Dorat, Coup d’œil sur la Littérature
Conclusions sur ces critiques 343
en 1777 qu’en 1762, du moins sur les mœurs des nations barbares, il éclaire aussi les débuts de la poésie chez tous les peuples, l’histoire littéraire comme l’histoire des sociétés. Moralement, il révèle un idéal singulièrement élevé, et supérieur à celui qu'offre l'antiquité classique par la voix de ses plus nobles poètes. Esthétiquement enfin, Ossian est grand par le génie, le souffle épique ou lyrique, la profondeur ou la délicatesse des sentiments ; maisil manque d'art, il ne sait ni composer ni développer, il est hyperbolique et monotone. -
Deux choses frappent enfin en lisant ces articles. D’une part, c’est avec une bonne foi entière que la valeur documentaire d’Ossian est admise, et que son texte sert de base aux déductions du philosophe. [l semble que le Discours Préliminaire de Le Tourneur ait anéantiles moindres velléités de soupçonner la fraude de Macpherson. D’autre part, le paysage, qui était la grande et féconde nouveauté d’Ossian,n'est remarqué qu’à l’occasion des comparaisons qu’il fournit. La plupart de ces critiques sont gens de goût, et d’un goût fort étroit : ils sont moralistes et sensibles, mais ils ne sont guère poètes. Leur imagination n’a pas erré à la suite des guerriers de Fingal et des sœurs de Malvina sur les bruyères du Cromla ; elle n’a pas rêvé devant les ruines de Tura ou du palais de Selma. Rien de ce qui était en germe dans Ossian n’a été aperçu par ces grammairiens, et tout le romantisme qu’il contenait déjà ou qu’il annonçait a échappé à leurs yeux myopes.