins alongéc dans ce dernier que dans 1 autre , et lorsque nous voulions tendre à le ramener à sa conformation régulière , nous formions comme une sorte de pont ou de corde , par la tension de laquelle le gros or-
teil et les éminences postérieures et inférieures du calcanéum étaient rapprochées.
Des cinq languettes qui terminent antérieurement celle aponévrose , les deux correspondantes au gros orteil et à son voisin étaient moins développées et pluS contractées dans le pied difforme que dans celui qui était bien conformé.
Dans leur passage à travers cette aponévrose , les tendons des fléchisseurs jouissaient d’un mouvement moins libre , moins étendu dans le pied bot que dans celui qui n’était pas tel. Leurs portions charnues étaient bien plus développées dans ce dernier que dans le premier.
Les muscles lombricaux des deux pieds , comparés , n offraient rien , dans le pied difforme , qui les fit distinguer d’avec ceux du pied qui ne l’était pas.
Nos recherches n’avaient pas eu pour objet jusqu es -là les organes qui participent le plus immédiatement à la déformation du pied. C’est des ligamens qui unissent le pied à la jambe et de ceux qui unissent les os du pied entre eux que nous voulons parler , et voici les différences qui faisaient clistinguer^ces organes dans le pied difforme d’avec ceux du pied bien conformé.
Dans le premier , le ligament interne était de moitié moins long que dans le second ; on n’en apercevait que les rudimens; l’externe était au contraire beaucoup plus long , mais plus mince.
Les ligamens antérieurs y différaient peu de leurs semblables dans l’autre pied,. mais il en était tout autrement des postérieurs. Celui de ces derniers, qui, de la dépression que présente le péroné derrière la malléole externe , se dirige vers la partie postérieure de l’astragale, était plus grêle et plus alongé dans le pied difforme que ne l’était son semblable dans le pied bien conformé.
Quant aux divers ligamens qui unissent les os du tarse, du métatarse et des orteils entre eux , leur ténuité , leur
forme peu prononcée , leur consistance molle et leur couleur mate au lieu de brillante qu’elle est plus lard, et leur état enfin presque tout cellulaire , tel qu’il s’observe à cet âge, ne nous permirent de constater entre ceux du pied difforme et ceux du pied bien conformé , qu une différence bien sensible , dans les faisceaux ligamenteux qui sont destinés à retenir la tête de l’astragale dans la cavité du naviculaire. Ces ligamens, en effet, étaient de. beaucoup plus étendus dans le pied difforme que dans le régulier. Il ne pouvait en être autrement, puisque c’est, comme on va le voir, dans l’éloignement des surfaces articulaires de ces os sur ce point , que consiste le principal effet de la déviation de la plante du pied en dedans.
En même temps que nous examinions l’état des ligamens , nous nous occupions de la situation des os. Celui dont le changement de direction commençait la déviation du pied , était l’astragale. Son inclinaison en dedans était peu sensible , ainsi que l’a remarqué Scarpa , tandis que celle du naviculaire , dont la cavité était éloignée de sa tête articulaire , l’était au point que , sans accroître la difformité en portant davantage le pied en dedans , nous pûmes passer le dos du scalpel entre ces deux os.
Le ciboïde ne se présentait point dans ses rapports ■naturels avec le calcanéum. Nous avons déjà dit, en exposant l’état des ligamens, que ceux qui tiennent rapprochés les deux os mr ce point étaient distendus.
Le calcanéum était tourné en dedans, de telle manière, que l’insertion du tendon d’Achille n avait pas lieu , comme dans l’état régulier, vers le milieu de sa tubérosité postérieure, mais bien en dedans.
Les trois os cunéiformes et les os du métatarse , au lieu de présenter , comme dans l’état régulier , leur face inférieure tournée vers le sol dans la station bipede , 1 avaient tournée presque en dedans , de sorte que leurs faces laté-
raies se dirigeaient plus ou moins vers le sol dont s’étaient éloignées leurs faces inférieures. Enfin Ions ces os tendaient , dans le sens de leur longueur, à former un angle plus ou moins prononcé avec tous ceux dit tarse. Aucun ne nous parut déformé.
Tels sont les faits que nous constatâmes par des notes recueillies, les objets sous les yeux.
Ee mécanisme de cette difformité , considéré dans ses diverses parties et dans son ensemble , nous reconnûmes, que les principales indications à remplir étaient r
i.° De donner d’abord au pied sa forme régulière.
2 ° De le mettre en rapport régulier avec la jambe.
Nous avions un moyen aussi sûr que facile de vérifier jusqu’à quel point le conseil d’Hippocrate pouvait etre suivi. Les organes, en la déformation desquels se trouvait la raison de la difformité du pied, étant mis à nu , nous pouvions voir quels étaient ceux qui opposaient la plus grande résistance aux efforts que nous faisions pour placer d’abord le métatarse dans son rapport régulier avec le tarse , et en second lieu le pied dans ses rapports réguliers avec la jambe. Aussi vîmes-nous clairement où gissaient les obstacles qui s’opposaient à ce que nous opérassions la première de ces conformations sans laquelle il était impossible d’établir la dernière dont dépendait la station sur la plante du pied.
Or, ces premiers obstacles consistaient en la difformité de la portion de l’aponévrose plantaire confondue avec l’adducteur du gros orteil, et de moitié moins longue que sa semblable dans le pied bien conformé , d’où résultaient à la fois l’angle formé par la première phalange du gros orteil et le premier os du métatarse, et la direction du gros orteil vers la malléole interne.
La difformité de cette portion de l’aponévrose plantaire était telle, sous le rapport de son étendue, de son épaisseur et de sa consistance, qu’il devait suffire de la
Lien considérer pour prévoir la résistance qu’elle opposerait à l’établissement de la régulière conformation du pied, considéré seulement en lui-même , et non dans ses rapports avec la jambe. Aussi n’eûmes-nous pas besoin <1 exercer, dans la direction qu’il y avait à suivre pour y tendre , de grands efforts pour nous en convaincre. Mais ces tentatives faites par l’emploi de forces successivement et graduellement augmentées , servirent à nous donner une idée exacte de la puissance de ces résistances inhérentes aux moyens matériels que présentait l’épaisseur de cette sorte de corde aponévrotique que nous tendions à un haut degré aussitôt que d’une main nous écartions le gros orteil de la malléole interne , tandis que de l’autre nous en éloignions le calcanéum.
Les effets de nos tentatives de redressement de cette partie du pied ne se bornèrent pas toutefois à nous faire reconnaître où gissait l’obstacle à sa régulière conformation , ils servirent encore à nous éclairer sur les conséquences des efforts par lesquels on pourrait tenter de les vaincre.
En effet, bien que ce ne fût qu’avec beaucoup de lenteur, et de la manière la moins sensible que nous opérassions sur cette corde l’extension nécessaire pour y produire un alongement quelconque , nous n’avions pas encore obtenu la moitié de l’alongement dont il était besoin pour la rectification de cette partie du pied , que déjà l’extensibilité de la corde était épuisée, et quelle commençait, après s’être amincie de moitié, à se rompie sur quelques points. Elle se rompit ensuite tout-à-fait sous l'influence des efforts plus énergiques que nous exerçâmes pour obtenir la rectification complète.
Ces premières- expériences terminées , nous recherchâmes où gissaient les obstacles à l’établissement légu lier du pied avec la jambe. Ce fut encore ce que nous montra bien nettement la seule inspection des organes
dont la destination immédiate est de maintenir ces deux parties dans leurs rapports naturels. Nos regards durent se porter d’abord vers le ligament interne , et nous avons déjà dit qu’il était jde moitié moins long qu’il ne l’est dans l’état régulier, ainsi que nous pûmes facilement le reconnaître en le comparant à son semblable dans le pied bien conformé.
Une disposition contraire se faisait remarquer dans le ligament externe; celui-ci était plus long qu’il ne l’est dans l’état naturel.
Comparés l’un à l’autre , ces ligamens offraient , sous le rapport de la quantité de la matière dont ils étaient formés , un balancement tel dans sa distribution , que celui qui était plus court qu’il ne l’est dans l’état naturel , était plus épais qu’il ne l’est dans cet état, et que celu^ qui était plus long par suite de son extension était aussi plus mince que dans son état normal. Ce dernier offrait encore un autre genre de déformation ; il était bien plus plat que cylindroïde , et nous ne pouvions méconnaître que l’absence de cette dernière forme était due à la diminution de son épaisseur relative à l’alongement contre nature qu’il éprouvait par le fait de la flexion du pied en dedans.
On pressent, d’apr.ès la nature et le mode de ces altérations de forme et de consistance que nous présentaient ces ligamens, ce qui devait se faire remarquer sous ces mêmes rapports dans les muscles , et plus particulièrement dans les tendons des muscles qui ont leurs attaches par une de leurs extrémités aux os de la jambe et par 1 autre à ceux du tarse. On conçoit en effet que ceux qui sont situés à la face interne de la jambe vers laquelle le pied était fléchi, devaient être plus courts et plus mous que dans l’état naturel , et que le contraire devait avoir lieu dans ceux situés à sa face externe.
Quanta la direction, au volume et à la consistance duten-
don d'Achille , il était plus court dans le membre difforme que dans celui qui ne l’était pas. Son attache au calcanéum ne s’y montrait poin t dans une direction verticale , l’enfant suspendu par les aisselles ; et lorsque pour faire poser horizontalement la plante du pied sur le sol, nous eûmes coupé le ligament interne, nous n’eumes obvié qu’à une partie du mécanisme de la difformité. Le calcanéum était demeuré dans sa situation vicieuse , c’est-à-dire tourné en dedans et puissamment attiré en haut, et d’après la force que nous fûmes obligé d’employer, nous fûmes convaincu qu’un des principaux obstacles à l’établissement des rapports réguliers entre le pied et la jambe se trouvait dans la résistance de ce tendon.
Ce que nous venons de rapporter est à-peu-près conforme à ce que Scarpa dit ( dans son Memoria chirurgien sui pedi torti congeniti dei fanciculi , etc., Pavia i8o3 ) de l’état des organes qui prennent le plus de part à la déformation du pied dont il s’agit, notamment en ce qui est relatif aux situations et aux rapports anormaux des os entre eux. Il n’a pas mis, à la vérité , le meme soin que nous à constater l’état de certains muscles et plus spécialement des ligamens et de l’aponévrose plantaire , en l’état de laquelle nous reconnaissons une des principales résistances à l’établissement de la conformation régulière du pied , mais d’ailleurs tout ce que le célèbre chirurgien de Pavie a observé, nous l’avons observé nous même, et dès lors nous avons dû reconnaître comme lui les indications qu’il y a à remplir dans la vue de cornger une formité dont il a le premier donné la description.
Cependant, bien que nous reconnussions avec bcarpa les vraies indications à remplir, nous ne pouvions , d après la nature des résistances que nous ligamens, l'aponévrose plantaire et le tendon d Ad. de compter, autant qu’il le faisait lu. mémo , sur efl.cac. le de ses moyens pour les surmonter; et quelque ...exacte
que fat l’idée que nous nous faisions de la machine de Venel (i), nous n’en pressenti ans pas moins les effets plus efficaces qu’elle devait produire dans les ,cas où ces résistances sont considérables.
A-peu-près dans le même temps où nous nous occupions particulièrement de cette parlie de l’orthopédie à laquelle nous consacrions plusieurs des leçons dont se composait notre cours de chirurgie, nous eûmes occasion de disséquer un pied bot de naissance, sur un sujet de l’âge d’environ quarante ans , chez lequel nous trouvâmes exactement , et seulement avec des formes plus prononcées , tout ce que nous avions remarqué dans la conformation de la jambe et du pied bot de l’enfant dont nous avons parlé. L’astragale et le calcanéum étaient seulement plus inclinés , et le ligament interne qui unit le pied à la jambe , offrait un volume inférieur de deux tiers à celui du même ligament dans le pied bien conformé.
L’état seul de ce ligament nous aurait fait déclarer audessus des ressources de l’art tout pied-bot dans lequel il existe à ce degré, par la raison que les moyens qu’on peut employer pour distendre des parties en lesquelles il y a assez de matière pour qu’elles se prêtent à un alongement nécessaire , ne manqueraient point de rompre au lieu de distendre, seulement, celles qui manquant d’une assez grande quantité de matière ne pourraient permettre un
(i) Nous n’entendons pas parler ici de la machine dite, de Venel , qui appartient , comme nous le ferons voir , à son successeur Jacard , mais bien de la machine avec laquelle Venel a guéri le médecin Vantzel , et avec laquelle encore on peut même telle qu’elle est, et, à plus lorte raison’, avec les améliorations dont elle est susceptible, rendre les plusgrands services dans le traitement des pieds-
ots , qui oflrentle plus de difficultés a surmonter, et des difficultés que nous démontrerons être insurmontables par la machine de
acard, suffisante toutefois dans certains cas que nous déterminerons.
alongement suffisant à l'établissement de la conformation régulière comme cela aurait lieu dans un cas semblable.
Mais indépendamment de, la faiblesse et de la petitesse de ce ligament, la bande interne de l'aponévrose plantaire , les muscles abducteur e t fléchisseur du pouce étaient si fortement unis ettendus , par suite de leur défaut de développement en longueur, et le tendon d’Achille se trouvait si accourci, qu’en calculant aussi approximativement qu’il était possible le degré d’alongement dont ces parties étaient susceptibles d’après leur dimension en circonférence , il était difficile de se rassurer sur les résultats d’une extension qui aurait pour but un allongement de beaucoup supérieur à celui que permettait cette meme dimension aux dépens de laquelle il pouvait seulement
s’opérer. '
Toutefois, nous tenions compte dans ce calcul de 1 influence de la nutrition sur ces organes pendant leur extension , n’ignorant point que cette fonction a la propriété , sinon de créer la matière, du moins d’étendre ses molécules constituantes et de les développer si largement dans touslessens, qu’on serait tenté, dans certains cas , de croire plutôt àla régénération ou à la production nouvel e d’un tissu quelconque qu’à sa simple extension; mais encore ne trouvions-nous point dans la considération meme de ce fait, en faveur de la possibilité dWi allongement des parties musculaires tendineuses ou apon évro tiques , un motif suffisant de croire à la possibilité d’opérer la-
îongement clés parties necessaire. ^
Tel était alors l’état de nos connaissances sur la matière qui nous occupe, lorsque nous eûmes encore occasion d’observer et de traiter presqu’ en meme temps deux, pied-bots, chez deux enfans dont l’un était âge de cinq.l
mois, l’autre de huit. r I
Le premier avait un pied-bot qu?il était impossible de diriger vers sa conformation régulière , en procédant se on|
le conseil d’Hippocrate , quasi quis cerarn fingat , à la manière de celui qui modèle une figure en cire. La résistance qu’opposait l’aponévrose plantaire et le tendon d’Achille, était telle en effet qu’un effort capable tout au plus de produire la cinquième partie de l’alongement nécessaire pour l’établissement de la conformation régulière, avec quelque ménagement qu’il fut fait, provoquait delà part de l’enfant des cris de douleur.
Le dernier au contraire présentait un pied-bol assez facile à ramener à sa conformation normale. Le tendon d’Achille cédait sans beaucoup de résistance aux efforts peu considérables que nous faisions pour placer le talon sur le sol dans la direction horizontale. Le tarse et le métatarse étaient dans leurs rapports réguliers.
La seule application d’un bandage , fort ressemblant à celui d’Hippocrate et de Bruchner, suffit pour maintenir le pied de ce dernier enfant dans la situation naturelle où nous l’établissions sans peine. Ces soins lui furent continués pendant environ cinq mois, et ils suffirent pour opérer une conformation régulière et durable , tandis que des soins non moins assidus, continués pendant près d un an au premier, eurent à peine pour résultat de le faire marcher , la plante du pied portant à demi sur le sol , le talon encore tourné en dedans et fortement attiré en haut. 1
Consulté souvent , alors , par plusieurs de nos élèves chargés de transmettre dans leurs départemens des documenssur ceque nos recherches et notre expérience nous appienaient dans le traitement des pieds-bots, nous nous convainquîmes bientôt par les mémoires qui nous étaient adresses, que beaucoup de difformités de ce genre présentent des difficultés qui doivent , sinon les faire juger comme elles l’ont été par Hippocrate, absolumentincuradcs , du moins susceptibles seulement déire corrigées jusqu a un certain point, et nous nous sommes assuré
depuis par de nouvelles recherches, par notre observation et celle de plusieurs de nos confrères, que, quoi qu’on en ait dit, il en estainsi dans beaucoup de cas de celte difformité , sur laquelle en France il n’a pas été écrit un mot ex-prof esso , par un auteur qui en ait fait un objet spécial de ses occupations (i) ; et que dans l’étranger il n’a rien paru depuis le mémoire de Scarpa, qui ait pu ajouter, selon son désir, à ce qu’il a fait et écrit lui-même touchant cette difformité (2).
Déjà avancé , comme on vient de le voir, dans la théorie et la pratique de cette partie de l’art, nous continuâmes de traiter jusqu’en 1818 des enfans de divers âges affectés de pied-bot. Chez la plupart nous parvînmes à corriger plus ou moins cette difformité. Chez certains nous le tentâmes envain au moyen de différens appareils , parmi lesquels était la machine de Scarpa, dont nous avons fait usage telle que nous l’avons reçue d’Italie, ou après y avoir fait quelques changemens.
(1) Nous disons , un objet spécial de ses occupations , parce que ce n’est qu’à la faveur de cette spécialité qu’on parvient à voir une assez grande variété de cas de ce genre dont l’observation seule peut donner une idée exacte et entière. Nous n’ignorons pas d’ailleurs , ainsi qu’on le verra dans le cours de cet article , ce que MM. Richerand Boyer et Delpech, ont dit à ce sujet; les deux premiers, dans leur Traité de Chirurgie, le dernier dans ses Observations et ; Réflexions tirés des travaux de la Chirurgie clinique de Montpellier. .
(1) « J’espère, dit-il, que ce Mémoire, dont le but principal est t » de faire connaître un plan de traitement , jusqu’alors ignore de la i » plupart des chirurgiens , aura un autre avantage , il exciteia ^ » généreuse émulation du petit nombre de ceux qui se sont paitic .
» lièrement livrés à cette partie de la chirurgie. Animes par le- esir » de la gloire et par des sentimens d’humanité , ils suggéreront , je » l’espère , de nouveaux moyens de ce genre , s’ils en ont; ou ien » ils ajouteront à ce que j’aurai dit sur ce point , quelques ré exions y ,, fruit nécessaire de l’habitude qu’ils auront acquise de traiter ce j » espèce de difformité. »
Cependant, nous étant encore plus particulièrement, depuis cette époque, livré au traitement de cette difformité, et ayant eu de nouvelles occasions de disséquer deux pieds-bols d’enfans âgés d’un à deux ans , et quatre au-dessus de celui de vingt, nous nous proposions de mettre au jour un travail sur ce sujet, ainsi que nous l’annonçâmes dans la publication d’une observation sur une maladie des voies urinaires (Paris, 1818, chez Gabon, libraire, place de l’École de Médecine), lorsque nous crûmes devoir l’ajourner par plusieurs motifs , mais principalement par celui de pouvoir juger prochainement d’après l’expérience d’autrui et la nôtre, de l’efficacité attribuée par un élève de Jaccard, M.cTYvernois, à la machine dite de Yenel. Ce fut envain toutefois que nous comptâmes sur toute autre expérience que la nôtre; mais enfin la nôtre nous suffit, et nous ne tardâmes pas à reconnaître le parti qu’on peut tirer de cetté machine dans des cas déterminés.
Ce que nous apprit l’emploi de cette machine sur deux enfans, dont l’un, âgé de cinq ans, était affecté de cette difformité aux deux pieds, et dont l’autre, né depuis quelques mois, n’„en était atteint qu’à un seul, ne fit d’ailleurs que nous confirmer dans l’opinion que nous nous étions faite des variétés que présentent les pieds-bots, opinion dans laquelle nous expliquions, et le jugement d’Hippo-' crate, qui n’en avait déclaré curables que la plupart, et les succès obtenus dans leur traitement, même par des gens étrangers à l’art de guérir.
Une brochure publiée en 1817 sous le titre à' Essai sur la torsion des pieds-bots, par M. d’Yvernois , ni le rapport qui fut fait à la Société de médecine en 1820, sur le moyen qu’il emploie pour corriger cette difformité, ne purent rien ajouter à ce que nous en savions déjà. MM. Piicherand et Boyer n’ont rien opposé , rien ajouté à ce qu’a dit Scarpa. M. Delpech a publié dans son
ouvrage , que nous avons déjà cité , cinq observations sur des pieds déviés en dedans; mais , ainsi que c’est à regretter, aucun de ces praticiens n’a jugé de l’essence de cette difformité d’après la connaissance acquise par les dissections, de la nature , du degré et du lieu des résistances à vaincre, pour la corriger. Nous ne pouvons donc que raisonner nous même d’après les connaissances de ce genre , acquises par Scarpa et après lui par nous; et comme les données qu’elles nous fournissent, peuvent seules constituer les principes d’après lesquels plusieurs variétés de pieds-bots doivent être traitées, c’est sur elles seulement que nous les établirons.
Ainsi donc, c’est d’après ce qu’a écrit Hippocrate sur les pieds-bots, d’après ce que Scarpa et nous , avons appris par les dissections louchant l’état des parties intéressées dans celte difformité, et d’après ce que nous avons observé dans son traitement par les divers moyens mécaniques connus, ou par plusieurs moyens de ce genre dont plusieurs praticiens n’ont pas publié la description , ou encore par des procédés et des moyens qui nous appartiennent , que nous pensons;