‹ Ossian en France (volume 2)Chapitre 200 sur 512 · Manos, début · texte numérisé non relu

Manos, début

Descends du lieu de ton repos, harpe plaintive de Cona !

descends, 6 toi qui es suspendue entre ces boucliers couverts d’une rouille épaisse ! Les vents sont déchaînés : les ombres voyagent sur leurs ailes bruyantes. Au son de ta voix, elles arrêteront peut-être leurs coursiers aériens, afin de s’entendre célébrer.— Oui, car déjà la nuit est calme : rien n’agite la surface azurée de l’Océan ; l’air n’ébranle pas même la feuille desséchée; le duvet du chardon y demeure suspendu; lalune repose dans son palais; ses rayons se jouent sur Ja vapeur abaissée du vallon ; les rebords grisätres de cette vapeur sont l’habitation des ombres ; elles se penchent silencieusement sur le barde : car elles aiment encore ses chants.

Ombres chéries, non! Ossian ne ttompera point votre attente. La harpe de Cona ne gardera point le silence,tandis que vous planez dans son voisinage. Elle n’est pas mélodieuse comme les harpes aériennes; car sa voix, affaiblie par l’âge, est désormais lugubre Vous l’aimez cependant, parce qu’elle réveille la mémoire des événements passés, et rappelle nos jours de bonheur.

Let

Le style de Hill est plus pathétique, plus pittoresque,

plus poussé de couleur et de ton que celui de Le Tourneur..

Il est plus libre de routine noble et, somme toute, plus moderne. Les lecteurs de sa traduction devaient se soucier assez peu de savoir que pour peindre son infortune Ossian se sert « de ce son doux et triste qui est exprimé dans la langue gallique par la diphtongue ao et la diphtongue ot, particulières à cette langue, et très convenables à une douleur tendre et mélancolique ‘ » ; mais ils pouvaient admirer le développement ample de la comparaison, qui est déjà à elle seule une élégie romantique :

Mais Ossian est un arbre desséché. Ses branches sont dépouillées et sans gloire. Son tronc aride ne porte plus de rejetons. Le zéphir souffle dans sa mousse grisâtre. Le vent destructeur ébranle sa tête vieillie. Bientôt il sera renversé par l’orage.Bientôt il couvrira la terre de ses branches, et mêlera sa poussière à la tienne, Ô Dermid, à celle de tous nos illustres morts, dans la tournoyante et fertile vallée de Cona.

Les spectaclesles plus communs sont ceux qui s'expriment par les images les plus justes et les plus poétiques à la fois :

Les rangs des guerriers s’éclaircissent devant lui, comme les tissus de l’araignée au souffle des vents...

La mer est paisible. Les étoiles étincelantes se penchent à l'occident, pour admirer leur beauté que réfléchit la surface des eaux.

Les étoiles s'enveloppent dans le manteau de brouillards qui se déploie sur Lano. Tremblantes, elles regardent quelquefois à travers les nuages déchirés, mais elles retirent promptement leurs chevelures ondoyantes…

Le crépuscule grisâtre paraît à l’orient. Ses yeux sont ouverts à demi, comme ceux du chasseur fatigué, lorsque, courbé sur la bruyère, 1l cherche le sommeil. |

Ces touches plus fraîches et plus vives viennent rompre heureusement la monotonie du langage ossianique. Il y a un des traits distinctifs de ce langage qui est ici répété jusqu’à satiété : Fils de la chasse, fils de la vieillesse, fils du

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Le style | 429

chant, enfants de la jeunesse, enfant de la nuit(— aveugle), fils du matin(= soleil), fils de la montagne (= chevreuils), fils du rocher (— écho), fille de sa tendresse (= amante), fille de la beauté, fille de l'arc, etc. ; ces expressions fourmillent dans ces poèmes. Pour qui a l’habitude de lire Ossian en anglais, son of war par exemple est aussi clair que l’est homme de querre en français ; mais il y a d’autres cas où notre langue ne souffre que difficilement de telles expressions. C’est, je crois, à Hill, encore plus qu’à Le Tourneur, qu’il faut atiribuer le développement de ce tour dans la poésie ossianique de l’Empire.

Il est plaisant d’ailleurs de voir un tour aussi idiomatique voisiner avec des périphrases à la Delille comme : « Ils mélèrent des troupes feintes sur la plaïne éiroite de l’échiquier » ; ou avec de fausses notes comme « sous les auspices de la nuit », comme « le jeune ormeau », ou « la tourterelle abandonnée de son ami ». Il y a trop de ces ornements convenus et déjà usés, trop de poitrines et de bras d’albätre, trop de mains d'ivoire, trop de bouches qui ont des rangs de perles, et une grâce trop voluptueuse dans des peintures comme celle-ci:« Ses deux globes d'amour s'élevaient ainsi que deux collines parées de leur toison de neige. » Ainsi voisinent dans celte prose l'abrupt Morven et les boudoirs galanis, le siyle d’Ossian et celui d'un Laclos ou d’un Louvet de Couvray.

Ainsi se présenta't ce second Ossian, très analogue au premier et pourtant assez différent, moins varié, mais plus homogène, moins guindé au ton de l'épopée et plus galant, plus aisé à comprendre et à lire sans éclaircissements ; en somme plus intéressaat à qui ne ch®rche, dans la lecture, que le plaisir. Il a été extrêmement imité, peut-être parce qu'il était plus neuf, sûrement parce qu’il invilait encore plus que l’autre à l’imitaiion ; au point que celui qui ne lit Ossian que dans Le Tourneur ou dans l'édition anglaise courante se trouve singulièrement dépaysé dans une grande partie de la prose ou de la poésie ossianique de l’Empire et de la Restauration.

Nous ne savons à peu près rien de l’accueil que reçurent du public les trois volumes de Hill, mais il est probable que cet accueil fut encourageant, puisque dès l’année suivante ils reparaissaient chez un autre éditeur ‘, identiques d’ailleurs de format, d'impression, de vignettes et de contenu, sauf le titre. La nouvelle édition avait adopté un titre bizarre et complexe, qui ne nommait plus Le Tourneur, et dont la première partie transcrivait à peu près le titre anglais de l’édition gaélique de Smith donnée en 1786,tandis que le reste

s’inspirait agréablement de la mode du temps, de cette sen-

sibilité Directoire qui n’est plus tout à fait la sensibilité Louis XV. Cette édition parut entre mars et septembre 1796, c’est-à-dire avant la première campagne d’Italie, et avant que le public connût les goûts ossianiques du futur maître de la France. Ces trois volumes durent être bientôt épuisés, car une nouvelle édition réunissant l’œuvre de Le Tourneur et l’œuvre de Hill fut donnée en l’an VI avec le nom de David de Saint-Georges comme traducteur des nouveaux poèmes ?. Il m’a été impossible de rencontrer cette édition, qui est signalée deux fois sur les 620 catalogues postérieurs, pendant que les deux éditions de 1795 et de 1796 le sont ensemble six fois. Au total huit exemplaires de la traduction de Hill séparée. C’est fort peu : ces petits volumes brochés, et mal brochés, devaient se perdre ou se détériorer assez vite, ce qui explique leur rareté à l’heure présente *. Néanmoins c’est à l’Ossian de Hillque Laya emprunte ses exemples pour établir que le Barde est un véritable bucolique; c’est

1. Les Poèmes d'Ossian, Orran, Ullin et d’Ardar, ou les Délassements des âmes sensibles dans les beautés de la Nature. Traduction nouvelle de l'anglais, par Hill. Paris, Dufart, an IV ou 1796, 3 vol. in-16.

2. Ossian.. Poésies galliques, traduites par Le Tourneur et David de Saint-Georges. Paris, Dufart, an VI-1798, 7 vol. in-16.

3. La Bibliothèque Nationale ne possède des trois éditions qu’un seul volume dépareillé de celle de 1795 ; elles manquent complètement aux trois

autres Bibliothèques publiques de Paris ; j’ai rencontré en province celle de 1796.

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* PRET ENE À

Rééditions. Appréciations 431

lui que lira Lamartine. D’ailleurs l’édition de 4810, en incorporant l’Ossian de Hill dans celui de Le Tourneur, devait assurer au plus jeune une vitalité égale à celle de son aîné; et non seulement les imitateurs, mais certains traducteurs, devaient suivre cette tradition, et ne plus séparer les Ossians jumeaux.

La critique paraît avoir peu remarqué la collection de Hill. La Nouvelle Bibliothèque d’un homme de goût: tél:cite Labaume (car sous le pseudonyme de Hill elle ne démasque que lui) d’avoir traduit Ossian « avec son exactitude ordinaire ». Comme jugement tout à fait contemporain, nous ne rencontrons que l’article de Fontanes dans le Magasin Encyclopédique *. Nous le retrouverons en étudiant les idées de Fontanes sur Ossian et sur l’ossianisme de M°* de Staël.Cet article fort long n’étudie pas de près la traduction. Il examine la valeur d'Ossian, et cite à ce propos la préface du nouveau traducteur, auquel il accorde en passant « l'harmonie et l'élévation » ; puis 1l insère un morceau étendu de L’'Incendie de Tura, et finit par des remarques sur les poètes écossais, sur Klopstock, et sur les anciens bardes allemands qu'il serait peut-être possible d'exhumer comme on a exhumé Ossian.

En somme, l’Ossian de Hill ne pouvait être l’occasion d’un bien important débat. Outre les mauvaises conditions dans lesquelles se présentaient ces petits volumes, ils n’offraient rien de très nouveau pour le fond ; et à leur propos on ne pouvait que retomber dans des discussions déjà usées sur l’Ossian de Macpherson. Pendant toute la période qui va s'ouvrir, il sera beaucoup plus imité ou versifié que discuté. Plus tard, fondu avec le premier, il lui sera associé dans la gloire, et il connaîtra en même temps que lui la . décadence et l’oubli.

1. Barbier et Desessartz, Nouvelle Bibliothèque d’un homme de goût 1808, p. 271.

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