Coup d'œil sur la Littérature, 1779-1780, I
Dorât 367
min « le génie, les exploits et les vertus d'Ossian », il est conduit à tracer, lui aussi, un portrait de ce guerrier « pénétré de tous les sentiments de la nature » qui, « nourri dans l'art cruel de la guerre, n'en respectait pas moins les droits de Thumanité », et qui « consacre sa valeur à la défense du faible et de l'opprimé ». Ossian est donc pour Dorât le héros idéal, comme l'était Fingal pour Blair et ses commentateurs. Quand un tel héros se fait poète, on peut attendre de lui des chants vraiment sublimes. Dorât lit dans le cœur d'Ossian, et sait la source de son génie : c'est « en touchant de ses mains » la tombe de Fingal que « cette âme profondément sensible allait entretenir cette mélancolie sombre, qui est peut-être une des sources du vrai sublime». De là une théorie de la poésie grande et vraie, opposée à la poésie mignarde et fausse des siècles de décadence :
Ses poésies ont un ton de fierté, de grandeur et d'indépendance, qui subjugue l'imagination, intéresse les âmes fortes ; et s'élèvent bien au-dessus de nos poèmes si vantés, où le bel esprit, tout chargé des liens qu'il ne peut rompre, se ressent toujours de l'esclavage dont il est ou le témoin ou la victime.
Et son style est aussi nouveau pour nous que les sentiments qui l'animent :
On doit... s'attendre, dans un poète de ce genre, à des images gigantesques, du moins pour nos organes, accoutumés à une nature petite, altérée, et pour ainsi dire assujettie. L'habitude de la voir sous tous ses aspects les plus majestueux exalte nécessairement l'imagination, et c'est ainsi que la voyait Ossian
Majestati naturae par ingenium. Le génie d'Ossian se fait l'égal de cette grande nature qu'il habite et qu'il peint. Elle est, avec la noblesse du caractère, la force et la sincérité des sentiments, une des conditions essentielles de la poésie primitive ; or celle-ci est pour Dorât, et pour d'autres à cette heure, la seule poésie digne de ce nom. Cette Urpoesie si célèbre depuis Klopstock au delà du Rhin, que des bardes modernes voudraient faire revivre dans leurs forêts antiques, il est piquant de la voir vantée avec au-
tant de feu par le chevalier Dorât dans les salons de Paris. On peut remarquer néanmoins que Dorât, dans ses nombreux volumes de poésies, n'a jamais imité Ossian. A la vérité, Clément (de Dijon), qui ne Taime pas, reprochait quelques années plus tard à YAlmanach des, Muses de 1801 d'avoir « déterré je ne sais où une pièce de Dorât » qui rappelle « la manière sauvage d'Ossian ; mais c'est du sauvage maniéré ; c'est une singerie de férocité écossaise avec des minauderies françaises « ». Vérification faite, la pièce en question, Le Triomphe de l'héroïsme et de /'amour, poème lyrique % n'a absolument rien d'ossianique, ni pour le fond, ni pour la couleur, ni pour la forme. C'est un poème belliqueux, très chaud de teintes et même passablement sensuel ; rien à'écossais et point de minauderies ; le critique voyait trouble ce jour-là.
Ce qui n'était chez l'élégant Dorât qu'une velléité de grande et vraie poésie, devient chez le révolutionnaire Sébastien Mercier une manifestation de ses goûts anti-classiques. Il est bien possible qu'il ait parfois parlé du Barde avec son ami Restif, « son émule en folie ' », et qu'ils aient mis en commun leur admiration. Mercier était préparé à aimer Ossian par son large sentiment de la nature, qui s'exprime surtout dans l'ample et éloquente préface de son Campagnard * ; par son goût pour la poésie sidérale, car il traduit avec prédilection l'apostrophe au Soleil de Milton^; par son admiration pour le langage sublime des Livres saints, car sous le nom d'Epithalatne il traduit en prose le Cantique des Cantiques\et tance vertement Voltaire qui n'en sent pas la beauté. Il semble pressentir Ossian, ou l'imiter de loin, dans une Idylle '' où l'on voit une jeune fille invoquer le soleil, qui doit se hâter de paraître pour éclairer les pas de son amant. Mais surtout Ossian est, dans les mains de l'iconoclaste Mercier,une arme de guerre pour écraser Homère. Il ne s'agit plus
1. J.-M.-B. Clément, Tableau annuel de la Littérature, 1801. II,