‹ Ossian en FranceChapitre 157 sur 232 · Mary-G. Cushing, Pierre Le Tourneur, 1908, p · texte numérisé non relu

Mary-G. Cushing, Pierre Le Tourneur, 1908, p

Turgol

Les ouragans retentissent sur les bruyères.

Un chêne planté sur la montagne, et dont la tête sublime habite parmi les vents.

Son arc dans sa main.

Plongée dans le deuil et dans les larmes, elle meurt enfin accablée de douleur.

0 combien tu es déchu !

Quand sera-t-il matin dans le tombeau, pour avertir celui qui dort, de se réveiller ?

Le Tourneur

On entend siffler les tourbillons de vent.

Un chêne de la montagne, dont la cime toufTue brave la fureur des vents.

Un arc pesant chargeait sa main délicate.

Mais enfin la douleur termina ses jours.

Il est donc vrai que tu n'es plus.

Quand le rayon du matin entrera-t-il dans les ombres du tombeau ? Quand viendra-t-il finir le lonir sommeil de Morar?

Le second traducteur abrège, orne, arrondit, cherche surtout à être coulant et agréable, et parfois, on le voit, prend d'étranges libertés. L'impression que font dans Le Tourneur les deux courts fragments révélés par Turgot est toute différente de celle qu'ils produisaient dans le Journal Etraffger.

Voici maintenant, pris dans Lft^Aw^o/i, différents morceaux et passages propres à faire mesurer la différence de la manière de Suard et de celle de Le Tourneur.

Suard

Le soleil darde en silence ses rayons sur la plaine. Les filles de Morven s'avancent comme l'arc de la pluie ; elles tournent les yeux vers la verte UUin, pour apercevoir les voiles blanches du Roi.

L'étranger se fondait devant moi, les puissants étaient renversés en ma présence.

Le fils de Gomhal se réjouit

Le Tourneur

Le soleil verse les torrents de sa lumière sur la plaine tranquille. Les filles de Morven s'avancent et tournent sans cesse les yeux vers les collines d'Ullin; leurs regards inquiets cherchent sur l'Océan les voiles du Roi de Morven.

L'étranger disparaissait devant moi, et ma présence renvei'sait l'ennemi.

Le Roi de Morven ne peut

Valeur de la traduction

de voir ce guerrier s'avancer aveclescheveux delà vieillesse.

Quand ses pas seraient couverts de ténèbres, Ossian ne fuirait point. Son génie viendrait au devant de lui, et lui dirait...

Les filles du chant, et Evrrallin colorée d'une tendre rougeur, parurent en notre présence. Ses cheveux noirs llottaient sur son col de neige...

Elle toucha la harpe de l'harmonie, et nous bénîmes la fille de Branno.

Nos épées ne brillent pas sur les faibles. Quand sommesnous allés à Dunlathmon faire entendre le son de guerre ?...

Ma renommée croît sur la chute des superbes.

Ses ennemis sont les enfants du malheur.

Leurs pas sont devant nous sur la bruyère.

Mais pourquoi penserionsnous à la maison étroite ?

contenir sa joie à la vue de ce vénérable guerrier.

Quand il aurait déjà un pied dans le tombeau, Ossian ne fuirait point. Une voix intérieure lui crierait...

Les filles de Morven viennent à nous ; la douce et timide Evirallin les accompagne, et sa chevelure' noire tombe sur son col d'albâtre. Sa main légère touche la harpe et nous applaudissons tous à la fille de Branno.

Nos épées sont teintes du sang des braves. Avons-nous jamais porté la guerre dans ta patrie ?... Ma gloire s'accroît par la chute des téméraires qui m'outragent.

Malheur à ses ennemis 1

Nous les voyons se retirer devant nous tranquillement.

Mais pourquoi nous occuper du tombeau ?

A côté de cesneuf exemples, j'en trouve vingt-cinq autres qui ne sont guère moins probants ; mais en voilà assez, je pense, pour asseoir des conclusions très nettes. La traduction de Suard était simple et aussi littérale que possible ; celle de Le Tourneur est inexacte et raffinée. La première reproduisait sans les exagérer les idiotismes du style ossianique ; la seconde les élude systématiquement. Lathmon est vraiment un poème original dans la première, quelque chose de nouveau, au moins pour la forme ; dans la seconde, il se revêt de toute la banalité pompeuse du pseudo-classique.

La traduction de Le Tourneur ne constitue donc en au- C'une manière un progrès dans la connaissance d'Ossian, si l'on entend par là, non pas le nombre des pages traduites

en français, mais l'image véritable et ressemblante du Barde. Au contraire, elle en donnait une idée plus fausse. Elle le rapprochait du goût et du genre Louis XVI jusqu'à lui faire perdre la plus grande partie de son véritable intérêt littéraire. Ce que Macpherson avait conservé d'authentique et d'original dans le style et surtout dans le mouvement, disparaissait sans retour sous la plume du nouveau traducteur. Ainsi la France allait vivre désormais par sa faute sur une image fausse d'une poésie artificielle.

Faut-il cependant en rester sur Le Tourneur à ce jugement sévère ? N'oublions pas que, telle quelle, sa traduction a révélé Ossian à beaucoup qui l'ignoraient encore, a enchanté bien des rêveries, a fait battre bien des jeunes cœurs. On y retrouvait au moins les principaux traits du paysage ossianique, et les héros et les vierges, et l'amour fatal dans les mornes solitudes. On aima ces deux volumes qui donnaient la clef d'un monde si nouveau ; on s'envola par eux au pays des chimères, comme jadis avec les bergers de VAstrée et les princes vertueux de Cijrus ou de Clélie, comme tout à l'heure avec Saint-Preux ou Werther, comme depuis avec les héroïnes de George Sand. Ossian fut par Le Tourneur le roman de cet âge.

Un ouvrage aussi nouveau ne pouvait manquer d'attirer l'attention des journaux, et offrait une riche matière aux dissertations des aristarques. L'Année Littéraire lui consacre ' un article de vingt-deux pages. Cet article très étudié, qui est peut-être de l'abbé Grosier, commence par résumer, d'après le Discours jjiéliminaire de Le Tourneur, ce qu'il faut savoir d'Ossian, puis vient à l'impression générale que produisent ses poèmes, et ne trouve rien de mieux que de la comparer à celle qu'on éprouve devant le monde alpestre :

Page 1