‹ Ossian, barde du IIIe sileChapitre 45 sur 73 · L'ENLÈVEMENT · texte numérisé non relu

L'ENLÈVEMENT

D'OITHONA.

Lathmon, vaincu par Fingal, se retira dans son pays. Gaul l'y accompagna. Nuath, père de Lathmon, reçut magnifiquement le héros calédonien, et lui offrit en mariage sa fille Oithona. Le jour de cette union était déjà fixé , lorsque Fingal rappela Gaul auprès de lui, pour l'accompagner dans une guerre contre les Bretons. Avant de partir, Gaul promit à Oithona que, s'il survivait à cette expédition, il reviendrait l'épouser, et il fixa même le jour de son retour. De son côté, Lathmon suivit son père à la guerre, et Oithona resta seule au palais de Dunlathmon. Duromat, souverain de l'île d'Uthal', dont la fille de Nuath avait méprisé l'amour, profita de l'isolement d'Oithona pour l'enlever et la conduire dans l'île déserte de Tromathon, où il la cacha dans une caverne.

Le poëme commence au moment où Gaul revient à Dunlathmon, et n'y trouve plus Oithona.

Les ténèbres enveloppent le palais désert de Dunlathmon : la lune à demi voilée se penche derrière la colline. On dirait qu'elle semble détourner ses regards , et qu'elle prévoit la tristesse qui va régner dans ces murs.

Le fils de Morni court , à pas pressés , dans la plaine; mais quel silence dans l'asile de sa bien-aimée ! Cette nuit est sans étoiles ; c'est l'heure où le crime veille et cache les cris de ses victimes dans le bruit lointain des torrents.

c( Où donc es-tu, belle Oithona? Lathmon, ton frère, t'a quittée pour aller combattre; mais tu m'avais promis de demeurer dans le palais de ton père, tu m'avais promis d'y attendre le retour du fils de Morni : j'avais vu à mon départ tes belles joues 5e mouiller de larmes, et ton sein se gonfler de soupirs ! Pourquoi ne viens-tu pas au-devant de ton bien-aimé, en mêlant tes chants joyeux aux accords de la harpe ?»

Ainsi gémissait Gaul, en approchant des tours de Dunlathmon. Les portes étaient ouvertes : aucune lueur n'éclairait le palais : les vents impétueux mugissaient dans les salles; les arbres avaient jonché le seuil de leurs feuilles, et l'on n'entendait au dehors que les murmures de la nuit.

^ . C'est probablement l'ancien nom d'une des îles Orcades.

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Triste et rêveur, le fils de Morni s'assied sur une pierre. Son âme s'inquiète; il songe au sort de sa bien-aimée; il ne sait de quel côté tourner ses pas. Morlo, qui l'avait accompagné, s'était arrêté à quelque distance : témoin de la douleur profonde de son ami, il n'osait lui parler.

Le sommeil descend sur les deux héros, et avec lui les visions de la nuit. Oithona apparaît au fils de Morni. Sa noire chevelure flottait en désordre, ses yeux charmants étaient baignés de pleurs, le sang coulait sur son bras de neige, sa robe cachait à demi la plaie de son beau sein :

« Il dort, le fils de Morni, lui que mes yeux contemplaient avec tant d'amour ! Gaul repose sur ce rocher, loin de celle qu'il a délaissée I Une vaste mer environne l'île de Tromathon; là, je suis assise dans les pleurs au fond d'une sombre caverne, et je n'y suis pas seule, ô Morni : l'afTreux Duromath y est avec moi. Il me menace de toutes les fureurs de l'amour : que peut faire contre lui la malheureuse Oithona ? »

Une rafale de vent courbe tout à coup la cime des chênes, et la vision s'évanouit. Gaul s'éveille en sursaut, saisit sa lance, et se lève avec furie; il tourne sans cesse ses yeux vers l'Orient et maudit la lenteur du jour.

Enfin l'aurore paraît : il déploie ses voiles ; les vents soufflent, et son vaisseau bondit sur l'abîme. Le troisième jour , l'île de Tromathon sort à ses yeux du sein de l'Océan : elle semble un bouclier bleuâtre au milieu des eaux , et la vague blanchissante mugit contre ses rochers.

La triste Oithona pleurait sur le rivage, les yeux attachés sur les flots. Quand elle aperçut Gaul, armé pour la venger, elle tressaillit de pudeur et détourna la vue. Elle penche son visage vers la terre ; la honte rougit ses pâles joues , et de ses bras tremblants elle couvre son beau sein. Trois fois elle veut fuir, mais trois fois ses genoux chancelants se dérobent sous elle.

a Oithona, crie le fils de Morni, pourquoi veux-tu me fuir? La mort est-elle dans mes yeux, ou la haine dans mon cœur? Doux rayon de l'aurore , qui viens m'éclairer sur cette terre inconnue, pourquoi la tristesse , à ma vue , trouble-t-elle ton âme? Où est ton ravisseur? J'ai soif de le rencontrer; mon glaive impatient de le punir frémit à mon côté. Parle, ô fille de Nuath, réponds-moi; ne vois-tu point mes larmes? Ne crois-tu pas à mon dévouement?

140 L ENLEVEMENT D OITHONA.

— Noble héros, répondit-elle eu soupirant, pourquoi vienstu à travers les mers chercher la malheureuse Oithona? Que n'ai-je pu mourir ignorée, et passer comme la fleur qui naît et se fane inconnue sur le rocher ! Pourquoi viens-tu recevoir mon dernier soupir? J'expire au matin de ma vie, et mon nom sera bientôt oublié , ou on ne le prononcera qu'avec douleur, et mon père versera des pleurs inutiles. Toi aussi, fils de Morni, tu déploreras la perte d'Oithona; mais elle dormira dans la tombe et n'entendra plus la voix et les gémissements de celui qu'elle aimait. Ah ! pourquoi es-tu venu dans cette île funeste?

— Fille de Nuath, je viens chercher ton ennemi , te délivrer ou périr.... Si je succombe , élève mon tombeau sur ce rocher, et, quand tu verras quelque vaisseau bondissant sur les flots, appelle à grands cris les fils de l'Océan, appelle-les, et donne-leur ce glaive : qu'ils le portent au généreux Morni, afin que ce vieillard cesse de tourner ses regards vers le désert, dans l'espérance de voir revenir son fils.

— Et tu crois, répliqua Oithona avec un profond soupir, tu crois que je vivrai dans cette île odieuse, quand le fils de Morni ne sera plus! Mon cœur n'est pas formé de ce rocher; mon âme n'est pas insensible comme cette mer, qui soulève ses vagues à tous les vents et roule les mêmes eaux dans le calme ou dans la tempête. Le même coup qui te renversera m'étendra dans la tombe. Fils de Morni, nous mourrons ensemble : oui, le trépas m'est cher, et la tombe me sera douce auprès de toi. Ile fatale, jamais je ne quitterai tes rochers!...

« Lathmon venait de partir pour la guerre : il allait combattre à côté de mon père sur les rochers de Dutormo. La nuit vint. J'étais assise dans mon palais , à la clarté d'un chêne embrasé. Les vents sifflaient comme la voix grêle des fantômes dans la cime des arbres : j'entends tout à coup des armes retentir; je tressaille de joie : je croyais que c'était Gaul revenu du pays de Morven. Hélas ! c'était le farouche Duromath; il entre les yeux étincelants, son glaive encore fumant du sang de mes amis : le cruel avait massacré tous ceux qui pouvaient défendre la pauvre Oithona.

« Que pouvais-je faire? Mon faible bras ne pouvait lutter contre mon ravisseur : il me saisit et, sourd à mes cris , il m'entraîne éplorée sur son vaisseau. Il craignait le retour du

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brave Lathmon, du frère de la triste Oithona; mais regarde, c'est lui, le voilà, notre ennemi, qui fend les flots de l'Océan : il vient environné de ses guerriers! Qu'ils sont nombreux! Fils de Morni, où porteras-tu tes pas?

— Au combat! crie le héros en tirant son glaive. Je n'ai jamais fui, et je commencerais à connaître la peur, quand les ennemis s'avancent! Retire-toi, Oithona, sous l'abri de cette caverne, jusqu'à la fm du combat.

« Morlo , apporte les arcs de nos aïeux , et le carquois de mon père : que les trois guerriers qui nous accompagnent décochent les flèches, et nous, combattons avec la lance. Quelle foule de guerriers sur le rocher! C'est une armée entière; mais nos âmes ne faibliront point ! »

Oithona s'est réfugiée dans sa caverne : une lueur d'espoir luit au milieu du trouble de son âme , comme l'éclair trace un sillon de feu sur le nuage orageux; son cœur en secret vient de former un noble projet; son œil devenu farouche n'a plus de larmes.

A l'aspect du fils de Morni, Duromath s'avançait à pas lents. Le mépris contractait son visage redouté ; le sourire de l'insulte était sur ses lèvres ; son œil fauve étincelait sous l'épaisseur de ses sourcils rougeâtres.

« D'où viennent ces étrangers? dit-il. Est-ce un naufrage qui vous a poussés sur les rochers de Tromathon, ou venezvous me ravir la belle Oithona? Malheur, malheur à ceux que rencontre le bras de Duromath!... Moi, je n'épargne pas le faible: j'aime à me baigner dans le sang de l'étranger ! Oithona est dans mon ciel un astre solitaire. Je jouis seul de sa beauté. Faible guerrier, prétendrais-tu troubler ma possession ? Et si tu l'oses, espères-tu jamais revoirie palais de tes pères?

— Tu ne reconnais donc pas le fils de Morni ? lui cria Gaul en brandissant ses armes. As-tu donc oublié le jour où tu fuyais lâchement devant moi, quand mon glaive fauchait l'armée de Lathmon sur les collines de Morven? Duromath, tu me parles avec insolence, parce que tu sens tes guerriers debout derrière toi; mais crois-tu que leur nombre m'intimide? Je ne suis pas de la race des lâches ! »

A ces mots, il s'élance rapide comme la foudre. Duromath surpris cherche un abri parmi ses guerriers; mais Gaul l'atteint de sa lance, lui perce le flanc, et, d'un coup de son large

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glaive, tranche sa tête, dont le regard mourant le menace encore.

Trois fois le fils de Morni saisit par les cheveux et secoue cette tête sanglante. Les guerriers de Duromath fuient éperdus : les flèches de Morven font pleuvoir sur eux la mort, ils tombent comme des cerfs sous l'épieu des chasseurs. Le reste des fuyards regagne les vaisseaux et disparaît sur les mers.

Gaul court aussitôt à la caverne d'Oithona ; il aperçoit un jeune homme appuyé contre un rocher. Une flèche était enfoncée dans son sein, et ses yeux éteints roulaient encore sous son casque. Le cœur de Morni frémit de pitié; il s'approche, et dit au jeune guerrier ces mots pleins de douceur ;

(c Pauvre enfant, la main de Gaul pourrait-elle te guérir? Je connais les plantes de la montagne, je sais les choisir aux bords des torrents solitaires. Souvent ma main ferma la blessure des héros , et leur voix reconnaissante a béni le fils de Morni. Quel pays habitaient tes aïeux? Sans doute ils furent illustres, jeune infortuné I Quel deuil dans ta patrie ! Tu péris à la fleur de tes ans !

— Oui, répondit l'inconnu, mes parents sont illustres ; mais ils ne pleureront point ma mort, car ma gloire 's'est évanouie comme la vapeur du matin. Un palais s'élève sur les bords de Duvranna , et voit ses tours couvertes de mousse réfléchies dans les eaux du torrent. Il est dominé par un rocher chargé de sapins antiques : tu peux le voir dans ce lointain ; c'est là que mon frère habite , il est renommé dans les combats : remets-lui ce casque brillant. »

Le casque tombe des mains de Gaul à la vue d'Oithona. Blessée et mourante , elle avait pril dans la caverne l'armure d'un jeune guerrier, pour aller chercher la mort au milieu des combattants : elle ouvre à peine ses yeux appesantis j le sang coule encore de sa blessure.

î Fils de Morni, murmure-t-elle encore, prépare ma tombe ; le sommeil de la mort s'empare de mon âme, et mes yeux se couvrent d'un nuage. Ah ! que n'ai-je pu rester à Duvranna! J'aurais joui de ma gloire ; mes jours auraient coulé dans la joie, et mes jeunes compagnes auraient béni mes pas. Mais, hélas! mon bien-aimé, je péris à la fleur de l'âge, et mon père, dans son palais désert, rougira de sa fille, entraînée vivante par un lâche ravisseur ! »

L ENLEVEMENT d'OITHONA. 143

Sa voix s'éteint. La jeune vierge s'afTaisse, pâle et sans vie, sur le rocher de Tromathon. Le héros désolé creusa de ses mains son tombeau. Puis il revint dans sa patrie; mais sa mélancolie profonde attristait toutes les âmes.

Je pris la harpe, et je chantai les louanges d'Oithona : la joie reparut comme une lueur fugitive sur le visage de Gaul; mais il soupirait souvent au milieu des fêtes de ses amis. Ainsi, quand l'orage a cessé, k-s vents épuisés troublent encore par intervalles le silence des airs.

Gmr^

LA

GUERRE DE GROMA.

Malvina pleure la mort d'Oscar, son époux. Ossian, pour charmer ses tristesses, lui raconte la délivrance de Croma, ville d'Irlande.

Crothar, roi de Croma, était vieux et aveugle; Fovar-Gormo, son fils, était trop jeune pour soutenir la guerre. Rothmar, chef de Tromlo, pays voisin, crut l'occasion favorable pour s'emparer de Croma : Crothar envoya demander du secours àFingal, roi de Morven. Celui-ci chargea son fils Ossian de cette expédition; mais, avant l'arrivée des Écossais, Fovar-Gormo, malgré sa jeunesse, ose attaquer Rothmar. Il perd la vie dans le combat, et voit, en mourant, la déroute entière de son armée. Ossian arrive, recommence la guerre, combat Rothmar, le tue, et délivre Croma de tous ses ennemis.

MALVINA

Est-ce ta voix, ô bien-aimé , que je viens d'ouïr? Rarement ton ombre vient caresser mon sommeil. Ouvrez vos palais aériens, pères du puissant Toscar*. Ouvrez leurs portes de nuages; Malvina est prête à vous rejoindre! une voix me l'a annoncé dans mes songes, et je sens que mon âme est prête à prendre son vol.

0 vents, pourquoi avez-vous quitté les flots du lac? Vos ailes ont agité la cime de ces arbres, et le bruit a fait évanouir la vision. Mais Malvina a vu celui qu'elle aimait ; son ombre mélancolique flottait sur les vents : ce rayon de soleil dorait les franges de son voile funèbre, qui brillait comme l'or de l'étranger. Oui , c'était la voix de mon unique aimé. Rarement 5on ombre vient me visiter dans mes songes! Et pourtant je l'ai reconnu.

Fils d'Ossian , cher Oscar, tu vis dans le cœur de Malvina : mes soupirs se lèvent avec l'aurore, et mes larmes descendent avec la rosée de la nuit. Cher objet de mes amours, je fleurissais en ta présence comme un jeune arbrisseau; mais ta mort, comme un vent brûlant, a flétri ma jeunesse.

Ma tête s'est penchée : le printemps est revenu avec ses rosées bienfaisantes, mais je n'ai point refleuri. Mes jeunes com-

^ . Malvina était fille de Toscar.

LA GUERR.E DE CROMA. 145

pagnes me voyaient dans un morne silence au milieu de ma demeure : elles touchaient la harpe pour rappeler la joie dans mon âme ; mais les larmes coulaient toujours sur les joues de Malvina.

En voyant ma tristesse profonde, les vierges me disaient: « Pourquoi persévérer dans ta douleur, ô la plus belle des filles de Lutha ? Ton bien-aimé était-il donc à tes yeux plus beau que le premier reflet du matin? ))

OSSIAN

0 ma fille, ta voix charme mon oreille : tu as, sans doute , entendu dans tes songes les chants des bardes décédés, lorsque le sommeil descendait sur tes yeux au doux murmure du Moruth ; tu as entendu leurs concerts dans un beau jour, au retour de la chasse , et tu répètes leurs chants mélodieux. Tes accents, ô Malvina, sont suaves comme ceux des esprits du ciel; mais ils attristent l'âme.

Il est un charme dans la tristesse , lorsqu'elle est tendre et que le cœur est en paix; mais le chagrin , ô Malvina, consume l'homme , et ses jours s'éteignent bientôt dans les larmes : il tombe comme la fleur que la nuit a couverte de rosée, et que le soleil du midi vient brûler de ses rayons. Ma fille, prête l'oreille aux chants du vieil Ossian; laisse-le se rappeler auprès de toi les actions de sa jeunesse!...

Fingal m'ordonna un jour de déployer mes voiles. J'obéis.... J'arrive et j'entre dans la baie de Groma, au riant pays d'Inisfail. On voit s'élever sur la côte les tours antiques du palais de Crothar. Ce héros, dans sa jeunesse, avait acquis une grande renommée ; mais aujourd'hui les années accablaient sa vaillance. Rothmar l'assiégeait dans son palais.

Fingal , irrité de sa perfidie, envoya son fils Ossian secourii le compagnon de sa jeunesse et combattre Rothmar. Je députe un barde , qui me devance : j'arrive sur ses pas au palais de Crothar.

L'illustre vieillard était assis au milieu des armes de ses pères. Ses yeux ne voyaient plus; ses cheveux blancs flottaient sur ses épaules; un bâton de houx soutenait son corps voûté, et sa voix cassée murmurait tout bas les chants des siècles antiques. Le bruit de nos armes frappe son oreille ; il se lève avec efTort, étend sa main tremblante , me touche, et bénit le fils de Fingal.

Ossian. 7

« Ossian, me dit-il, mes forces sont évanouies. Que ne puis-je lever ce glaive, comme au jour où je combattais près de ton père à Strutha! Ton père était le premier des mortels; mais Grothar n'était pas non plus sans gloire. Le roi de Morven loua mon courage et plaça sur mon bras le bouclier de Calthar, qu'il avait tué dans la guerre. Ne le vois-tu pas suspendu à cette voûte ? Hélas ! mes yeux ne peuvent plus le voir. Ossian, as-tu la force de ton père? Laisse-moi toucher ton bras. »

J'obéis à son désir; ses mains -tremblantes touchent mon bras : il soupire ; il pleure :

« Mon fils , me dit-il , tu es moins robuste que le roi de Morven; mais qui pourrait égaler la puissance de ce héros? Guerriers de Groma, qu'on prépare ma fête ; que nos bardes chantent. Amis , c'est un héros de la race de Fingal qui visite aujourd'hui mon palais ! »

Le festin s'apprête. Les harpes résonnent. La joie règne dans les palais; mais cette joie bruyante déguise à peine la douleur qui habite au fond des cœurs. G'est le faible et pâle rayon de la lune qui effleure un nuage épais, sans le pénétrer.

Les chants cessent. Le roi de Groma élève la voix : il me parle sans verser une larme ; mais ses sanglots interrompent cent fois ses paroles.

c( Fils de Fingal , ne remarques-tu pas la tristesse qui règne dans mon palais? Je n'étais pas triste dans mes fêtes, quand mes guerriers vivaient I Je me réjouissais avec les étrangers, quand mon fils était près de moi; mais il a disparu comme un météore qui s'éteint sans laisser derrière lui nulle trace de lumière. Il est mort, ce jeune héros, en combattant pour son père!

« Le chef de Tromlo , Rothmar, avait appris que j'étais aveugle, et que mon bras affaibli ne portait plus le glaive. Son ambition s'éveille , il vient à Groma , mes guerriers surpris tombent sous ses coups.

« Indigné, je prends mes armes; mais faible, mais privé de la vue , que pouvait Grothar contre ses ennemis? Mes pas erraient au hasard , je rugissais de douleur autour de mon palais. Je rappelais par de vains désirs les jours heureux de ma jeunesse , ces jours où je combattais , où je triomphais à travers la mêlée.

« Mon fils * revint de la chasse : son bras, trop jeune encore, n'avait point brandi le glaive dans le combat ; mais son cœur était magnanime, et le feu de la valeur éclatait dans ses yeux. Il vit le trouble et les pas chancelants de son père; je l'entendis soupirer.

« Mon père, me dit-il , est-ce ma faiblesse qui t'afflige? Gé- K mis-tu de n'avoir point de fils qui puisse te défendre? Mon (c père, je commence à sentir la force de mon bras. Déjà j'ai « tiré le glaive en secret, je sais bander l'arc et décocher la « flèche. Permets que j'aille attaquer tes ennemis ; permets- « le-moi, ô mon père , je sens brûler mon cœur!

« — Oui, tu les combattras, lui répondis-je; va, mon fils! a mais que les autres guerriers marchent devant toi, afin que, o: si mes yeux ne peuvent te voir revenir vainqueur, je puisse c du moins entendre ta marche triomphante ! a

« Il part , il combat, il meurt. L'odieux Rothmar s'avance vers mon palais : le meurtrier de mon fils approche à la tête de son armée!

— Ce n'est pas ici le temps , dis-je alors à Crothar, de remplir la coupe de la joie. »

A ces mots, je prends ma lance; mes guerriers virent mes yeux flamboyer de colère et se levèrent autour de moi. Nous marchâmes toute la nuit sur la colline.

Au retour de la lumière , une vallée étroite et couverte de verdure se découvre devant nous. Sur les bords du ruisseau qui l'arrose , nous reconnaissons les guerriers de Rothmar à l'éclat de leurs armes. Notre attaque les surprend, les disperse : ils fuient; Rothmar périt de ma main.

Le soleil n'était pas encore descendu vers le couchant, lorsque je revins présenter à Crothar les armes de son ennemi. Le vieillard voulut les toucher de ses mains, et la joie du triomphe éclaira son visage.

Les guerriers se rassemblent dans le palais ; la fête recommence; la coupe de la victoire est vidée à la ronde; cinq bardes s'avancent et chantent tour à tour les louanges d'Ossian: tout le feu de leur âme passait dans leurs chants, et dix harpes accompagnaient leurs voix.

Le retour de la paix répandait l'allégresse dans Groma. La

i . Fovar-Gormo , fils de Crothar.

nuit descendit sans troubler cette douce sécurité , et l'on vit sans alarmes renaître l'aurore. Nul ennemi ne fit briller sa lance dans les ténèbres. Tout le pays était dans la joie : Rothmar gisait sur le champ de la mort.

J'élevai ma voix pour chanter le fils de Crothar, tandis qu'on le portait à sa dernière demeure. Son père était présent : on ne l'entendit point soupirer ; sa main cherchait la blessure de son fils : il la trouve au cœur. Une joie fière anime son visage ; il vient à moi et me dit :

« Félicite-moi, Ossian, car mon fils n'est pas tombé sans gloire. Sa jeune valeur a rencontré la mort, mais en face. Heureux ceux qui meurent dans leur jeunesse, quand tout retentit du bruit de leur nom !

c( L'homme faible et lâche ne les verra point vieillir dans leur demeure ; il n'insultera point par un sourire à leur caducité. Leur mémoire est célébrée dans leurs chants, et les larmes des jeunes filles coulent pour eux!

(c Mais les vieillards déclinent par degrés, et voient la renommée de leur jeunesse se perdre dans l'oubli; ils tombent dans le secret , et souvent ils n'ont plus de fils pour les pleurer. L'indifl"érence conduit leurs funérailles , et la pierre qui doit conserver leurs noms est posée sans larmes !

« Heureux ceux qui meurent dans leur jeunesse, environnés de toute leur gloire 1 »

qo^^l::^

NINA DE BERRATHON.

Fingal, dans son voyage de Loclin, où il avait été appelé par Starno, père d'Agandecca (voy. Fingal, chant III \ relâche à Berrathon, petite île de la Scandinavie. Reçu splendidement par Larmor, chef de cette contrée, il lui jura une amitié éternelle , et lui en donna bientôt une preuve éclatante.

Larmor fut détrôné et jeté en prison par Uthal, son propre fils. Fingal envoya aussitôt Ossian et Toscar, père de Malvina , pour briser les fers de Lamor. Uthal était d'une beauté rare; Nina-Thoma, fille de Tor-Thoma, prince voisin de Berrathon, en devint éprise, et s'enfuit avec lui. Il la quitta bientôt pour une autre, et, pour se défaire de Nina, la conduisit dans une île déserte. Nina fut délivrée par Ossian , qui vint à Berrathon avec Toscar, défit l'armée d'Uthal, et le tua de sa main. Nina , dont l'amour n'était pas éteint par la perfidie de son amant, mourut de douleur en apprenant sa mort. Ossian et Toscar rétablirent Larmor sur le trône de Berrathon , et retournèrent triomphants vers Fingal.

On nomme ce poème , en Ecosse, le dernier hymne d'Ossian.

0 torrent! caresse de tes flots, bleus comme le ciel, l'étroite vallée de Lutha ' ; forêts antiques , penchez-vous du haut des monts pour l'ombrager, quand, au milieu du jour, le soleil y darde tous ses feux.

On y voit le chardon solitaire, dont la chevelure grisâtre est le jouet des vents.

La fleur incline sa tête au souffle de la brise , et semble lui dire : (r Zéphyr importun, laisse-moi reposer, laisse-moi rafraîchir mon calice dans la rosée dont la nuit m'a couverte. L'instant qui doit me flétrir est proche, et le vent jonchera bientôt la terre de mes débris. Demain, le chasseur, qui m'a vue dans toute ma beauté, reviendra : ses yeux me chercheront dans la prairie que j'embellissais : ses yeux, hélas! ne m'y trouveront plus !...;)

Ainsi l'on viendra dans ces lieux prêter en vain l'oreille pour entendre la voix d'Ossian ; elle sera éteinte. Le chasseur, au lever de l'aurore, s'approchera de ma demeure; il n'y entendra plus les sons de ma harpe, a Où est, dira-t-il, où est le

4.Luthaétaitla patrie de Malvina, femme d'Oscar, fils d'Ossian.

150 NINA DE BERRATHON.

fils de l'illustre Flngal? » Le silence lui répondra, et des larmes amères couleront sur ses joues.

Viens donc, ô Malvina , viens, en chantant, me conduire dans la riante vallée de Lutha ; élèves-y mon tombeau.

Malvina , où es-tu ? Je n'entends point ta voix chérie , je n'entends point tes pas légers : approche, fils d'Alpin', viens me dire où est la fille de Toscar.

LE FILS d'alpin.

J'ai passé près des murs antiques de Tar-Lutha '. La fumée ne s'élevait plus de la salle des festins ; les cris de la chasse avaient cessé; un morne silence couvrait les bois de la colline.

J'ai vu les filles de Lutha qui revenaient un arc à la main. Je leur ai demandé où était Malvina ; elles ont tourné la tête , sans me répondre, et leur beauté paraissait voilée de tristesse : telles dans la nuit s'obscurcissent les étoiles , lorsque leur lumière s'éteint dans un humide brouillard.

OSSIAN

Repose en paix, fille du généreux Toscar. Astre charmant, tu n'as pas brillé longtemps sur nos montagnes. Belle et majestueuse, au moment où tu as disparu, tu ressemblais à la lune quand elle réfléchit son image tremblante sur les flots ; mais tu nous as laissés dans une cruelle obscurité. Nous sommes assis près du rocher, au milieu d'un vaste silence, et sans autre lumière que celle des météores. Astre charmant, pourquoi as-tu sitôt disparu?

Semblable au point brillant qui part de l'Orient , tu t'élèves dans les airs; tu vas rejoindre les ombres de tes aïeux, et t'asseoir à leurs côtés dans le palais du tonnerre '.

Un nuage domine la montagne de Cona ; ses flancs d'azur touchent au firmament; il flotte au-dessus de la région où soufflent les vents : c'est là qu'est la demeure de Fingal.

Le héros est assis sur un trône de vapeurs , sa lance aérienne

•I . La tradition n'a pas gardé le nom de ce fils d'Alpin. Alpin était un des principaux bardes de Fingal.

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