TRENMOR EUT DEUX EILS
Tràhal , premier roi de Morven , et Conard, premier roi d'Irlande.
COMHAL. CoRMAR , II" Foi d'Irlande.
Fingal. Cairbar-mac-Cormag,
■In. M — I — - IIP roi d'Irlande.
Ossian,Fillan,Fergus, Ryno, BOSMINA. ' —■— — -
I Artho , et Ferad-Artho,
Oscar. ^ IV* roi d'Irlande. rétabli
I sur le trône
Cormac , d'Irlande
V* roi d'Irlande, par Fingal.
assassiné par Caïrbar d'Atha.
Caïrbar, averti de l'approche des Calédoniens, assemble ses guerriers, et tient un conseil où Foldath, chef de la tribu de Moïna, parle avec mépris de l'ennemi. — Cette bravade excite le mécontentement des autres chefs. Caïrbar écoute quelque temps leurs débats; puis il fait préparer une fête dans la plaine de Lena , et députe un barde à Oscar, fils d'Ossian, pour l'inviter à s'y rendre. Caïrbar avait résolu de faire égorger ce héros au milieu de la fête. — Oscar arrive : une querelle s'élève entre lui et Caïrbar ; on en vient aux mains ': tous deux perdent la vie.
L'armée de Fingal entend le bruit du combat et vole au secours d'Oscar. Les guerriers d'Irlande prennent la fuite et se retirent derrière l'armée de Cathmor. Fingal, après avoir pleuré son petit-fils , ordonne à Ullin, un de ses bardes, de porter son corps à Morven, et de lui élever un tombeau. — La nuit vient. — Althan raconte à Fingal le meurtre de Corraac. — On envoie Fillan sur la colline de Mora, pour observer les mouvements de Cathmor. — Ainsi finit le premier chant.
Les premiers rayons du soleil levant nuançaient d'or l'azur des flots. Les vertes collines d'Ullin s'inondaient de lumière; les arbres en fleur secouaient au souffle des zéphyrs leurs parfums éparS; et la blanche écume des cascades jaillissait de roche en roche.
Deux coteaux chargés de chênes antiques dominent une étroite vallée, où coule un ruisseau paisible. Dans cette solitude erre à pas lents Caïrbar*, chef d'Atha; sa main brandit sa lance; ses yeux fauves expriment une sombre terreur.
Du fond de son âme s'élève l'image de Cormac, sanglant et mutilé ; le pâle fantôme du jeune héros perce les voiles de la nuit ; le sang ruisselle de ses flancs aériens.
Trois fois Caïrbar jette sa lance sur la bruyère; trois fois il porte la main à sa barbu. Ses pas sont courts et pressés : souvent il s'arrête et agite ses bras nerveux.
Ainsi, quand l'orage s'amoncelle, on voit le nuage de la foudre changer de forme à chaque rafale des vents et, couvrant
< . Caïrbar, fils de Borbar-Dulhul, descendait en droite ligne de Larlhon, chef de la prcmitTC colonie di's Firbolg , qui s'élablil dans le midi de l'Irlande; Caël était le nom de l'autre colonie qui habilail le nord de celle ile. C'est de celle dernière qu'élaienl les premiers rois d'Irlande.
les vallons d'une teinte sinistre , menacer la contrée d'un immense désastre.
Tout à coup Caïrbar fronce le sourcil et saisit sa lance. Il couvre du regard la plaine de Lena, il aperçoit la déroute des guerriers qu'il avait envoyés à la découverte sur les bords de l'Océan. La peur précipitait leurs pas, ils accouraient en désordre ; c'était un pêle-mêle de fuyards.
Caïrbar comprit que l'ennemi s'avançait , et appela les chefs de son armée.
La terre retentit sous leurs pas ; ils arrivent : tous à la fois tirent le glaive. Là paraissent Morlath au visage sombre, Hidala à la longue chevelure. Cormac s'appuie sur sa lance, en roulant ses yeux fauves sur tout ce qui l'entoure. Plus farouche est encore, sous deux épais sourcils, le regard de Malthos.
Au milieu d'eux s'élève l'inébranlable Foldath *. Sa lance est comme le sapin de Slimora qui lutte avec les vents : son bouclier mutilé porte la trace de cent combats , et son œil méprise le danger. Ces chefs , suivis de la foule des guerriers , se pressent autour de Caïrbar.
L'espion de l'Océan , Moranal, accourt de la plaine de Lena; ses yeux égarés semblaient sortir de sa tête , ses lèvres étaient pâles et tremblantes, tous ses membres suaient la terreur.
« Eh quoi 1 s'écrie-t-il , l'armée d'Érin est tranquille et silencieuse comme une forêt au déclin du jour, et Fingal est sur la côte! Fingal , ce grand chef de Morven , si terrible dans les combats !
— As-tu vu ce guerrier? dit Caïrbar en soupirant; ses héros sont-ils en grand nombre? Lève-t-il la lance des combats, ou apporte-t-il la paix?
— Il n'apporte pas la paix, ô Caïrbar; j'ai vu sa lance levée. Le sang de mille guerriers en rougit l'acier. Il a sauté le premier sur le rivage. La vieillesse n'a point affaibli sa vigueur. Ses membres nerveux se meuvent avec souplesse. Il porte à son côté ce glaive dont le premier coup donne la mort. Son
< . Foldath , roi de Moraa, joue un grand rôle dans la suite du poème ; son caractère fier et inflexible se soutient jusqu'à la lin : il paraît, par un passage du second chant, qu'il fut le principal confident de Caïrbar, et qu'il eut beaucoup de part à la conspiration contre le jeune Cormac. Su tribu était une des plus puissantes de la nation des Firboigs.
OssiAN» 11
vaste bouclier ressemble à la lune sanglante au milieu d'une nuit d'orage. Ossian, le roi des chants, et Gaul, le premier des mortels, marchent auprès de lui. Connal s'élance sur leurs traces en s'appuyant sur sa lance. Dermid laisse flotter son épaisse et noire chevelure. Le jeune chasseur du Moruth, Fillan, bande son arc. Mais quel est ce héros qui les devance? C'est Oscar, le fils d'Ossian. Son visage brille au milieu des touffes épaisses de ses cheveux , qui tombent en longues boucles sur ses épaules. Ses noirs sourcils sont à moitié cachés sous l'acier de son casque , son glaive résonne à son côté. A chaque pas qu'il fait , les éclairs jaillissent de sa lance. 0 Caïrbar, j'ai fui ses regards terribles I...
— Eh bien ! fuis, lâche, dit Foldath en couroux; fuis, guerrier pusillanime, au bord des fleuves tranquilles de ta patrie I Ne l'ai-je pas vu, cet Oscar? Oui, je l'ai vu dans la mêlée. Il est brave, sans doute; mais il est d'autres guerriers qui savent manier la lance. Caïrbar, Érin a plus d'un héros aussi vaillant que lui. Laisse Foldath s'opposer à ce torrent; son bras arrêtera son coars impétueux; sa lance est couverte du sang des héros, et son bouclier est fort comme le mur de Tura.
— Foldath marchera-t-il seul à l'ennemi , dit Malthos ? Des flots de guerriers inondent la côte ; ne sont-ce pas les mêmes chefs qui défirent Swaran, le vainqueur des enfants d'Érin? Et Foldath ira défier leurs plus braves héros! Présomptueux Foldath, prends avec toi toutes les forces d'Érin, et que Malthos accompagne tes pas. Le carnage a aussi rougi mon glaive ; mais qui m'entendit jamais vanter mes exploits ?
— Enfants d'Ërin, dit le sage Hidala ', gardez-vous que Fin gai entende vos discours. Vos débats le réjouiraient et donneraient une nouvelle force à son bras. Vous êtes braves, ô gueriers, mais il faut aujourd'hui réunir nos forces pour marcher à l'ennemi.
« Alors le plus intrépide tremblera; la lance tombera de la main du plus robuste : nous serons pour eux un nuage effrayant; dès qu'ils sentiront son ombre obscurcir leurs visages : « Voilà, s'écrieront-ils, voilà le nuage de la mort. >
\. llidala ôlail chef de Cloiira, v^iil canton dos Itords dn lac Logo. On verra dans la suite l'éloge de sa beaulé , de son éloquence el de son Ijilenl pour la poésie.
« Fingal pleurera dans sa vieillesse la perte de sa gloire. La terre de Morven ne sera plus foulée par les pieds de ses héros , et la mousse amassée par les ans couvrira les murs de Selma. »
Gomme on voit l'orage rester immobile sur le sommet du Gromia, jusqu'à ce que les éclairs ouvrent et sillonnent ses flancs ; alors une lumière rougeâtre éclaire les vallons , et les esprits de la tempête se réjouissent dans les airs : ainsi Gaïrbar écouta quelque temps ses guerriers, et rompit enfin le silence.
« Allez préparer une fête dans la plaine de Lena. Que mes cent bardes s'y rendent. Toi , 011a, prends la harpe de ton roi, va inviter Oscar à notre fête. Aujourd'hui chants et festins : demain nous briserons les lances I
« Dis-lui que j'ai élevé un tombeau à Cathol ' , et que mes bardes ont chanté ses louanges ; dis-lui que la renommée qu'il s'est acquise au bord du Garun ^ a retenti jusqu'à moi.
<c Le généreux fils de Borbar-Duthul , Gathmor , est absent. Il n'est point avec nous à la tête de son armée, et nous sommes trop faibles contre Fingal.
ce Gathmor ne souffrirait pas qu'on engageât le combat au milieu d'une fête. Son âme est brillante comme le soleil. Mais moi, chef de Temora, je veux combattre Oscar; il tient mille discours outrageants sur la mort de Cathol , mon cœur en est ulcéré; Oscar tombera dans la plaine de Lena, et ma gloire s'accroîtra par son sang. »
A ces nobles accents la joie paraît sur tous les visages; les enfants d'Érin se répandent dans la plaine; la fête est préparée; les bardes commencent leurs concerts.
Nous entendîmes leurs chants d'allégresse; nous crûmes que le vaillant Gathmor était arrivé , Gathmor, l'ami des étran-
4 . Cathol , fils de Maronnan ou Moran , fut tué par Caïrbar , à cause de son attachement à la famille de Cormac. Il avait suivi Oscar à la guerre d'Inislhona. Ce fut là qu'ils contractèrent ramilié la plus intime. Après la mort de Cathol, Oscar envoya un défi à Caïrbar, qui eut la prudence de ne pas l'accepter ; mais il conserva toujours un secret ressentiment contre Oscar , et il se venge ici lâchement en invitant Oscar à une fête pour l'assassiner.
2. Il fait allusion à la guerre d'Oscar contre Caros, qu'on croit être le même que Carausius.
gers, le frère du farouche Caïrbar. Que leurs âmes étaient différentes ! celle de Gathmor était pure comme la lumière des deux.
Ses tours s'élevaient sur la rive du fleuve d'Atha. Sept routes conduisaient à son palais; sept chefs veillaient sans cesse sur ces routes, pour inviter les étrangers à ses fêtes. Gathmor se cachait dans l'épaisseur de la forêt pour se dérober à la louange.
011a vient inviter Oscar. Mon fils part suivi de trois cents guerriers. Les dogues légers bondissent sur la plaine de Lena et font retentir les échos de leurs longs aboiements. Ce ne fut pas sans douleur que Fingal vit partir mon jeune héros. Il redoutait l'ami de Caïrbar, il craignait que sa fête ne couvrît quelque noir complot.
Oscar s'avance , la lance de Gormac à la main. Cent bardes viennent au-devant de lui. Caïrbar cache sous un sourire la trahison qu'il médite dans le fond de son âme. La fête commence : l'allégresse brille sur le front des guerriers de Caïrbar; mais c'est le rayon mourant du soleil prêt à cacher sa tête enflammée dans l'orage.
Caïrbar se lève en fronçant le sourcil : tout à coup les cent harpes se taisent. Le bruit des boucliers se fait entendre; 011a, dans l'éloignement, entonne le chant de douleur : mon fils reconnaît le signal de la mort, se lève et saisit sa lance.
« Oscar, dit le farouche Guïrbar, j'aperçois la lance d'Inisfail! Enfant de Morven, je vois briller dans ta main la lance de Temora, l'orgueil de cent rois, la mort des héros des siècles passés; cède-la, fils d'Ossian, cède-la à Caïrbar.
— Moi! céder la lance de l'infortuné roi d'Érin, céder le présent dont le jeune Gormac honora la victoire que je remportai sur ses ennemis? Quand Swaran eut fui devant Fingal, je volai au palais de Corniac. Transporté de joie, il me donna la lance de Temora.... Caïrbar, il ne l'a pas donnée à un lâche guerrier 1
« Ton visage sombre et farouche ne peut m'effrayer. Tes yeux ne me lancent point les foudres de la mort. Me vois-tu frissonner au bruit de ton bouclier? Les chants d'Olla me fontils trembler? Non; Caïrbar peut épouvanter le faible, Oscar est un rocher!
— Tu ne céderas pas la lance ? répliqua l'orgueilleux Caïr-
bar. Est-ce l'approche de Fingal qui te donne tant d'audace? Fingal, roi décrépit des cent bois deMorven, ne combattit jamais que des lâches : mais il s'évanouira devant Gaïrbar, comme une colonne de vapeurs au souffle des vents d'Atha.
— Si Fingal qui ne combattit que des lâches s'approchait du sombre chef d'Atha, le sombre chef d'Atha céderait bientôt les plaines d'Érin à sa valeur. Gaïrbar, ne parle plus de ce héros : tourne ton glaive contre moi : nos forces sont égales , mais Fingal est comblé de gloire , Fingal est le premier des mortels. »
Les guerriers , les yeux en feu , se pressent autour de leurs chefs menaçants. Mille glaives sortent à demi du fourreau. 011a entonne le chant de bataille. Le cœur d'Oscar palpite de joie, comme s'il entendait le cor belliqueux de Fingal.
L'armée de Gaïrbar fond sur lui.... Fille de Toscar, pourquoi cette larme? Ton amant n'est pas encore tombé. Avant de recevoir la mort , il la donne à mille héros : vois-les abattus par Oscar, comme les arbres du désert, quand une ombre furieuse s'élance dans la nuit, et emporte leurs vertes cimes dans sa main.
Morlath expire : Maronnan n'est plus : Gonnachar se débat dans son sang. Gaïrbar se baisse pour éviter le glaive d'Oscar, et glisse derrière une roche : à l'abri de ce rempart, il lève sa lance et perce le flanc de mon cher Oscar.
Mon fils tombe en avant sur son bouclier, un genou reçoit et soutient le poids de son corps , mais sa lance est toujours dans sa main : Malvina voit tomber à son tour le traître Gaïrbar.
Le fer d'Oscar lui perce le front , fend sa tête altière et sépare en deux sa chevelure sanglante. Gaïrbar est couché sur la poussière, comme un roc détaché des flancs du Grorala.... Mais mon fils ne se relèvera plus 1
Oscar est appuyé sur son bouclier, sa redoutable main tient encore sa lance. Les enfants d'Érin, dispersés et tremblants, poussent au ciel mille cris de joie que les échos de Lena répètent dans le lointain.
Fingal entend ces cris, il saisit la lance de son père, vient à nous et nous adresse ces paroles de douleur : <t J'entends le bruit de la guerre. Le jeune Oscar est seul; levez-vous, enfants de Morven, volez au secours de ce héros!... »
Ossian s'élance : Fillan bondit dans la plaine. Fing-al lessnit à grands pas : son bouclier jette un éclat terrible; les enfants d'Érin l'aperçoivent dans l'éloignement et frissonnent à son aspect. Tout leur annonce que le couroux de Fingal s'allume et que leur mort approche.
Nous arrivons , Fillan et moi : nous combattons. Érin soutient un moment le premier choc; mais quand le terrible roi de Morven arriva, quel cœur d'acier eût pu résister? Les guerriers d'Érin fuient : la mort les poursuit.
Nous trouvâmes Oscar couché sur le bouclier , noyé dans une mare de sang : tous nos guerriers restent muets , accablés de douleur; tous détournent la vue et pleurent. Fingal s'efforce en vain de cacher ses larmes : il se penche sur mon fils , et prononce ces paroles, vingt fois interrompues par ses sanglots :
a Oscar, tu péris au milieu de ta course 1 Le cœur d'un vieillard palpite sur toi. Il voit les combats que l'avenir lui promet. Ces combats sont retranchés de ta gloire. Quand la joie habitera-t-elle dans Selma? Quand la douleur sortira-t-elle de Morven ?
« Mes enfants périssent l'un après l'autre. Fingal restera le dernier de sa race ; la gloire que j'ai acquise passera. Ma vieillesse sera sans amis ; assis dans mon palais solitaire , je ne te verrai point revenir triomphant, je n'entendrai point le bruit de tes armes. Pleurez , héros de Morven , Oscar ne se relèvera plus. ï
Ils le pleurèrent, ô Fingal! ce héros cher à leur cœur, dont chaque exploit marquait une victoire. La paix et la joie revenaient avec lui! Le père aujourd'hui ne pleura point la perte de son jeune fils; le frère ne donna point de larmes à la mort de son frère.... car le chef du peuple allait expirer. A ses pieds Luath et Branno , ses dogues fidèles, poussaient de tristes hurlements.
Quand Oscar vit autour de lui ses amis en pleurs , sa poitrine se gonfla de soupirs. « Les gémissements de ces vieillards, nous dit-il, le cri de ces animaux fidèles, l'éclat soudain de ces chants de douleur, ont attendri mon âme, cette âme jusqu'alors insensible comme l'acier de mon glaive. Ossian , porte-moi sur mes collines ; élève le monument de ma gloire.
« Place le bois d'un cerf et mon glaive dans ma fosse; le torrent emportera peut-être la terre qui la couvrira, le chas^ seur trouvera ce fer et dira : « Ce fut là le glaive d'Oscar. »
C'en est donc fait, ô mon fils 1 ô ma gloire 1 Oscar, je ne te verrai plus. On racontera aux autres pères les exploits de leurs enfants, et moi je n'entendrai plus parler de mon Oscar. La mousse couvre les quatre pierres grisâtres de ta tombe; le vent gémit à l'entour.... Nous combattrons sans toi; tu ne poursuivras plus les timides chevreuils!...
Quand un guerrier reviendra des guerres étrangères et dira : « J'ai vu près d'un torrent la tombe d'un chef, il tomba sous les coups d'Oscar, le premier des héros; » peut-être j'entendrai sa voix : peut-être alors un sentiment de joie renaîtra dans mon cœur.
La nuit tombant des cieux nous aurait trouvés abîmés dans notre douleur, et le matin de retour aurait encore vu couler nos larmes , si Fingal , bannissant sa tristesse , n'eût élevé sa voix. A ses accents, les chefs de Morven , comme sortant tout à coup d'un rêve pénible , lèvent leurs têtes autour de lui.
« Jusqu'à quand pleurerons-nous sur cette terre étrangère? Nos larmes ne rendront point la vie à ce héros. Il vient un jour où le brave succombe et n'est plus connu sur ses collines.
« Guerriers, où sont nos pères ? Ces astres ont brillé dans leur course et disparu pour toujours. Le bruit seul de leur renommée est parvenu jusqu'à nous. Ils furent cependant la gloire et la terreur de leur siècle.
t Guerriers, nous passerons comme eux; mais rendonsnous fameux tandis que nous le pouvons, laissons derrière nous l'éclat de notre renommée, comme l'astre du jour laisse après lui les derniers traits de sa lumière, quand il cache son front radieux dans l'occident.
« Uilin, mon vieux barde , monte le vaisseau de ton roi, porte Oscar à Selma. Que les jeunes filles de Morven pleurent : nous combattrons dans Érin pour la famille de Cormac. Mes jours commencent à décliner : je sens que mon bras s'affaiblit. Mes aïeux se penchent sur le bord de leurs nuages, pour recevoir leur fils chargé d'années ; mais , avant de les rejoindre, je verrai luire encore un rayon de gloire.
« La gloire éclaira le commencement de ma course; la gloire
en éclairera la fin, et ma vie sera un torrent de lumière aux yeux des bardes futurs. «
Ullin déploie ses voiles : le vent du midi souffle, et les vagues portent le vaisseau vers les murs de Selma.... Je restai sur le rivage abîmé dans ma douleur, mais renfermant mes regrets dans le silence.
On prépare la fête de Fingal dans la plaine de Lena; cent héros élèvent le tombeau de Gaïrbar; mais on n'entend aucun hymne à sa gloire, car son âme fut sombre [et sanguinaire. Des bardes se souvenaient du meurtre de Cormac ; que pouvaient-ils dire à la louange de Gaïrbar?
La nuit vient : cent chênes embrasés éclairent la plaine. Fingal s'assied sous un arbre; le vénérable Althan se place au milieu des guerriers et raconte la mort de l'infortuné Cormac; Althan, fils de Connachar, l'ami de CuchuUin, qui habitait le palais de Temora avec Cormac, quand le fils de Semo combattit le généreux Torlath.
D'une voix triste et douloureuse, les yeux remplis de larmes, Althan commença :
Le soleil couchant jaunissait le sommet du Dora, le soir commençait à mêler au jour son ombre grisâtre ; d'inégales bouffées de vent agitaient par intervalles les bois de Temora.
Un nuage épais se forma lentement au couchant; à la pointe du nuage paraissait une étoile rougeâtre; j'étais resté seul dans la forêt.
Tout à coup j'aperçois un fantôme dans les airs. Ses pas s'étendaient d'une colline à l'autre, ses flancs étaient couverts de son bouclier ténébreux. C'était le fils de Semo. Je reconnus les traits de Cuchullin ; mais il passa rapidement dans un tourbillon de vent, et bientôt les ténèbres de la nuit le dérobèrent à ma vue.
Triste, je regagnai le palais de Temora. La salle des fêtes était éclairée de mille lumières; cent bardes avaient accorde leurs harpes. Au milieu d'eux, Cormac ressemblait à l'étoile du matin, quand elle paraît riante sur la colline de l'orient, et qu'elle baigne ses rayons naissants dans des flots de rosée.
Il tenait le glaive d'Artho, et en considérait avec joie la bril-
lante poignée. Trois fois il essaya de le tirer du fourreau, trois fois ses efforts furent vains : sa blonde chevelure flottait sur ses épaules, le coloris du jeune âge animait ses joues.... Je ne pus retenir mes larmes, à la vue de ce rayon de jeunesse qui bientôt allait s'éteindre.
(T Althan, me dit-il en souriant, as-tu connu mon père? que son glaive est pesant! Certes, son bras était fort! Que ne puisje ressembler à ce héros, au moment où son courage s'enflammait! J'aurais, comme Guchullin, combattu le fils de Gantela'; mais les années viendront, Althan, et donneront de la force à mon bras.
vT As-tu entendu parler du fils de Semo? Il devrait être de retour avec sa gloire ; il m'a promis de revenir à la fin du jour. Mes bardes l'attendent pour commencer leurs concerts, et c'est pour lui que ma fête est préparée. »
Je gardais un morne silence, mes larmes coulaient malgré moi, je les cachais avec mes cheveux blancs; mais le jeune Cormac s'aperçut bientôt de ma douleur.
« Fils de Connachar, me dit-il, le roi de Tura n'est-il plus? Pourquoi ces larmes, ces soupirs étouffés? Torlath s'avance-t-il vers nous? Entends-tu la marche de Caïrbar? ils viennent....
« Je le vois à ta douleur, Guchullin n'est plus!... Pourquoi ne volerais-je pas au combat?... Mais mon bras ne peut lever la lance; oh! si j'avais la force de Guchullin! Gaïrbar fuirait devant moi. Je ferais revivre la gloire de mes ancêtres et les exploits des siècles passés. »
A ces mots il prend son arc : des larmes coulent de ses yeux étincelants, le silence et la douleur régnent autour de lui; les cent bardes se penchent et abandonnent leurs harpes, le vent seul en agite les cordes tremblantes, elles rendent un son lugubre et sourd.
On entend dans l'éloignement une voix plaintive : c'était la voix du vénérable Garril , qui descendait du mont Slimora. Il chantait les exploits et la mort de Guchullin.
Les guerriers de ce héros sont répandus en désordre autour de sa tombe, leurs armes sont jetées çà et là sur la terre. Leurs cœurs ont oublié la guerre. Il n'est plus, celui qui embrasait leurs âmes du feu de sa valeur!