L'Approbation est datée du 16 septembre
4. Reproduite dans les Variétés Littéraires, 1,219 \ et dans les Œuvres de Turgot, IX, 151.
Le style « oriental » i i 3
pas à des occupations plus importantes ». De cette lettre de sept pages, le commencement tout au moins doit être cité ici, puisque c'est ce jour-là qu'Ossian fît son apparition en France :
Voici, Messieurs, deux morceaux qui m'ont paru mériter une place dans votre Journal. Ce sont deux fragments d'anciennes poésies, écrites originairement dans la langue erse que parlent les montagnards d'Ecosse, et qui est, comme on le sait, un dialecte de la langue irlandaise. Je les ai traduits d'après une version anglaise, que j'ai trouvée dans le London Chronicle du •21 juin 1760.
Le nom d'Ossian n'est pas prononcé, de même qu'il ne l'était pas dans les Fragments publiés par Macpherson. L'auteur de ces deux morceaux, leur antiquité, les mœurs ou les idées qu'ils expriment, n'intéressent pas Turgot en ce moment. Ce qui Ta frappé en lisant ces deux fragments, c'est d'abord la hardiesse de ce style nouveau et si difficile à rendre en français. Nous avons vu Turgot particulièrement intéressé par les questions de traduction.
Je ne me flatte pas d'avoir aussi bien conservé que lé traducteur anglais le caractère de l'original: notre langue moins riche, moins simple et moins hardie que la langue anglaise, ne pouvant se prêter que très difficilement aux tournures extraordinaires.
Mais surtout ces morceaux lui serviront d'arguments inédits et décisifs dans la discussion qu'il soutient avec les partisans de la théorie de Montesquieu sur les climats. Montesquieu avait prétendu que le climat chaud et la végétation luxuriante étaient l'origine du style oriental, si riche en paraboles et en images. D'autres avaient supposé que le despotisme asiatique, en contraignant la pensée à se voiler, avait provoqué la naissance de cette manière d'écrire. Turgot, d'accord avec Warburton, soutient au contraire que ni le climat brûlant, ni le gouvernement despotique ne sont pour rien dans le style oriental. Ce style résulte pour lui, et résulte nécessairement, d'un état primitif de la civilisation et des mœurs, du cercle étroit des con-
naissances et des idées, du petit nombre des mots abstraits, de la vie au grand air. La ressemblance frappante du style des « poésies erses » avec celui de certains poèmes hébreux est un argument triomphant. Pour la première fois, le style ossianique est caractérisé à cet égard :
Vous reconnaîtrez, dans ces deux fragments, cette marche irrégulière, ces passages rapides et sans transition d'une idée à l'autre, ces images accumulées et toutes prises des grands objets de la nature ou des objets familiers de la vie champêtre, ces répétitions fréquentes, enfin toutes les beautés et aussi tous les défauts qui caractérisent ce que nous appelons le style oriental.
Et, satisfait de voir se confirmer ses idées déjà très arrêtées sur la question, Turgot ferme sa lettre en enregistrant ce nouveau témoignage. Tout dans ces poésies, l'abondance des figures, la grandeur des images, « la hardiesse des tours, et une sorte d'irrégularité dans la marche des idées », tout justifie sa théorie :
L'exemple des montagnards d'Ecosse vient se joindre à celui des anciens Germains dont nous parle Tacite, des anciens habitants de la Scandinavie, des nations américaines et des écrivains hébreux.
Cette discussion ne devait pas être close avec l'exemple apporté par Turgot : quelques années plus tard, un critique soutient encore que le st///e oriental est de tous les temps, mais seulement dans l'Orient '. Voilà donc comment Ossian a pénétré chez nous pour la première fois : à titre d'argument en faveur d'une théorie sur la philosophie du langage. Voilà par quel biais un économiste, un homme d'Etat, a été amené à se faire le premier introducteur d'Ossian en France.
1. De CaLt, Dissertation sur le goût (Nouveaux Mémoires de l'Académie de Berlin, 1782, p. 469). Ces dissertations avaient commencé en 1772, p. 439.
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Le titre que donnait le correspondant anonyme ou le Journal aux morceaux qui suivent était : Fragments; d'anciennes poésies, traduites en anglais de la langue Erse que parlent les montagnards d'Ecosse et traduits en français d'après la version anglaise. Le premier est intitulé Cannai et Crimora : il a deux pages et demie, et devait être repris par Macpherson à la fin de Carric-Thura. C'est une lamentation sur la mort de Connal, qui luttait contre Dargo, lorsque Crimora, son amante, qui l'avait suivi à la guerre, croyant le défendre, le perce d'une flèche. Crimora meurt de douleur sur sa tombe. Le début est significatif. C'est le paysage ossianique, dans ses traits essentiels, et avec sa couleur distinctive, qui se présente tout de suite au lecteur français.
La 1 sombre automne règne sur les montagnes, les brouillards grisâtres se reposent sur les collines, les ouragans retentissent sur les bruyères. La rivière roule ses eaux bourbeuses à travers la plaine étroite ; un arbre paraît seul sur la colline, et fait reconnaître la tombe de Connal. Les feuilles jetées en tourbillon par le vent, jonchent le tombeau du héros. Souvent les âmes des morts se font voir dans ce lieu, quand le chasseur solitaire et pensif se promène lentement sur la bruyère.
Automne, brouillards, ouragans ; montagnes, bruyères, torrents ; arbre solitaire penché sur une tombe au-dessus de laquelle planent les ombres des héros ; tout ce qu'il y a de plus caractéristique et de plus nouveau dans le paysage ossianique se trouve ramassé comme à dessein dans ce court tableau, perdu depuis dans un coin d'un poème médiocre, et qui, grâce aux Fragments qui le mettent en lumière, et grâce à Turgot qui le choisit pour le traduire, introduit Ossian en France par ce qu'il olfre de plus neuf à l'imagination, de plus sympathique au cœur, de plus intéressant à l'esprit.
1. Lu dans le Journal Etranger, le dans les Variétés Littéraires qui reproduisent ce morceau.
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La méditation mélancolique du Barde se poursuit, en revêtant pour s'exprimer des comparaisons dont la hardiesse et l'accumulation ont rappelé à Turgot et rappelleront à tout lecteur certains livres de l'Ancien Testament et ce qu'on sait des poèmes orientaux.
Ta famille s'est accrue comme un chêne planté sur les montag-nes, et dont la tête sublime habite parmi les vents...
Ton bras était semblable à un tourbillon orageux, ton épée à un rayon de la lumière boréale qui parcourt l'horizon*, ta stature à un rocher qui s'élève dans la plaine ; tes yeux à une fournaise de feu; ta voix était plus forte que la tempête...
Les guerriers tombaient sous ton glaive, comme les chardons sous le bâton d'un enfant...
Le puissant Dargo s'avança comme une nuée de tonneire...; ses yeux ressemblaient à deux cavernes creusées dans un rocher...
Ces comparaisons entassées au milieu du morceau sont bien empruntées aux « grands tableaux que la nature présente » et aux « détails de la vie champêtre ». Plus particulièrement, elles tirent leur originalité du paysage qui les a inspirées. Plusieurs étaient neuves, parce que les poètes qu'on connaissait déjà n'avaient pas eu les mêmes spectacles sous les yeux, ou que leurs livres ne les leur avaient pas fournis. Ainsi le chardon, la lumière boréale... Le vague même de cette dernière expression pouvait plaire, en invitant la rêverie à se perdre dans un paysage septentrional plutôt senti que vu, et plutôt esquissé que dessiné, où il y a des chênes, des rochers, des chardons, le tout noyé dans une pâle et mystérieuse lumière. Les esprits romanesques, et qui goûtent fort les aventures qui sortent du commun, ceux (|ui aiment dans la poésie le détail joli ou piquant, trouvaient ici, brièvement indiqué, le premier de ces travestissements qui, nous l'avons dit, sont une des machines les plus ordinaires de Y Ossian macphersonien. Une belle fdlc
1. Celle lumière l)oréalc a c'-té supprimée plus tard par Macplierson, sur les ohservalions de quelques critiques qui arguaient de ce détail contre rautlienticité d'Ossian, l'aurore boréale n'étant, paraît-il, mentionnée par aucun écrivain de l'antiquité. Il lui a substitué à partir de 1773 le vague et incolore hcain of thc sky.
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SOUS la lourde armure d'un guerrier, voilà de quoi séduire l'imagination des lecteurs, et tenter même le pinceau de l'artiste ; si avec cela elle tue par méprise celui qu'elle aime et que justement elle venait défendre, l'ensemble forme un tableau à la fois piquant pour les sens et touchant pour le cœur. On avait déjà vu quelque chose comme cela dans Virgile, dans l'Arioste, et dans le Tasse; mais Camille, Bradamante et Clorinde sont trop connues, trop précises, et d'ailleurs trop civilisées ; cette vierge sauvage des montagnes de l'Ecosse, Grimora, cette ombre pâle qui ne paraît qu'un instant pour frapper, pleurer et mourir, offre le charme de la nouveauté.
Enfin le morceau se clôt par quelques phrases qui respirent une douce sensibilité, comme on disait alors, et qui durent émouvoir et plaire :
C'est ici, c'est sur cette colline que la terre renferme ce couple aimable. L'herbe croît entre les pierres de leur tombeau. Je m'assieds sous l'ombre funèbre qui le couvre ; j'entends le murmure des vents qui agitent le gazon, et le souvenir de ces amants se réveille dans mon âme. Vous dormez ensemble d'un sommeil paisible. Hélas ! sur cette montagne il n'y a de repos que pour vous.
C'est déjà l'accent du vieillard de Paul et Virginie. C'e?,t le même motif sentimental et attendrissant. L'expression, ici, n'a rien de nouveau, rien qui ne se pût rencontrer sous la plume d'un Français de 1760 ; mais la mélancolie du sentiment se localise mieux dans le paysage précédemment décrit, et lui emprunte une nuance particulière. Ce paysage d'automne et ses vents orageux colorent de leur teinte sombre la rêverie d'un cœur sensible sur la tombe de deux jeunes amants. On est triste avec un accent plus âpre et plus désespéré, on est mieux pénétré de la cruauté du sort et de la misère de l'homme, on pleure mieux la mort et on s'attriste mieux sur la vie, quand on se sent perdu dans ce désert inhospitalier ; et ce lointain pays de brume et de tempêtes qui revit dans ces chants d'un poète inconnu, où aiment, combattent et meurent des héros nouveaux, aux noms barbares et sonores, ce pays est celui vers
lequel se porteront l'imagination désabusée ou le cœur inquiet.
Le second morceau ne pouvait que renforcer cette première impression. Ryno et Alpin sont les deux bardes qui, vers le milieu des Chants de Se/ma, dialoguent lugubrement, Ryno interrogeant Alpin sur la cause de ses pleurs et des sons plaintifs de sa harpe, Alpin lamentant la mort de son fils ]Morar tué dans le combat. Ici nous faisons connaissance avec le barde sous ses traits légendaires, rituels pour ainsi dire, et bientôt classiques. Alpin n'est pas Ossian, mais une première épreuve d'Ossian ; qu'on en juge plutôt:
C'est la voix d'Alpin, d'Alpin le fils de l'harmonie, qui pleure sur les morts. Sa tête est courbée sous le poids des ans ; ses yeux rouges sont remplis de larmes. 0 Alpin, fils de l'harmonie, pourquoi es-tu seul sur celte colline silencieuse? Pourquoi formes-tu des sons plaintifs, comme le vent qui souffle entre les arbres de la forêt, comme les tlots qui viennent frapper le rivage solitaire ?
Et les premiers mots d'Alpin ajoutent le trait essentiel :
Mes pleurs, ô Ryno, coulent pour les morts; ma voix chante pour les habitants du tombeau.
Après cela, un déluge de comparaisons assez peu locales, et dont plusieurs sont aussi bien bibliques ou homériques : six pour dire que Morar était terrible dans le combat, trois pour dire qu'il était clément après la victoire.
Mais ce qui est plus notable, c'est le retour persistant du thème funèbre. Le motif du tombeau, sur lequel rêvait tout à l'heure un ami, sur lequel maintenant pleure un père, ce motif caractéristique est repris avec une insistance qui le grave dans l'esprit et dans le sentiment. Plus précise est ici l'évocation, et plus matérielle la vision. L'homme né sensible, incliné sur une tombe, rêvait tout à l'heure au triste sort de deux amants vertueux. Maintenant le père au cœur brisé mesure du regard la fosse qui enferme son fils ; son œil voudrait percer l'épaisseur de la terre sous laquelle il dort d'un sommeil éternel :
La traduction de Turgot
Que ton habitation est maintenant étroite ! Que ton séjour est ténébreux ! Avec trois pas je mesure ta fosse, ô loi qui étais autrefois si grand ! Quatre pierres couvertes de mousse sont Tunique monument qui reste de toi... Que le sommeil des morts est profond ! Que leur lit de poussière est bas I 11 n'entendra plus ta voix; il ne s'éveillera plus quand tu l'appelleras. Oh ! quand sera-t-il matin dans le tombeau, pour avertir celui qui dort, de veiller*?
On a pu déjà juger du style et du mouvement de la traduction. Jusqu'à quel point est-elle fidèle ? Turgot a-t-il suivi ses propres maximes? Voici un passage du premier et un passage du second morceau qui permettront à chacun de s'en rendre compte.
The daughter of Rinval was near ; Crimora bright in the armour of man ; her yellow hair is loose behind, her bow is in her hand.She followed the youth to the war, Connal her much-beloved. She drew the string on Dargo ; but erring she pierced her Connal. Hefalls like an oak on the plain ; like a rock from the shaggy hill.
What shall she do, hapless maid ! He bleeds ; her Connal dies ! AU the night long she cries, and ail the day, « 0 Connal, my love, and my friend ! »
With grief the sad mourner dies !
Près de là était la fille de Rinval, Crimora, resplendissante sous l'armure d'un homme, les cheveux épars sur ses épaules, son arc dans sa main.
Elle suivait à la guerre le jeune Connal, son bien-aimé. Elle banda son arc contre Dargo ; mais,danssonerreur, elle perça son cher Connal. Il tomba comme un chêne renversé dans la plaine, comme un rocher du haut d'une colline hérissée de bois. Fille infortunée ! Que fera-t-elle ? Connal perd son sang, Connal meurt. Toute la nuit elle s'écrie, elle répète tout le jour: 0 Connal! ô mes amours ! ô mon bien-aimé !
Plongée dans le deuil et dans les larmes, elle meurt enfin accablée de douleur.
Une épithète précise et colorée, la seule de tout le passage, est supprimée : les cheveux de Crimora ne sont plus
1. Sic. Le texte des Variétés Littéraires porte : de se réveiller (to bid the slumherer awake).
blonds [yellow hair). La dernière phrase, lourdement redondante, rend bien mal la concise tristesse des mots anglais. Le reste est simplement exact. Il faut avoir lu le même passage dans les paraphrases de Le Tourneur ou d'autres pour apprécier ce modeste mérite. Cependant, un peu plus loin, Turgot fait un contre-sens : pour le très clair in the tomh of the mountain y ou rest alone il invente un sens ingénieusement compliqué : « Hélas ! sur cette montagne, il n'y a de repos que pour vous. »
Four stones, with theirheads of nioss,are Ihe only mémorial of thee. A tree with scarce a leaf, long grass, which whistles in the wind, mark to the hunter's eye the grave of the mighty Morar. Morar ! thou art low indeed. Thou hast no mother to mourn thee ; no maid with her tears of love.
Dead is she that brought thee forth. Fallen is the daughter of Morglan.
Quatre pierres, couvertes de mousse, sont l'unique monument qui reste de toi. Un arbre qui conserve à peine quelques feuilles ; quelques herbes dont le vent agite en sifflant les tiges tremblantes, indiquent à l'œil du chasseur la tombe du puissant Morar. 0 Morar ! ô combien tu es déchu ! Tu n'as point de mère pour te pleurer; aucune fille ne répand sur toi des larmes d'amour. Celle qui t'a enfanté, est morte : la fille de Morglan est tombée.
Il y a ici de la simplicité, parfois assez hardie. Mais il y a une légère tendance à appuyer sur l'élément dramatique, à faire déclamer le poète. Le français, même celui du sérieux Turgot, s'exclame volontiers, où l'anglais reste en apparence impassible. Il y a une nuance qu'il est plus aisé de sentir que de décrire enire Morar ! thou art low indeed^ et 0 Morar! ô combien tu es déchu! Toute la différence entre une physionomie française qui exprime et peint, et une figure britannique qu'il faut déchiffrer ou deviner.