Journal Encyclopédique, juin
à l'ouvrage environ trois pages‘: mais, selon son habitude, il se borne à des réflexions tout à fait générales, suivies d’une longue citation. L'auteur de l’article ne rappelle pas les traductions précédentes d’Ossian ; tout au plus y fait-il allusion en disant : « Les morceaux qui suivent nous donnent une idée plus particulière des anciennes poésies.. » Il reconnaît après tant d’autres dans cette poésie les « défauts » et les « beautés » de la poésie orientale ; il y voit surtout la poésie naturelle : « Elle peint les objets avec les couleurs simples, naïves et quelquefois sublimes que donne la nature, mais privée des avantages que donnent les lumières. » Le morceau cité est L'Amour et l’Amitié.
L’article de L'Année Littéraire est court (quatre pages pour Ossian sur les neuf dont ilse compose), mais plus élogieux que celui du Mercure *. Après avoir résumé ce que l’on sait d'Ossian, il cite trois morceaux empruntés à la Nuit d’octobre, aux Malheurs d’Armin et à Minona. À propos du second, il rappelle « ce genre d’enthousiasme lugubre qui animait le célèbre Young ». Il apprécie avec beaucoup d'enthousiasme le genre particulier d’Ossian : « Vous y trouverez des traits d'imagination forte, d’enthousiasme noble, de ce style tout à la fois simple et sublime qui élève l’âme et que n’a point corrompu l’épidémie du bel esprit. » Ïl remarque que Minona « présente un début noble et sublime dans le genre de l’Ode ». C’est l’invocation à l'étoile du soir. À travers les palissades des genres classiques, Fréron semble discerner le véritable caractère d’Ossian, et comment ce faux poète épique fournira surtout des thèmes et des tableaux aux lyriques de l’âge suivant.
La Gazette des Deux-Ponts, qui consacre deux colonnes aux Contes, expédie les Poésies Erses en quelques lignes * Ce journal suppose bien connu l’Ossian du Journal Etranger. « La nouvelle version est plus complète. » Surtout « ces vers prouvent que le génie est indépendant des siècles... et que dans son état brut il a droit à notre estime ». Ecrites sur le sol germanique, à l'heure même et près
Mercure, août 1772.
Année Littéraire, 1772, III, 28. / Gazelte Universelle de Littérature, Deux-Ponts, 1772, p. 383.
Le marquis de Saint-Simon 261
des lieux où les génies originaux déchaïnaïent le Sturm und Drang, où l’on réclamait les droits de la Naturpoesie, de l’'Urpoesie, ces lignes si réservées acquièrent de ce voisinage un intérêt particulier.
Cependant cette sorte d’anthologie n’avait pas fait avancer le public dans la connaissance des deux grands poèmes ossianiques. En 177%, quatorze ans après la première révélation d'Ossian, ni Fingal ni Temora n’étaient encore traduits en français. On ne connaissait de ces poèmes que des fragments très courts et surtout très isolés, absolument impropres à donner une impression d'ensemble de ces épopées dont on parlait tant ; soit qu'aucun éditeur ne se fût trouvé pour courir le risque d’une publication peut-être infructueuse, soit que les traducteurs fussent allés d’instinct aux poèmes plus courts, plus lyriques, et plus abordables. Enfin quelqu’un osa : les presses d'Amsterdam nous envoyèrent une traduction de Temora. Tout est intéressant dans cette tentative, la personne de l’auteur, sa méthode de traduction, ses idées sur Ossian.
Maximilien-Henri, marquis de Saint-Simon (1720-1799), de la branche des Saint-Simon-Sandricourt, parent éloigné de l’auteur des Mémoires, et oncle à la mode de Bretagne de Saint-Simon l'économiste, ayant quitté de bonne heure les armées du roi où il avait servi avec distinction, se livra dans la retraite à ses goûts de botaniste, d’historien et de littérateur. Il paraît avoir pratiqué avec assez de sûreté, comme tant d'hommes de sa génération, le latin, l'italien et l’anglais : du moins nous avons de lui des traductions de ces trois langues. Comme Turgot, il s’adonnait à la traduction avec un goût marqué, parce qu'il avait comme Jui sur cette matière des idées personnelles et tout un système arrêté. Bien différent des traducteurs à la tâche, dont la plume mercenaire reproduit sans trêve d'innombrables ouvrages, ce grand seigneur a réfléchi avant d’écrire, et n’écrit que pour vérifier et exprimer ses idées. Ses ouvrages
sont publiés en Hollande, édités avec luxe et à tirage assez restreint. Ils sont donnés comme exemple et comme preuve des idées de l’auteur sur l’art de traduire.
Il avait déjà cherché à faire connaître ces idées par son Essai de traduction littérale et énergique ‘, qui débute par l’Essai sur l'Homme, de Pope, et qui à cause de cela est souvent catalogué sous ce titre. Mais le second volume contient sept morceaux différents, empruntés à Pope, à Milton, à Addison, à Prior, à Gay, à Guarini, à Lucain. Partout, le texte est imprimé en regard de la version française. Dans la Préface, il expose qu’il a des « principes et des règles de traduction », et donne une théorie de la traduction exacte, fondée avant tout sur ce principe: « La Nature est une, et l'humanité n’est qu’une. » Principe essentiellement classique ; si l’homme est partout le même en son fond, les langues dont il se sert ne peuvent tellement différer que toute idée ne puisse se rendre avec certitude d’un idiome dans un autre. « La diversité des langues n'en apporte aucune à la sensation : ainsi l'expression d’une image familière doit être énergique en toute langue. » Cependant, comme les langues diffèrent d'expressions et ont toutes des lacunes, il appartient au traducteur de compléter la sienne pour la rendre capable de porter le poids de la pensée universelle. Il formera « des noms adoptifs », qu'il imitera ou empruntera d’autres idiomes. Et qu'on n’aille pas dire que l’on altérera ainsi la pureté de notre langue. « Perfection ou pureté du langage n’est qu’une idée imaginaire » inventée par des puristes timides. Ces gens-là ou leurs disciples, plutôt que de rivaliser avec leurs originaux, en ont atténué la force. « De traducteur on s’est fait correcteur, ou même auteur. » La règle essentielle, c’est que « l’énergie doit être la même ». Et il apporte des exemples pour montrer commenton y arrive.
Ces idées sont très intéressantes, et fécondes, quoique discutables ; elles sont encore un peu jeunes, semble-t-il, dans l'esprit de leur auteur. Du moins elles s'expriment avec quelque décousu ou brusquerie, sans le développement, sans
1. Essai de {raduction liltérale et énergique, par le marquis de Saint- Simon. Harlem, 1771,
Sa traduction de « Temora » 263
l'argumentation qui seraient nécessaires. Et les traductions elles-mêmes de ces deux volumes n’ont d’ailleurs rien d’incendiaire. Saint-Simon revint à ë charge, et Ossian lui en fournit l'occasion.
Déjà, dans la Préface de son Essai de traduction. ilse montre admirateur averti du Barde : il est évidemment au courant des principaux essais de traduction qui en ont été faits. Il y parle du « talent de l’abbé Cesarotti » dontil a lu la première édition, et des poèmes ossianiques « dont je pourrais, dit-il, joindre un échantillon à cet ouvrage ». Il ne l’a pas fait, voulant sans doute réserver Ossian pour une autre démonstration de son système.
Cet ouvrage parut en 1774, C’est la traduction de Temora*. Dès l’Avertissement qui ouvre le volume, on était prévenu de la position très hardie que prenait le nouveau traducteur.
Le lecteur doit sans cesse avoir présent à l’esprit que le traducteur français s’est attaché à suivre les idées calédoniennes jusque dans les mots, ce qui lui a fait souvent sacrifier l’élégance française, la tournure et l'arrondissement des phrases, à la scrupuleuse fidélité avec laquelle il cherche à rendre les images et les idées de l’auteur. Il n’y a qu'un Calédonien ou un montagnard qui appelle un torrent des ondes bleues, qui parle de la lumière qu’elles réfléchissent avant qu'il soit encore jour, ete... etc … Ce sont des vérités de nature, trop grossières. pour la délicatesse de notre siècle et de notre langue actuelle. Mais ceux qui voyageront à la pointe du jour dans un pays de montagnes, trouveront l'image fidèle, et ne désapprouveront peut-être pas l'exactitude du traducteur, en cet endroit et en beaucoup d’autres passages de ce genre.
1. Temora, poème épique en 8 chants, composé en langue erse ou gallique par Ossian, fils de Fingal, traduit d’après l'édition anglaise de Macpherson par M. le marquis de Saint-Simon. Amsterdam, 1774, in-8 de 252 p.
Et dans son Discours préliminaire, 1 montre qu’il a surtout tâché de rendre ce qui gênait ou effrayait ses contemporains. Il revient à sa théorie de la traduction littérale. « Mon imagination, dit-il, échauffée par ces images » a voulu rivaliser avec « cette concise rapidité. cette chaleur de composition ». Car il estime que « le style d’une traduction est susceptible de ces beautés ».
Voilà donc une traduction qui, à l’inverse des Poésies Erses de 1772, a prétendu avant tout donner d’Ossian une image fidèle. La tentative est louable, et l'effort est visible. Un premier examen permet déjà de constater le résultat. Saint-Simon recherche les mots qui font image, même lorsque l’usage français ne les admet pas dans le même sens. [l dit : « Les arbres agitent leurs têtes rembrunies. » — Il recherche les termes qui évoquent une image plus précise, moins banale. Il dit : « Le vent bruit entre les longs cheveux d’Hidalla » et en note il justifie le mot bruire. —Il recherche les expressions poétiques et directes. Il dit : « O soleil de l’âme de Sulmalla! » — Il veut être exact au risque d’être moins clair, et il est le premier qui traduise littéralement « ce glaive qui ne fit jamais de seconde blessure ». — Surtout il veut rendre fidèlement les tours les plus particuliers à Ossian. Il ose le premier écrire Caïrbar des chars, Léna des fleuves (avec une note au bas de la page pour justifier cette tournure), Temora des monts, Temora des bois, Selma des harpes, fils d'âme vile. Voici quelques exemples empruntés aux premières pages, qui donneront une idée de sa traduction éner-
gique ‘ :
Caïrbar comprit que les Puissants étaient proches, il convoqua ses sombres chefs, La terre retentit sous les pieds des guerriers qui le joignent : {ous en méme temps tirent leurs épées. Cormar se courbe sur son épieu, ei roule de tous côtés ses obliques regards. Sous les épais sourcils de Malthos règne un air farouche. Foldath est comme un roc blanchi par l’écume des vagues qui couvrent ses flancs obscurs...
Cathmor est ennemi de toute querelle dans un festin, son
4P.97; 20, 27.(Chant 1):
Son système de traduction 265
âme est brillante comme ce soleil... Il périra dans la plaine de Léna ; ma renommée s’élèvera de son sang.
Le roux Olla entonne le chant de bataille : le cœur d'Oscar en tressaille de joie, de cette joie familière à son cœur, quand le cor de Fingal se faisait entendre. Sombre comme la vague enflée de l'Océan, lorsque poussée par les vents, elle baisse la
tête vers la côte, Se s’avance l’armée de Caïrbar.
Il y a ici une recherche évidente du mot frappant, de l’épithète colorée, de la comparaison brusque et dont le traducteur se garde bien d’adoucir l’étrangeté. Cette première impression est fortifiée par le rapprochement avec le texte anglais. Voici un morceau que le traducteur pré-
sente sous le nom d’Hymne du matin : :
The waves crowd away, for fear. They hear the sound of thy coming forth, O sun ! Terrible is thy beauty, son of heaven, when death is descending on thy locks ; when thou rollest thy vapours before thee, over the blasted host. But pleasant is thy beam to the hunter, sitting by the rock in a storm, when thou showest thyself from the parted cloud, and brightenest his dewy lock... How long shalt thou rise on war, and roll, a bloody shield, through heaven ?.., Roll on, thou careless light ! Thou too, perhaps, must fall.
Les ondes effrayées se précipitent en foule : elles entendent le bruit de ton approche, ô Soleil ! Quel prodige que ta beauté, fils du ciel ! quand la mort s’enveloppe dans ta chevelure!; quand tu repousses les vapeurs au delà de l’espace où combattent les vents. Mais le chasseur assis pendant l'orage au pied du rocher, se réjouit à ton aspect brillant, lorsque dégagé de tout nuage, tu fixes sur lui tes regards, et répands ton éclat sur ses cheveux humides... Combien de temps t'élèveras-tu sur les champs de la guerre, et rouleras-tu, Ô bouclier sanglant, dans l’espace des cieux ?... Suis ta révolution, Ô lumière exempte de tous soins: et toi-même aussi, peut-être périras-tu ?
On note ici un effort pour accentuer encore le mouvement, déjà assez vif, de l’original, et une tendance à ennoblir l’expression en la développant en image. Ces tours neufs et