SUR OSSIAN. XXIII
nous en tenir, avec John Smith, au jugement porté par Ortez, Denis et Harold, qui ont traduit YOssian de Mac-Pherson, le premier en espagnol et les deux autres en allemand : que les chants du barde gaélique élèvent l'âme, parlent à la sensibilité la plus exquise autant qu'à l'imagination la plus ardente , qu'ils soutiennent çà et là la comparaison avec ceux d'Homère, et l'emportent souvent sur la poésie hébraïque, qu'on a tant louée et peut-être si mal comprise.
OSSIAN
POiÉME EN SIX CHANTS.
Arto, roi d'Irlande, venait de mourir dans son palais de Temora, laissant Cormac, son fils, au berceau. Les tribus, assemblées pour donner un tuteur à l'héritier du pouvoir, réunirent leurs suffrages sur Cuchullin, fils de Semo, souverain de l'une des Hébrides. L'élection était a peine achevée, qu'on vint apprendre à Cuchullin que Swaran , roi de Loclin, en Scandinavie , préparait une descente sur les côtes d'Irlande. Il envoie aussitôt un de ses officiers, Moran, réclamer le secours de Fingal, chef de ces Calédoniens qui habitaient la côte occidentale de l'Ecosse. Fingal se met en route, lorsque Swaran menaçait déjà l'Ulster, province d'Irlande. Cuchullin avait rangé en bataille l'élite des tribus sous les murs de Tura , et ses vedettes surveillaient toute la côte.
C'est la que le poème commence. L'action ne dure que cinq jours et cinq nuits. La scène est dans la plaine de Lena, auprès du mont Cromla, sur la côte de l'Ulster. Fingal, père d'Ossian et roi du Morven, ou des montagnes d'Ecosse , est le héros de cette épopée gaélique.
Au retour de Moran, qui annonce l'approche des Scandinaves, Cuchullin tient conseil avec les chefs des tribus. — Connal, roi de Togorma, se prononce pour la paix à tout prix, jusqu'à l'arrivée des secours que Fingal a promis. — Calmar, fils de Matha , souverain de Lara, dans la province de Connaught , repousse comme une lâcheté l'avis de Connal , et la guerre est décidée. — En marchant au combat , Cuchullin s'aperçoit de l'absence de ses plus braves amis, Fergus , Ducomar et Caïrbar. — Fergus reparaît, et raconte la mort de ses deux compagnons. — Episode de Morna. — Débarquement des Scandinaves. — Les deux armées font des prodiges de valeur jusqu'à ce que la nuit les sépare et laisse la victoire indécise. — Cuchullin, fidèle à l'hospitalité des temps antiques, fait inviter Swaran au festin des guerriers. — Refus du chef ennemi. — Les bardes d'Irlande prennent leurs harpes pour chanter les héros. — Histoire de Grudar et Brassolis. — L'armée s'endort sur les bruyères , tandis que les vedettes surveillent les feux des Scandinaves. C'est la fin de la première journée.
Cuchullin * se reposait près des murs de Tura, sous un arbre au tremblant feuillage, à l'abri d'une roche tapissée de
^. Cuchullin, en langue gaélique, signifie la voix d'Ullin. C'est le nom que les bardes donnèrent au fils de Semo, parce qu'il commandait les OssiAN. I
2 FiKGAL.
bruyère fleurie. Sa pique et son bouclier étaient jetés auprès de lui sur le gazon. Il rêvait, en silence, au guerrier Caïrbar', qu'il avait tué dans les combats, lorsque Moran, chargé de surveiller l'Océan, reparaît plein de trouble.
(c Lève-toi, Guchullin, lève-toi, dit le jeune homme; voici les vaisseaux de Swaran : Guchullin, l'ennemi est immense; la mer sombre roule avec ses vagues une foule de héros.
— Enfant de Fithil, répond le chef aux yeux bleus, je te vois toujours trembler : ta peur a grossi le nombre de mes ennemis. Sais-tu si ce n'est pas Fingal, le roi des Monts Solitaires'*, qui vient me secourir dans les plaines vertes d'Ullin ' ?
— J'ai vu leur chef, reprit Moran; il est haut et menaçant comme un rocher de glace. Sa lance ressemble à ce vieux sapin; son bouclier est aussi large que la lune au bord de l'ho-
Iroupes de l'Ulsler contre les Firbolg, ou les Belges, qui habitaient le Connaugbt. CucbuUin, étant encore très-jeune, épousa Bragela, fille de Sorglan , et passa en IrlanJe, où il vécut quelque temps avec Connal , roi de rUlster. Il s'acquit bientôt une telle renommée de sagesse et de valeur, qu'on lui confia le gouvernement d'Ii lande pendant la minorité de Cormac, et qu'il fut cbargé seul de conduire la guerre contre Swaran. Après s'être distingué par quantité de belles actions, il fut tué dans une bataille donnée dans la province de Connaugbt, à l'âge de vingt-sept ans. Sa force était si extraordinaire , qu'elle avait passé en proverbe , et que , pour donner une grande idée de la vigueur d'un héros, on disait qu'il avait la force de Guchullin. On montre encore les ruines de son palais à Dunscaih, dans l'île de Schye, et la pierre où il attachait son dogue Luath s'appelle encore aujourd'hui la pierre de Guchullin.
i. Ge n'est pas ce Gaïrbar, fils de Borbar-Duthul , et frère de Cathmor, dont il sera question dans le poëme de Temora.
2. Fingal, fils de Gomhal et de Morna, fille de Traddu. Il est souvent question dans les poëmes suivants de Trathal, son aïeul, et de Trenmor, son bisaïeul Suivant la tradition , Trenmor eut deux fils : Trathal, qui lui succéda sur le trône d'Ecosse, etConar, appelé par les bardes Gonar le Grand , qui fut élu roi de toute l'Iilande. C'est de ce Gonar que descendait Cormac , qui occupait le trône d'iilande lors de l'invasion de Swaran. Quand on voit Guchullin avoir sitôt recours à un prince étranger, on en peut conclure que l'Irlande n'était pas alors aussi peuplée qu'elle l'a été depuis , ce qui serait une forte présomption contre la haute antiquité de celte nation. Tacite nous dit que, du temps d'Agricola, on crqt qu'il suffirait d'une légion pour réduire l'Ile entière sous le joug des Bomains : ce qui n'aurait pas été possible si elle avait été habitée depuis plusieurs siècles.