‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 131 sur 512 · VI · texte numérisé non relu

VI

Mais on peut considérer le volume de Saint-Simon d’un tout autre point de vue, comme le témoignage éloquent et parfois amusant de certaines réactions de l’esprit du xvin siècle au contact d’Ossian. Que l'ouvrage n’ait exercé qu’une très faible influence, cela ne l'empêche pas de représenter admirablement certaines tendances contemporaines, parfois en les exagérant ou en offrant d’elles l’expression la plus extrême que l’on puisse rencontrer. C’est pour cette raison que le livre est curieux et même typique.

Nous avons déjà vu le style d’Ossian, que sa nouveauté en France rendait saisissant, ramené au type oriental, ou servant d'argument pour appuyer l’hypothèse d’un langage commun à toutes les poésies primitives. À cette occasion, il avait déjà été question de la Bible et de la poésie des livres saints. Rapprocher le style ossianique et le style biblique devient un thème fréquent à cette époque. On y était d’ailleurs invité par les notes même de Macpherson, qui signalent nombre de rapprochements, d’idées ou d'expressions communes. Mais nul n’a donné à cette comparaison autant d'importance que Saint-Simon. Non que cette ressemblance, suspecte pour d’autres, de la Bible avec le poète récemment révélé, l'inquiète en aucune façon. Comment le païen ou même l’athée Ossian a-t-1l imité tant d'expressions des livres saints ? Rien de plus simple: il les tenait des solitaires chrétien, allads ou culdées, qui étaient déjà venus se fixer 1s0lément dans quelques grottes de son voisinage. L'imagination de Saint-Simon développe les brèves indications de Macpherson, et se plaît à se représenter ce fils du combat s’entretenant avec ces fils de la prière ou ces enfants du rocher. I y a là comme un pressentiment du Père Aubry enseignant

Chactas. Et ce qui est plus curieux, c’est que, comme on

‘l’a vu, ce thème presque négligé par Macpherson est justement l’un des plus importants de la vraie poésie ossianique.

Saint-Simon ne se contente pas, comme d’autres, d'indiquer ces ressemblances ; c’est un esprit curieux et assez préciss;et ce grand seigneur peut, s’il lui plaît, ajouter des feuillets à son volume. Il entre dans un parallèle détaillé et qui occupe plusieurs pages : il transcrit en regard de phrases empruntées à Fingal, Dar-thula, Lora, Conlath et Cuthona, Cuthullin et Carthon,autant de phrases qui leur ressemblent beaucoup dans le Cantique des Cantiques, dans les livres de Samuel, des Juges, et de Job. Deux exemples suffiront à faire voir, et la ressemblance, trop explicable pour nous, des passages comparés, et le charme que prête aux uns et aux autres la traduction de Saint-Simon. |

Cantique des Canliques

Lève-toi, mon unique belle ; car enfin, l'hiver est passé, la pluie est finie. Les fleurssortent de terre, le temps de chanter arrive,onentend déjà la voix des tourterelles, le figuier produit des fruits verts, et la vigne ses douces grappes qui répandent une douce odeur.Lève-toi, mon amour, mon unique belle, et viens.

Juges

Les filles d'Israël venaient pleurer la fille de Jephté de Galaad quatre jours par an.

Dar-thula

Réveille-toi, Dar-thula, la première entre les femmes ; les vents du printemps répandent leur souffle, les fleurs élèvent leurs têtes sur les montagnes couvertes deverdure, les arbres agitentleurs feuilles naissantes.

Bataille de Lora

Les filles de Morven viennent la pleurer un jour par an, au retour de l’automne.

Si le Barde du Nord a fort bien fait de laisser à la Palestine ses tourterelles, sa vigne et son figuier, il a fort bien fait aussi d’ajouter à la tristesse commune des filles d’Israël

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et de celles de Morven ‘ ce trait bien choisi, emprunté à

ce que la nature du Nord a de plus caractéristique et de plus mélancolique : auretour des vents d'automne. Là encore nous respirons par avance un parfum de Chateaubriand. La poésie d'Ossian confrontée avec celle de la Bible ; des beautés du même ordre, également grandioses, également touchantes, que l’on découvrait chez l’un et que l’on retrouvait chez Pautre : voilà ce qui a frappé quelques contemporains de Saint-Simon, et voilà ce qu’il a fait ressortir avec plus de netteté qu'aucun d’eux. Il restait à la génération suivante à tirer parti de ces ressemblances, de ce trésor commun d'images et de tours, à désigner hautement la Bible et Ossian comme les deux sources pures où devraient puiser les poètes. Herder le proclamait en Allemagne au même moment ; mais de son temps, et en partie par son influence, Ossian jouissait au pays de Klopstock et des bardes d’un crédit qu’il était loin d’avoir encore chez nous ; et il fallait attendre une renaissance religieuse et une évolution du goût pour que la Bible trouvât en France des lecteurs capables d’en goûter pleinement le ton et le style.

Un autre caractère frappant du Temora de Saint-Simon, c’est la précision abondante avec laquelle il initie son lecteur aux plus minces détails de la légende ossianique. Ce qu’on peut appeler le roman d'Ossian n’a pas eu de collaborateur plus empressé.

Bien entendu, il a une foi entière dans l’existence d’Ossian et l’authenticité de ses poèmes. IL s’emporte contre l’audace du critique du Journal des Savants,son « aigreur », son outrecuidance *. Il affirme que « mille Calédoniens et plus, de nos jours, ont entendu leurs anciens réciter tout le poème de Fingal et celui de Temora ». Tout Fingal et tout Temora | el Macpherson lui-même, en ses jours les plus audacieux, n’a osé en dire autant. Il reproduit avec une confiance complète les données de fait fournies par Macpherson. Il enfile bout à bout, avec complaisance et sérénité, des hypothèses historiques qu'il donne pour autant de certitudes. Par exemple, Abaris, le philosophe Hyper-

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