‹ Ossian. Poesies galliquesChapitre 2 sur 29 · HYMNE DU SOIR · texte numérisé non relu

HYMNE DU SOIR

JL' o M B R E à peine voile les cieux : Des temps évanouis la splendeur éclipsée

Se retrace dans ma pensée, Et m'inspire des chants dignes de mes aïeux. Tout repose, ou se tait.... Les harpes suspendues

Languissent détendues.

Dernier fils d'un héros que la gloire enflamma. Mes pas silencieux se traînent dans Selmn (i) j Selrna^ palais des rois! asyle des conquêtes, Fingal n'invite plus l'étranger à tes fêtes; Tes murs harmonieux, par la mousse couverts, Ne retentissent plus du doux bruit des concerts. Les braves ont vécu; Fingal même succombe : Autour de moi tout dort du sommeil de la tombe., Et je ne puis mourir! et ma plaintive voix Dit aux siècles futurs nos antiques exploits ! Quand la Reine des nuits ne brille point encore. Quand sous l'obscurité la fleur se décolore. Que les vapeurs du soir, comme un nuage épais. Enveloppent les monts, les lacs, et les forêts. De mon génie éteint le flambeau se rallume :

Le besoin de chanter m'embrase et me consume.

La tendre Mali>ina, charme de mes viens jours.

De sou bras attentif me prête le secours :

Elle guide Ossian au pied du roc sauvage;

Il s'assied sous un chêne au mobile feuillage.

De mon destin alors s'adoucit la rigueur :

Une puissante voix vient réveiller mon cœur ;

C'est la voix du passé... Les siècles mémorables

Se pressent sous mes yeux, chargés de faits brillants;

Soudain je les recueille, et mes chants favorables

Eternisent le nom de mille chefs vaillants.

Non, du ruisseau fangeux ils ne sont point l'image.

Ces chants qui de Littha rappellent les concerts ;

Doux et mélodieux, ils enchantent les airs.

O terre de Liuha^ quej'aime ton rivage ,

Quand la veuve d'Oscar, sous ses doigts vagabonds.

Anime la harpe sonore !

Ses accords amoureux réjouissent les monts. Aimable Mahnna, toi que le Barde implore.

Prête l'oreille à ses accents :

Fille charmante, accours; viens ranimer encore Les feux de mou génie affoibli par les ans.

OINA.

Je n'étois point encore appesanti par l'âge : Fingal arme mon bras : il commande ; et soudain Mes rapides vaisseaux, sous un ciel sans nuage. Voguent vers Inistore aux lueurs de Cathlin (2). .lallois du vieux M«/or dissiper les alarmes: La guerre rugissoit au bord de ses torrents; Une étroite amitié, que respectoient les ans. Aux armes de mon père avoit uni ses armes. J'arrive : il reconnoit l'étendard des héros; Et, me tendant la main, il m'adresse ces mots: a Fils du roi de Morven , sur mes vertes collines

« Quel esprit a guidé tes pas?

c. Chef du sauvage Ullin (3) et des plaines voisines; '< Dnnthalmon de ma fille adoroit les appas : < Je nai pu l'accorder à son impatience;

« Nos pères étoient ennemis (4).

« Mais dix mille guerriers, à ses ordres soumis, « Sur nos bords malheureuxpromenent la vengeance. i< Seul, privé des secours qui me furent promis, .< J'ai voulu réveiller la foi de mes amis; « Mais tous, fermant l'oreille à ma voix importune, « Ont oublie Malor au jour de l'infortune.

— « Tesmauxmesoiitconnus;je vieuslessoulager, K Et sei-vir de mon Lias ta cause glorieuse : « Ne crois point qu'Ossian soit une ombre trompeuse a Qui se dissipe et fuit à l'aspect du danger. R J'ai promis à Fingal de veiller sur ta tète : .< Il se souvient encor du jour où la tempête .. Le jeta sur ces bords témoins de ta splendeur. « Tes secours, tes présents charmèrent sa douleur:

« Tu le lis asseoir à ta fête ; « Mais sa reconnoissance égale sa valeur. c De Trevinor dans mes mains tu vois briller l'épée :

« Si j'en crois ma fougueuse ardeur, « Ton attente, Malor^ ne sera point trompée, — c< Des guerriers de Morven]e connois le pouvoir : « Fils d'un roi généreux, appui de la foiblesse , < Tu fais luire à mon ame un doux rayon d'espoir :

« Ta voix console ma tristesse ; '.< Tel daigne nous parler l'orageux Cruthloda (5) , CI Lorsque, resplendissant des feux du météore, •< Sa voix vient réjouir les vallons du hoda^ « Et fait taire les vents sur les rocs d'Jnistore (6). « Cependant l'aigle altier abandonne les airs;

« Déjà la nuit taciturne, voilée, « Commence à parcourir sa carrière étoilée. « Viens t'asseoir dans mes tours, noble enfant des concerts». Je le suis. A ma vue Oïna se présente:

L'abattement se peint dans ses traits douloureux,

Et sous ses doigts la harpe obéissante Pousse des soupirs langoureux.

Ses yeux d'azur, que voile un sinistre nuage, Roulent, chargés d'amour, de tristesse et de pleurs ; Tels deux astres du soir brillent dans le feuillage. Ou telles nous voyons, au pied du roc sauvage, Les larmes du matin qui tremblent sur les fleurs.

Le roi des jours s'apprètoit à répandre

Sur l'horizon ses nouvelles clartés.

Que j'écoutois encor sa voix naïve et tendre. Des cris tumultueux soudain se font entendre; La bataille et la mort grondent de tous côtés : Dnntlialmon contre nous s'avançoit dans la plaine. Je vole; et de mon œil, enflammé par la haine, S'échappent à la fois et la foudre et l'éclair. En vain mille guerriers, sous un rempart de fer, Veulent coirvrir leur chef: il tombe, et je l'enchaîu». Le vieux roi satisfait me presse dans ses bras : « Ossian^ me dit-il, tu ne partiras pas « Sans emporter le prix de ta noble vaillance : « Ma fille doit payer ce que tu fis pour nous ; « Sa beauté, sa candeur, son aimable innocence,

« Réjouiront l'ame de son époux.

>< Je te la donne... Au lever de l'aurore « Qu'elle vogue avec toi sur l'orageuse mer.

a4 POESIES

« Pour ton bonheur que puis-je faire encore? « De mes trésors accepte le plus cher. »

Pour la seconde fois sur la plaine glacée La nuit sombre descend, de frimas hérissée; Mais le sommeil me fuit... Des sanglots douloureux Frappent mon oreille attentive:

C'est Oîna-, solitaire et plaintive, Qui dans l'ombre chante ses feux.

« Objet de mon unique amour, « Sur ton rocher désert, le cœur rempli d'alarmes, « Peut-être, de l'aurore implorant le retour,

« Loin de moi tu verses des larmes.

« Hélas! tes vœux sont superflus.

« L'aurore renaîtra plus touchante et plus belle ; « Mais ses jeunes rayons ne me trouveront plus

« Dans la demeure paternelle.

« Monts escarpés, sombres forêts, « Solitaires vallons, noirs rochers, doux ombrage», a Vous ne me verrez plus de mes rapides traits

c< Poursuivre les chevreuils sauvages.

« O ma harpe, qui tant de fois « Adoucis les tourments de mon ame éperdue,

D' O s s I AN.

Repose désormais dans l'asyle des rois, « Silencieuse et détendue ».

Elle se tait. Soudain près d'elle je m'élance.... " Belle 0/««, lui dis-je, appaise tes douleurs; n C'est à moi de sécher les pleurs » Que fait couler une injuste puissance : « Loin des chefs de Morven le barbare plaisir « De presser dans leurs bras nue vierge tremblante !

« l'ille des rois, ta beauté languissante i Dans mon cœur un moment éveilla le désir;

Il Mais j'entends une voix sévère i< Qui me crie: Ossian^ respecte le malheur! « Fils d'un héros, sois digne de ton père, « Etouffe une coupable ardeur.

'< Tes larmes, Oïna, n'auront point été vaines: « Je ceàekDunthalnion tous mes droits sans retour. Du guerrier à ces mots ma main brise les chaînes. Pourquoi, dis-je à Malor^ rompre ces noeuds d'amour? Dunthalmon avec gloire a fait briller sa lance; Si vos aïeux d'une auguste alliance Rompirent jadis les liens, Maintenant de la haine ils ne sont plus la proie. Et vuident à longs traits la coupe de la joie Daus leurs palais aériens (7),

NOTES D'OINA.

(i) Sehna, nom du palais de Fingat •, roi de Mon'cn^ et père à'Ossian.

(2) Calhlin ^ nom de l'étoile du soir chez les Calédoniens. Voici, d'après Macplterson , les sept étoiles principales de ces peuples : CaumathoTi , Tète de l'ours ; Colderna , Rayon oblique ; Uloicho. Guide nocturne; Cathlin, Rayon des flots; Reldurath , Etoile du crépuscule ; Berthin , Feu de la colline ; Tonthena , Météore des vagues.

(3) Ancien nom ÙLnVUhter^ partie de l'Irlande.

(4) Lorsque les ancêtres de deux guerriers avoipnt été désunis, leurs descendants liéritoient de leur baine; elle se perpétuoit jusqu'aux géuérations les plus reculées : les liens de l'amitié étoient également indissolubles. Deux Calédoniens se rencontroient-ils dans la mêlée; si leurs aïeux avoient été divisés, il n'en l'alloit pas davantage pour qu'il s'engageât entre eux un combat opiniâtre et mortel. Si au contraire l'intelligence avoit régné entre leur lamille , ils écbaugeoient leurs armes, et se juroient une éternelle amitié.

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