Année Eitléraire, 1784, I
2. Cubières, Opuscules Poétiques, 1786, III, 168 : Alcas et Célanise, romance imitée d'Ossian.
3. Baour-Lormian, Mon premier mot, 1797: « De Cubières-Dorat les innocents hochets. »
4. Le Gay, Mes Souvenirs et autres Opuscules poétiques, 1788, I, p.180 : Colma, imitation d'Ossian; p.I-X (après la Table) : Chant des Bardes, imi-
tation d’Ossian : Armin, Rino, Carmor, Alpin.
362 ê Ossian en France
son tour est assez nouveau. Mais le détail n’a rien de très ossianique.
Ce sont là des traductions, très inégalement fidèles, ou des paraphrases. Il faut y joindre les imitations libres, qui tantôt empruntent les noms ossianiques pour combiner des aventures inédites, et tantôt répètent les histoires du Barde en changeant les noms et le cadre. Dès cette période on rencontre quelques-unes de ces imitations. Mentionnons d’abord des poèmes dont nous n’avons conservé que les titres, et qui peuvent aussi bien avoir été des imitations libres que des traductions. Les membres de l'Académie de Rouen entendirent à plusieurs reprises la lecture de poésies ossianiques. C’est, en 1787, le Chant funèbre d’un Barde par Grainville ; en 1791, un Poème d’Ossian et une Ballade Ecossaise, par La Morinière. Les manuscrits de ces poèmes étaient perdus en 1817 ‘. Il est probable que l’Académie de Rouen n'était pas la seule à ossianiser en province ; et nous pouvons admettre qu’une masse ‘considérable de poésie ossianique contemporaine de Louis XVI, non seulement a échappé à nos recherches, mais encore est restée manuscrite ou même a disparu.
Il y a sans doute un souvenir d’Ossian, mais très indirect, dans A/qard et Anissa, ou les deux Amants Ecossais * romance de Ducis, qui n’est pas datée, mais qui est certainement contemporaine des précédentes : « Dans l’Ecosse, au sein des bruyères... » On aime décidément ce paysage aux teintes estompées. Mais un des plus curieux emplois d'Ossian est celui qu’en fait Beaunier pour célébrer J.-J. Rousseau. Ce Beaunier est, d’après ses aveux, un autodidacte et un homme sans culture classique; cela ne surprend pas son lecteur. Dans ce curieux poème de quatorze pages, en vers libres, un Barde et Gluck s’unissent pour chanter les louanges de Jean-Jacques :
1. Précis des Travaux de l’Académie de Rouen (1744-1803), 1817. 2. Œuvres de Ducis, III, 329 ; et Almanach des Muses, 1812, p. 45.
Ossian et l’apothéose de Jean-Jacques Rousseau 363
‘Le Barde avec respect monte sur ce tombeau ; Gluck le suit...
Et le Barde voit le philosophe déifié planer dans les nuages, comme les héros d'Ossian :
Assis sur une nue,
Et le front rayonnant, Celui que nous pleurons, sensible à nos alarmes, Du sein des immortels descend dans cet instant ‘.
Il est probable que ce morceau a été composé peu après la mort de Rousseau, qui a suivi de près la publication de Le Tourneur. Rousseau a ignoré le Barde ; mais le Barde généreux a fait sa partie dans le concert d’actions de grâces et de louanges qui saluent la tombe du sage.
En prose comme en vers, ce sont surtout les sensibles, les idylliques, qui pratiquent Ossian et se souviennent de lui. Flins des Oliviers évoque l’âge enchanteur et déjà chevaleresque des héros et des bardes :
Combien j'aime ces temps où les bardes célèbres Des libres Ecossais consacraient la valeur,
Où le vieil Ossian, pour charmer sa douleur, Chantait les morts fameux, à l'heure des ténèbres ! Il chantait, entouré de forêts, de torrents,
De rochers dont la neige avait chargé la cime,
Au bruit de la tempête et des spectres errants ;
Et les vers qu’enfantait son âme magnanime Ressemblaient au tableau monotone et sublime Que montrait la nature à ses yeux expirants ?.
Mais ce n’est pas tout : l’eschatologie ossianique va devenir la sienne ; la survie qu’elle prête aux morts est celle qu'ilrêve pour ceux qu'il aima :
De tous les compagnons dignes de mes regrets Puissé-je aussi revoir les légères images,
A des sylphes connus me joindre pour jamais, Et retrouver ma mère au palais des nuages.
1. Tableau des Mœurs de ce siècle, 1788: p.129: Le Tombeau et l’Apothéose de J.-J. Rousseau dans l’île des Peupliers à Ermenonville.
2. Choix des Poësies de Barthe, Masson (de Morvillers) et Carbon de Flins, 1810, p. 217.
Le souhait est d’un bon fils. Moins personnel, moins lyrique est le souvenir d’Ossian chez Perreau, l’auteur des Scènes champétres *. Ce sont de très simples idylles en prose, où l'influence de Gessner se combine avec celle d’Ossian. Le premier a donné à l’auteur son cadre, ses tableaux, son dialogue, et lui a fourni quelqués détails ; le second lui a inspiré une mélancolie plus grave, et l’a, de plus, abondamment approvisionné de noms propres. Perreau mérite une place parmi les préromantiques inconnus: son style nombreux et doux se ressent peu de la mode Louis XVI ; il y a dans Les Souvenirs, dans La Nuit, dans La Forét, une sincérité discrète ; et dans ces méditations sentimentales et sérieuses, on trouve un ressouvenir de Pascal, un pressentiment de Lamartine, sous un coloris volontiers ossianique. Les noms des personnages sont parfois orientaux, Sé/im, Raël, Zilla, Nadir, ou vaguement septentrionaux, Emma, Elvar ; les plus importants viennent d'Ossian : Letlin, Mathos, Lathmor, Selma, Erin. La couleur ossianique n’est pas dans le paysage, quiest plutôt celui des pays chauds ; mais cette sensibilité mélancolique, ces réflexions philosophiques sur le flux perpétuel des choses, tout cela vient d’Ossian. Il y a là un complexe Lathmor, qui sous un vêtement ossianique ressemble à un sage ou à un prophète : il enseigne à Selma et Erin, à propos de la vie des anciens hommes, un mélange de la Bible et de Buffon pour les faits, de Pope, de oltaire et de Rousseau pour la morale *. Cette méditation mélancolique s’exprime dans une prose poétique qui doit beaucoup à Gessner, comme l'a bien vu M. Mornet *, mais qui est certainement aussi influencée par Le Tourneur. Voici tout ce qu’inspire à Perreau un thème qui
devait fournir d’éclatants développements à la poésie romantique :
Selma. — Que d'inscriptions sur cette roche antique ! Erin. — Voilà tout ce qui nous reste de ceux qui nous ont
devancés.. Comme nous, ils ont aimé, Selma ; comme nous