‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 136 sur 512 · Sic · texte numérisé non relu

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De Salse et Sevelinges, le second surtout, ont fait lire Les Chants de Selma aux jeunes gens du temps de l’Empire. Il y a entre leurs deux traductions une extrême différence de fidélité et de valeur. Le premier n’est souvent qu’un phraseur, qui drape la courte plainte mélancolique et comme oppressée d’Ossian dans les plis d’une élégance déclamatoire et verbeuse. Sevelinges, supérieur à tous égards, est plus moderne, plus modeste et plus exact. Il a des tentatives d’heureuse précision ; il suit parfois assez hardiment l’ordre du texte. Voici au reste un court échantillon de la manière de chacun d’eux. Faisons précéder la version de Salse du texte allemand, sur lequel il a traduit, et celle de Sevelinges du texte anglais, auquel 1il est remonté.

Da trat Minona hervor m ihrer Schénheit, mit niedergeschlagenem Blick und thränenvollem Auge ; schwer floss ihr Haar im unstäten Winde, der von dem Hügel her stiess.

Düster ward’s in der Seele der Helden, als sie die liebliche Stimme erhob... Warum zaudert mein Salgar? Hat er sein Wort vergessen ?.…

De Salse, Bâle, 1800.

Ce fut dans une de ces fêtes que nous te vimes, céleste Minona, t'embellir encore de tes larmes et du désordre de ta chevelure flottant au gré des vents. Quelle impression ta voix touchante porta dans l'âme de ces héros... Ah ! Salgar, pourquoi tardes-tu ? Salgar peut-il manquer à sa parole ?...

Minona came forth in her beauty ; with downeast look and tearful eye. Her hair flew slowly on the blast, that rushed unfrequent from the hill. The souls of the heroes were sad when she raised the tuneful voice... Why delays my Salgar, why the chief of the hill, his promise ?

Sevelinges, Paris, 1804.

Ce fut alors que s’avança

Minona dans toute sa beauté:

ses regards étaient inclinés vers la terre,ses yeux baignés de larmes : ses cheveux flottaient, mollement balancés par le souffle inconstant qui descendait de la colline. La tristesse régnait dans l’âme des héros, quand elle faisait résonner sa voix attendrissante...

Pourquoi mon Salgar, pourquoi le fils de la colline diffèret-il d'accomplir sa promesse ?.…

Ce double parallèle invite, malgré sa brièveté, à quelques observations. En premier lieu, on peut constater la fidélité de Gœthe à son texte, à peu d’exceptions près. D’autre

part, que Sevelinges ait traduit sur l'anglais, c’est ce qui

ressort de son fils de la colline qui suit à quelque distance le chief of the hill que Gœthe avait supprimé ; mais ce n'est pas l'anglais unfrequent qui lui a suggéré le mot inconstant,c'est sûrement l’allemand unstat : preuve qu’il n’a pas été constamment fidèle à la loi qu’il s’était, dit-il, imposée. Enfin, on a noté chez de Salse cette tendance, que nous avons déjà constatée chez quelques-uns des premiers traducteurs, à prêter de l’esprit à leur auteur : Hat er sein Wort vergessen ? devient « Salgar peut-il man- ‘quer à sa parole ? »

Nous ne soumettrons pas à un examen minutieux, qui

serait fastidieux, les traductions successives du xix° siècle. La plupart rendent assez fidèlement le texte ossianique. Mais La Bédoyère prend avec le sens d’étranges libertés : il veut colorer, dramatiser son auteur, et son Ossian parle souvent un langage mélodramatique et orageux. Ainsi la mélancolique apostrophe à la lune, Wandle durch gebrochene Wolken, o Mond, zeige wechselnd dein bleiches Gesicht devient : « Et toi, lune, laboure péniblement le sein déchiré des nuages, et que ton disque sanglant se montre et se cache tour à tour à nos yeux. » Si le traducteur nous dit qu’il a suivi l'anglais, nous lui demanderons si c'est peut-être walk through qu’il traduit par /aboure, et thy pale face par ton disque sanglant ? L’ensemble de la traduction, même dans la seconde édition si fort amendée, reste d’une élégance déclamatoire et fade.

Pierre Leroux marque un progrès notable pour la couleur et la hardiesse. Son Ossian parle un langage décidément romantique : « Errer sur les bruyères fourmentées par l’ouragan.. le rugissement du torrent. les soupirs de la jeune fille agonisante. » Surtout il ajoute des ornements dont son modèle n'offre pas trace. Il pratique l'inversion d’une manière choquante : « Ecoutez de Colma la voix...» Il multiplie les répétitions pour obtenir une espèce de pathétique extérieur et facile : « Aucune cabane ne me «<léfend de la pluie, ne me défend sur l’orageuse colline. —

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Faut-il, faut-il que je sois assise seule ? — Soufflez, souflez sur l’obscure bruyère. — Tu étais belle, be//e comme la lune. » Il donne dans le germanisme : « Et toi, parais, {ot superbe lumière de l'âme d’Ossian. » Et il traduit Meine Thränen sind für den Todten par « Mes pleurs sont pour la mort ». Cette traduction vaut, à tout prendre, mieux que les suivantes. Louis Enault veut être littéral ; il est parfois pénible. Il y a une expression, die athmende Luft, qui ne-réussit pas aux traducteurs: La Bédoyère mettait /e zéphyr du matin ; Enault, l'air que l’on respire. Porchat est plus exercé, mais il est lourd et gauche, souvent vague. La force et la couleur du texte ont disparu. Dire que les ombres d’Arindal et de Daura « passent ensemble dans un triste concert », ce n’est pas traduire 2n trauriger Eintracht, c’est même ne rien dire qui ait un sens en français. Voici qui est mieux encore. Ceux, et ils sont nombreux, qui lisent Gœthe dans la traduction complète et imposante de Jacques Porchat, ne se doutent pas de ce qu’il se permet de leur donner à la place de l'allemand. Il y a dans Gœthe: Sanft errôthende Minona qui rend fidèlement le softlyblushing de l'anglais. Porchat traduit tranquillement Minona aux joues de roses : non seulement le sens est complètement manqué, mais c’est toute la couleur du morceau qui est faussée. M. Fournier écrivait au même endroit : douce et péle Minona. Mais lui, il pratique assidûment le contre-sens. Voici quelques exemples au hasard: die unbeständige Sonne : le soleil en fuyant; für den Todten: pour les morts; Wie der See: comme la mer. Ce Fournier aurait dû, avant de traduire Gœthe, repasser son rudiment. Son français, si l’on s’abstient de le comparer avec l’allemand, n’est pas sans agrément. M** Bachellery a beaucoup mieux réussi. Sa traduction est la plus exacte et la plus agréable à la fois. Mais pourquoi traduire dein Bogen par l’invraisemblable es arcs ? Et puis, est-ce par une bizarre rencontre qu’elle dit comme M. Fournier /e soleil en fuyant, et comme lui encore pour les morts ? On se doute bien que toutes ces traductions ne sont pas aussi nouvelles que le titre l’affirme, et un curieux qui aurait des loisirs pourrait suivre à travers des siècles entiers l'histoire d’un contre-sens.

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C’est ainsi qu'Ossian cheminait côte à côte avec Werther, de plus en plus étroitement associé à sa destinée à mesure que le respect dû à l’œuvre d’art empêchait de les dissocier, souffrant comme lui des négligences et des bévues des traducteurs, se colorant comme lui des teintes que la mode changeante imposait au langage et au style, tudesque au début, plus tard poncif, ensuite romantique, quelquefois suisse, mais apportant toujours vers la fin du roman sa note étrange et lointaine. Etrange au début, sinon absolument nouvelle, du moins neuve et attrayante; bien connue plus tard et presque familière ; étrange de nouveau, vers le milieu du x1x° siècle, démodée, de plus en plus lointaine, et presque oubliée.

Il est intéressant de noter aussi la part d’Ossian dans quelques-unes des nombreuses adaptations ou imitations que le succès de Werther a fait pulluler autour du roman. Sans doute,l'élément ossianique ici n’est pas assez nécessaire à l’action pour que plusieurs de ces imitateurs n'aient cru pouvoir le négliger. Le plus ancien de tous, Sinner,auteur anonyme du drame Les Malheurs de l Amour ‘, qui suit d’assez près l’action du roman, remplace Ossian, dans la lecture que fait Werther à Charlotte, par un morceau tiré des Mémoires du Comte de Comminge, le roman de M° de Tencin. S'il s’est permis ce bizarre changement, c’est, dit-il dans sa Préface, qu'il a trouvé le dernier texte « plus analogue au sujet ?». Singulier manque de goût, ou crainte de voir les cris et les sanglots d’Ossian détonner avec sa fade prose de bibliothécaire bernois ? Stellino *, cette réplique du roman qui transporte l’action en Italie et en Angleterre; Le Werther des bords de la Doire ‘, ce médiocre pastiche, et plusieurs des

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