Célèbre forgeron du pays de Loclin
2. Anir élail aussi père d'Erragon, dont la morl est le sujet de la bataille de Lora.
guerre environna de toutes parts Carrictura, et menaçait de consumer les tours antiques de Sarno.
Les premiers rayons du jour éclairent Inistore. Frothal frappe son noir bouclier. Ses guerriers s'éveillent, et leurs yeux à peine ouverts se tournent vers l'Océan ; ils aperçoivent le vaillant Fingal sur le rivage.
a Quel est ce héros qui s'avance à pas précipités , dit Tubar? Frothal, c'est un ennemi; je vois sa lance levée ' : peutêtre est-ce le roi de Morven , Fingal , le premier des mortels ; ses exploits sont connus dans le Gormal , et le sang de ses ennemis rougit encore les murs du palais de Sarno. Irai-je lui demander la paix des rois''? La foudre du ciel est moins terrible que lui.
— Homme faible , répondit Frothal , veux-tu donc que ma vie commence par une lâcheté? veux-tu que je cède avant d'avoir jamais vaincu? Le peuple de Sora dirait : « Frothal c( s'avançait comme un météore brillant; mais un sombre « nuage l'a rencontré, et l'a fait évanouir. » Non, Tubar, je ne céderai jamais; je veux que l'éclat de la gloire environne mes derniers jours. Non, Tubar, ne me parle jamais de céder! »
A ces mots , il s'élance : les flots de son armée inondent la campagne; mais ils rencontrent un rocher inébranlable : c'est Fingal; ils se brisent, et roulent en désordre à ses côtés. Ces faibles guerriers ne trouvent point leur salut dans la fuite. La lance de Fingal les poursuit; la campagne est couverte de morts; une colline escarpée sauve à peine le reste des fuyards.
Frothal voit la déroute de son armée; il écume de rage ; ses yeux enflammés dévorent la terre sanglante ; il appelle le généreux Tubar :
(( Chef de Tora, mes guerriers ont fui devant Fingal, et ma gloire périt en naissant. Je veux combattre le roi de Morven; je veux assouvir la rage qui brûle mon cœur. Députe un barde à Fingal, pour lui demander le combat : ne réplique point et exécute mon ordre.... Mais, Tubar, j'aime une belle vierge dont l'asile est sur les bords du torrent de Tano; c'est la fille d'Herman, Utha, aux doux yeux et au sein d'albâtre.
\ . Nous avons dit que c'était le signal de la guerre; la lance baissée était celui de la paix.
i. Une paix honorable.
Sa tendre jalousie craignait les charmes de la fille d'Inistore', et mon départ lui coûta bien des soupirs. Va lui dire que je ne suis plus, mais qu'elle fut toujours les délices de mon cœurl »
Ainsi parlait Frothal en aiguisant son glaive. Près de lui la belle Utha soupirait tout bas : elle avait pris l'armure d'un jeune guerrier, pour suivre son bien-aimé à travers les hasards. Le front caché sous un casque brillant, elle ne quittait point des yeux le jeune héros ; mais quand elle vit partir le barde, la lance tomba de sa main, ses cheveux flottèrent en désordre ; les soupirs soulevaient sa poitrine de neige. Elle leva les yeux sur le héros; trois fois elle voulut parler, et trois fois la parole expira sur ses lèvres.
Fingal écoute à peine le discours du barde; il s'avance bouillant d'ardeur, impatient de frapper. Déjà les lances meurtrières des deux chefs se croisent et confondent leurs coups. Les éclairs jaillissent de leurs glaives; mais le fer de Fingal fait voler en éclats le bouclier de Frothal : le flanc du beau guerrier reste sans défense; à demi penché, il attendait le coup mortel.
A ce spectacle, la belle Utha, le cœur glacé d'eff'roi, le visage inondé de larmes, se précipite pour couvrir de son corps celui de son bien-aimé ; mais ses pas ont heurté le tronc d'un chêne abattu par les ans; la guerrière chancelle et tombe; auprès d'elle, son casque, son bouclier, roulent sur la terre ; son sein d'albâtre palpite sous les yeux des guerriers, et sa noire chevelure est souillée d'une poussière sanglante.
Fingal a pitié de cette jeune vierge : il retient son bras prêt à frapper ; il se penche vers Frothal.
« Roi de Sora, lui dit-il les larmes aux yeux, cesse de craindre le glaive de Fingal; jamais il ne perça un ennemi terrassé, jamais il ne versa le sang d'un héros sans défense. Que ton peuple se réjouisse encore; que les jeunes filles qui te sont chères n'aient pas à gémir sur ton trépas ! Pourquoi te ferais-je périr dans ta jeunesse ? »
Frothal écoute avec surprise le discours de Fingal; il voit la belle Utha qui se relève; ces deux amants restent muets l'un devant l'autre : on dirait deux jeunes arbres de la plaine, que la douce ondée du printemps arrose avant l'aurore, quand
i. Comala.
les vents du matin n'agitent pas encore leur feuillage à peine éclos.
« Fille d'Herman , dit Frothal ^ as-tu quitté les tranquilles ruisseaux de Tora , es-tu venue sur cette terre étrangère pour voir succomber ton amant ? Mais s'il succombe , c'est devant un héros. Ce n'est pas un faible guerrier qui a pu vaincre le fils du généreux Anir. Que tu es terrible dans les combats, ô roi de Morven! m.ais, dans la paix, tu ressembles au rayon de soleil étincelant parmi la rosée du printemps : à son aspect , les fleurs lèvent leurs calices aux mille couleurs, et les zéphyrs secouent les parfums de leurs ailes. Ah ! que n'es-tu dans le palais de Soral que ne puis-je t'y donner la fête de la paix! Mes successeurs verraient dans mon palais l'éclat de ton armure , et ils se féliciteraient de la gloire de leurs pères, qui auraient vu s'asseoir à leur foyer l'immortel Fingal.
— Fils d'Anir, répondit le roi de Morven, la gloire de la race de Sora ne périra jamais. Quand les guerriers sont braves et généreux, leur nom s'éternise dans les hymnes des bardes; mais si leur glaive a frappé un ennemi vaincu , si le sang du faible a souillé le^rs armes , le barde les oublie , et leur tombe reste à jamais inconnue. L'étranger viendra bâtir aux lieux où ils reposent; il écartera la terre amoncelée sur eux; un glaive à moitié rongé par la rouille des siècles frappera ses regards , et il dira : « Ce sont là les armes d'anciens guerriers ; mais c leurs noms ne se trouvent point dans nos chants ! j> Viens, ô Frothal, viens à la fête d'Inistore ; que l'aimable objet de ton amour y prenne place à tes côtés , et nous serons tous dans la joie! JD
Fingal reprend sa lance , et marche vers Carrictura» Les portes s'ouvrent, la fête est préparée, les concerts font retentir les voûtes. La gaieté brille dans tout le palais. Ullin fait entendre sa voix mélodieuse , et l'accompagne de sa harpe.
La belle Utha l'écoutait avec plaisir : elle lui demanda quelques chants de douleur, et des larmes vinrent mouiller ses beaux yeux, quand Ullin fit parler la tendre Crimora; Grimora, fille de Vin val, qui habitait les rivages du Lotha '.
4 . Lolba était le nom de quelque grand fleuve dans le nord de l'Ecosse. Il y a une rivière , dans l'Invernessliire , qui porte un nom à peii près semblable.
L'histoire de ses malheurs fut longue, mais intéressante, et elle plut à la jeune Utha , qui l'écoutait en rougissant.
CRIMORA.
Quel est ce héros qui descend de la colline, beau comme le nuage que colorent les derniers rayons du soleil? Quels sont ces accents qui résonnent comme'les grandes voix de l'orage^... C'est la voix de mon bien-aimé. Je vois ses armes resplendir; mais les ombres de la tristesse couvrent son front. Est-elle éteinte, la race du puissant Fingal, ou quel malheur a troublé l'âme de mon cher Connal ' ?
CONNAL.
Non, la race de Fingal n'est pas éteinte, et j'ai vu revenir ses guerriers de la chasse. Le soleil dardait ses rayons sur leurs boucliers : on eût cru voir un fleuve de feu descendre en bondissant de la colline, et les jeunes héros poussaient des cris d'allégresse.
La guerre approche, ô Grimera; demain, le terrible Dargo vient nous livrer bataille; il vient défier la race de Fingal, cette race aguerrie par tant d'heureux exploits.
CRIMORA.
Connal, j'ai vu les voiles de Dargo sur l'Océan ; elles appro- . chent lentement de la côte. 0 mon cher Connal , que la troupe qui le suit est nombreuse I
CONNAL.
Apporte-moi le bouclier de ton père, le bouclier de Vinval.
CRIMORA.
Le voilà, ce bouclier de fer, ô Connal ! mais il n'a pas sauvé mon père. Il expira sous la lance de Gormar. Peut-être périrastu aussi, ô mon bien-aimé 1
CONNAL.
Hélas! si le sort m'est fatal , je périrai ; mais la gloire consolera mon âme. Et qu'alors, ô Crimora ! tes mains élèvent ma tombe 1 Quelques pierres grisâtres et un léger monceau de terre conserveront ma mémoire ; et tu viendras pleurer sur les fleurs qui cacheront mon dernier asile.
Mais j'entends au loin résonner l'hymne de la guerre; et
4. Connal, fils de Diaran, était un des plus fameux guerriers de Fingal: il lui tué en comballant contre un guerrier nommé Daryu.
quoique tu sois belle comme le jour, ô vierge chérie, plus douce que le zéphyr de la colline , je ne puis rester avec toi. Adieu ; souviens-toi d'élever mon tombeau.
CRIMORA.
Eh bien ! donne-moi ces armes éclatantes , ce glaive , cette lance d'acier; je veux aller avec toi au-devant du terrible Dargo ; je ne me séparerai point de mon ami.
Adieu, rochers d'Arven; adieu, chevreuils, et vous , torrents de la colline! Nous ne reviendrons plus : nous allons chercher des tombeaux glorieux dans les pays lointains !
« N'ont-ils jamais revu les rochers d'Arven? dit la belle Utha en poussant un soupir. Le brave Connal a-t-il péri dans le combat, et Grimera put-elle lui survivre? Ah! sans doute, elle se cacha dans la solitude, et son âme regretta toujours son cher Connal. N'était-ce pas un jeune et beau guerrier? »
Ullin vit couler les pleurs d'Utha ; il reprit sa harpe harmonieuse. Ses chants inspiraient une douce mélancolie. Chacun se tut pour l'écouter encore.
c Le sombre automne règne sur nos montagnes; la brume glacée pèse sur nos collines. On entend siffler les tourbillons du vent. Le fleuve roule des ondes fangeuses dans l'étroite vallée. Un arbre solitaire s'élève seul au sommet de la colline, et marque la place où repose Connal : le vent fait voler et tourner dans les airs ses feuilles desséchées; la tombe du héros en est jonchée; les ombres des morts apparaissent quelquefois en ce lieu, quand le chasseur pensif se promène seul, à pas lents, sur la bruyère.
« Qui peut remonter à l'origine de ta race, ô Connal? Qui peut compter tes aïeux? Ta famille croissait comme un chêne de la montagne, dont la tête orgueilleuse brave l'etfort des vents. Mais maintenant, cet arbre superbe est arraché du sein de la terre. Qui pourra jamais remplacer Connal?
« Ce fut là qu'on entendit le choc affreux des armures et les cris des mourants. Que les guerres de Fingal sont sanglantes, ô Connal ! ce fut là que tu péris.
«c Ton bras lançait la foudre, ton glaive étincelait comme un météore, ta stature s'élevait comme un roc sur la plaine ; tes
yeux étaient rouges comme une fournaise où bouillonne le fer, et ta voix , dans la mêlée , couvrait le bruit de la tempête ; les guerriers tombaient sous ton glaive comme les blés coupés par la grêle.
« Dargo s'avance, semblable au nuage qui porte le tonnerre : ses yeux creux sont couverts de sourcils fauves et menaçants. Les glaives se croisent dans la main des deux héros, et leurs armures gémissent sous les coups redoublés.
« Près d'eux, la fille de Vinval, Grimora, sous l'armure d'un jeune guerrier, encourageait Gonnal. Les blonds cheveux de la belle vierge s'échappaient de son casque en boucles ondoyantes ; un arc pesant chargeait sa main délicate ; elle avait suivi son bien-aimé sur le champ de la mort.
« Elle bande son arc, et tire sur Dargo; mais, ô douleur! le trait s'égare , et va percer Connal. Il tombe... Que feras-tu, tille infortunée? Elle voit couler le sang du héros qu'elle aime; Connal expire.
« Le jour, la nuit, depuis cette heure fatale, elle erre en pleurant, de désert en désert. 0 mon ami! mon amant! mon cher Gonnal! Mais enfin la douleur a terminé ses jours.
a G'est ici qu'un même tombeau les réunit dans un asile éternel. Je viens souvent m'asseoir sous l'ombrage de ce triste lieu; j'entends soupirer le vent dans l'herbe qui croît sur leur fosse, et leur souvenir se réveille dans mon âme. Dormez ensemble sous cette pierre , amants infortunés , et que rien ne trouble votre sommeil sur ce mont solitaire !
— Reposez en paix, dit la belle Utha, couple trop malheureux. Je donnerai des pleurs à votre mémoire ; je chanterai seule souvent l'histoire de vos amours , quand le vent balancera les forêts de Tora, et que j'entendrai rugir les torrents de ma patrie. Alors vos doux fantômes viendront s'offrir à mes regards , et je raconterai votre touchante histoire! y>
Les rois passèrent trois jours dans les fêtes à Garrictura; le quatrième, leurs voiles blanches se miraient dans les flots calmes de l'Océan. Le vent du nord conduisit à Morven la flotte de Fingal ; le vaisseau de Frothal s'avance dans le même sillage.
L'esprit de Loda, penché sur son nuage, dirige les vents et contient leur essor. Le courage immortel du roi de Morven a
causé ce prodige : rien ne lui résiste, et les fantômes euxmêmes de ses ennemis morts deviennent les serviteurs de sa gloire * !
i . L'hisloire de Fingal et de l'esprit de Loda est la fiction la plus bardie qui se trouve dans les poésies dOssian. Nos meilleurs poêles fournissent de pareils exemples, et nous devons observer, à l'avantage d'Ossian, que tout ce qu'il dit est justifié par l'opinion que , de son temps , on avait des esprits. On croyait les âmes des morls matérielles, et par conséquent susceptibles de douleur.