CHAPITRE V Critiques et Rhéteurs
I. La critique à l'œuvre. La Dissertation de Blair résumée et commentée: Recueil Anglais, Journal Encyclopédique, Gazette Littéraire, Journal Anglais. Aspects nouveaux sous lesquels elle invite à considérer Ossian : comme monument des anciens ûges ; comme rival d'Homère ; comme poète de la vertu.
IL Cesarotti commentateur d'Ossian. Observations de la Gazette Littéraire : Fingal et Vhéroïsnie de nature ; rapports de cette idée avec la doctrine de Rousseau. Supériorité sur les héros homériques. Ossian rectifiant Aristote. Réserves de la Gazette des Deux-Ponts.
II L \'oltaire critique et parodiste du style ossianique. \'aleur et portée de sa critique. Protestations de Géraud, de Hill et de Laja.
IV. La Grammaire anglo-irlandaise et l'Histoire de la Poésie de Bro-\vn. Théorie de Brown sur les périodes successives de la poésie. Ossian et l'indivision des genres.
V. Un académicien de Paris et deux de Berlin. Thomas : la poésie de nature. Mérian : la poésie vertueuse. Bitaubé.
A peine connues, les poésies d'Ossian donnent lieu à divers jugements critiques, dont les uns viennent de France, les autres pénètrent chez nous par des résumés ou des traductions, d'autres enfin, formulés à l'étranger par des savants de langue française, ont certainement été connus en France. Cette première série de travaux critiques commence dès les premières années de la révélation, et cesse peu avant la traduction de Le Tourneur. La plupart de ces appréciations sont élogieuses ; plusieurs sont enthousiastes; toutes ont pour effet de placer du premier coup Ossian parmi les plus grands poètes dont s'honore l'humanité. Ses
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poèmes sont des textes inépuisables ou d'admiration ou de discussion; sa personne même se détache en pleine lumière. Ainsi l'impression produite par les poésies erses se complète en tous sens, s'enrichit et se précise.
On a fait connaissance avec le D' Blair dans Ylntroduction de cet ouvrage, et Ton a vu de près combien lui devait, de toutes façons, l'entreprise de Macpherson. Sa Dissertation critique a eu, en France, un long retentissement ; elle y a été connue dès l'origine, et on la trouve citée, directement ou à travers des transcriptions, presque aussi longtemps qu'a duré l'ossianisme. Au début, le jugement du lecteur français sur Ossian n'avait d'autres guides que l'impression spontanée que faisaient naître les premiers fragments connus, et quelques détails ou commentaires que les traducteurs empruntaient généralement aux préfaces et aux notes de Macpherson. Il manquait une étude en règle qui pût diriger l'opinion et l'aider à se fixer. Ce fut le rôle de la Dissertation de Blair.
En 1763 paraît en deux petits volumes un de ces recueils sans unité, faits de pièces et de morceaux, que bâclaient, à cette époque d'anglomanie, des écrivains à la feuille, simples compilations dont tout le mérite était d'être ou de se donner pour traduites de l'anglais. Ce Recueil Anglais ' est un pot-pourri composé de 51 morceaux, assez courts en moyenne ; dans la plupart des cas, ni l'auteur, ni l'origine du texte ne sont indiqués. Il est, à tout prendre, substantiel et très varié ; les éditeurs croient devoir s'excuser de ne l'avoir pas fait mieux ordonné. Dès le tome premier, on rencontre deux morceaux qui parlent de cette Ecosse que les traductions d'Ossian commençaient à rendre célèbre. C'est une Apostrophe de saint Patrice à l'Irlande, par Swift, où l'on rappelle que les Calédoniens, conquis par les Irlandais, leur ont emprunté « leurs habits, leur langue, et jusqu'au nom d'Ecossais ».Ce n'est pas du tout ce qu'on lisait dans le Journal Etranger d'après les dissertations de Macpherson ; mais peut-être aucun lecteur du Recueil Anglais n'a-t-il pensé à faire ce rapprochement, et
i. Recueil Anglais, ou Morceaux choisis en tout genre, traduits ou extraits de l'anglais. Amsterdam, Boitte, 1763,2 volumes in-18 de 190 et 190 p.
aaa Ossian en France
à se demander si la nouvelle poésie écossaise ne serait pas tout simplement irlandaise. Un peu plus loin, c'est une Description complète du peuple et du pays d'Ecosse, satire grossière, mais où le lecteur peut relever quelques détails sur un pays dont il commence à être souvent question dans les feuilles littéraires. Mais voici qui est plus important. Un morceau de huit pages, au second volume, s intitule: Observations sur l'ancienne poésie et particulièrement sur la Runiqne et la Celtique '. C'est tout simplement un résumé de la Dissertation de Blair, qui venait de paraître la même année. Rien dans le texte ne justifie le mot runique du titre, qui veut dire à peu près Scandinave, autant qu'on peut préciser le sens de semblables termes à cette époque. Le traducteur anonyme, qui ne cite pas son auteur, commence presque au début de l'ouvrage, traduit en sautant à peu près une phrase sur deux, mais sans modifier le texte dans celles qu'il donne; reprend ensuite beaucoup plus loin, traduit quelques alinéas en abrégeant un peu, et s'arrête sans raison particulière après avoir ainsi reproduit ou résumé la septième partie de l'ample Dissertation. Ce qu'il fait connaître au public français, c'est, d'une part, un ensemble d'aperçus généraux assez solides sur la poésie primitive de toutes les nations, le style de cette poésie, et les causes de ce style ; idées qui rappellent avec beaucoup plus de développement et de précision celles de Turgot, reprises par Suard,par Grimm et par le Journal des Savants. C'est, d'antve part,le tableau de l'époque d'Ossian et de la société ossianique, brossé avec complaisance d'après la lecture assidue des poèmes, la conversation de Macpherson, et les propres conjectures du docteur.
L'Année Littéraire, en signalant l'ouvrage ', va droit aux Observations sur l'ancienne poésie..., et en donne un compte rendu détaillé, moitié résumé, moitié reproduction, sans commentaires. Par ce journal, dont le tirage était considérable, et qui fut un des plus lus entre les périodiques du siècle ', beaucoup de lecteurs ont connu, au troisième degré il est vrai, l'essentiel des idées de Blair. Dès le mois