Lettres d’un Indien, I
de la légitimité des poèmes en prose, de la prose poétique, et des lois du nombre. Les discussions avaient pour point de départ le Télémaque de Fénelon; pour occasion, les idées de Fénelon lui-même ou de La Motte sur le nombre et la rime, et d’autres circonstances littéraires que ce n’est pas ici le lieu d’étudier. La collectionintitulée Histoire et Mémotres de l’Académie des Inscriptions contient de savantes ou ingénieuses contributions de Louis Racine ‘, de Le Batteux?, de l’abbé Fraguier *. L'opinion de ce te n'a plus g guère de défenseurs, parce que le besoin d’un poème épique régulier, du genre de la Henriade, se fait de moins en moins sentir. Entre 1713 et 1760, on avait écrit plusieurs fois, comme De Longue, en faveur de la poésie en prose et de la prose cadencée. De la poésie, voilà ce qu’on demande. On n’oserait pas encore donner à une Prise de Jéricho le nom de poème en prose en quatre chants, comme le fera M°° Cottin ; mais on risque une traduction en prose poétique des Jardins du P.Rapin‘. D'Alembert fait la théorie du genre, et Marmontel rime de la prose ou dérime des vers, et produit alternativement Bélisaire ou Les Incas. Le succès de l'Hymne au Soleil de Reyrac, auquel nous allons revenir, est dû en partie à la prose poétique dans laquelle il est écrit. On pressent ce que nous voyons distinctement au- Jourd’hui, que la vraie poésie n’est pas dans des vers comme ceux qui s’écrivent alors ; on essaie timidement, iei et là, de couler des sentiments poétiques dans une prose moins définie et moins usée. Des traductions de poètes comme Thomson, Young, Klopstock, d'ouvrages en prose comme ceux de Gessner ou l’Ossian de Macpherson, fournissent à la fois des essais et des modèles. La prose française, sous la plume du plus médiocre traducteur, devient alors forcément poétique ; elle prend de la couleur, elle dépouille son abstraction, elle devient bien différente de la prose et des vers qu'on lit habituellement. C'est une forme qui plait,
1. Histoire et Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres : Histoire, années 1738, 1739, 1740.