Année Lilléraire, 1776, VI
LE
Appréciations de la critique 335
Représentez- vous cet immense amphithéâtre des Alpes, qui offre tout à la fois aux regards les beautés hardies et majestueuses de la Nature et le désordre d’un chaos à peine débrouillé. Tels sont les poèmes d’Ossian, souvent tristes et monotones, mais touchants et quelquefois sublimes. Un lecteur superficiel, gâté par nos productions légères et frivoles, ne trouvera peutêtre aucun charme dans cette lecture : 1l se croira jeté dans une île sauvage, seul avec la nature ; mais un esprit qui n’est point rebuté par l’apparente grossièreté du bon vieux temps, aimera peut-être à voir la poésie croître et s'élever parmi les déserts et les rochers de l’Ecosse. Riante et légère sous l’heureux ciel de la Grèce et de l'Italie, on dirait que sous un ciel plus rigoureux elle est, comme les habitants, soumise à toutes les influences du climat. Ses traits deviennent plus mâles et plus grossiers ; et il semble qu'elle acquière en force tout ce qu’elle perd de grâce et d’aménité.
Entrant dans plus de détails, le journaliste donne un aperçu des sujets de quelques-uns de ces poèmes, et remarque à ce propos la beauté morale des caractères et des sentiments :
Le véritable héroïsme, la noble passion de la gloire, Famour de la justice, la franchise, la générosité, la piété filiale : voilà les vertus simples de la Nature que chantaient les anciens Bardes ; voilà le riche tissu qu'Ossian embellit des couleurs de
la poésie.
Si orthodoxe en général que soit L’Année Littéraire, elle ne peut s'empêcher d'admirer le génie, tout en regrettant le manque d’art : « Quel tableau ! et si les proportions du dessin sont quelquefois manquées, en récompense, quelle richesse d’expressions et quelle vigueur de pinceau ! » On y trouve « une infinité de morceaux vraiment pathétiques, pleins de chaleur et de vie ». Ossian est rapproché successivement d'Homère, d’Isaïe, de David, de Pindare ; il est « échauffé du même enthousiasme » que ces maîtres du chœur épique ou lyrique ; ; ce sont « ces grands coups de pinceau, ces tours de génie, cette fougue, ce beau désordre, cet heureux abandon. »
Les critiques qui se mêlent à ces louanges ou qui les suivent sont de plusieurs sortes. D'abord, nous avons vu, « les
proportions du dessin sont manquées » ; il n’y a pas d’en semble et « les beautés de détail absorbent l'intérêt. Quand on a parcouru ces poèmes, il ne reste point de leur ensemble un long souvenir.» Ensuite l’ensemble est trop barbare : « Que n’était-il né dans un siècle éclairé, dans un siècle où le goût, où la connaissance et l’étude des bons modèles eussent pu diriger sa marche! » Après cette étonnante exclamation, le critique offre au lecteur dix pages de citations : le début de Carthon et l'Hymne au Soleil, qui une fois de plus était offert, et par un périodique très lu, au public français ; la plainte de Colma, des Chants de Selma, morceau déjà souvent donné lui aussi ; et trois autres fragments plus nouveaux. Après avoir apprécié la traduction comme nous l'avons vu, le critique conclut avec une prudence remarquable : Ossian a beau être sublime, il ne saurait offrir un modèle.
Les poésies d'Ossian, quoique brutes et irrégulières, offrent de grandes beautés : ce sont des diamants attachés à un vêtement grossier. Mais il est à propos de prévenir les jeunes élèves des Muses que de pareilles productions ne sont utiles qu'à ceux dont l’âge et l'étude ont mûri et fortifié le goût.
Malgré cette prudente réserve, l’article est nettement favorable. Celui des Affiches de Province‘, bien moins long, mais encore important avec ses 72 lignes, n’est pas bienveillant ; et cependant il dit à peu près les mêmes choses ; mais la proportion des éloges aux blâmes est renversée.Le principal et presque le seul intérêt que le journaliste trouve à la lecture d’Ossian, c’est l’intérêt documentaire. On sait que « les peuples barbares, les Sauvages » ont « dans tous les temps et dans tous les lieux, cultivé la poésie ». Le plus grand mérite des poésies d’Ossian « consiste dans l’exposé fidèle des mœurs et des usages de son temps. Voilà ce qui les rend véritablement précieuses. » Mais les anciens Ecossais ou « Scandinaviens » une fois connus, « ces sortes de monuments poétiques, soumis à une critique impartiale, méritent-ils de fixer l’attention du connaisseur, et d’obtenir ses éloges ? » Le critique évidemment ne le croit pas. Il y