CHANT QUATRIEME
SOMMAIRE
Ossian, après une courte invocation à sa harpe, décrit le cojnbat qui a lieu sur les rives du Lubar. Prodiges de valeur de Fillan; il tue Foldath. Malthos, en voyant ce héros expirant , oublie sa liaLue , et lui offre ses secours. L'ame de Foldath s'envole dans son palais, et va s'offrir aux regards de sa fille Nina. Cathmor, qui a vu tomber Foldath, descend de la colline , raUie son armée , recommence le combat , et attaque Fillan avant l'arrivée A'Ossian , que Fingal envoyoit au secours de son frère. La nuit termine le combat. Ossian arrive à l'endroit où Cathmor et Fillan s'étoient battus : il trouve son frère mortellement blessé ; après sa mort il le porte dans une caverne voisine. Fingal , en apprenant la mort de son fils, se décide à combattre lui-même. Le chant finit par uu monologue de Cathmor, que l'aspect de tantde tombes récentes enflamme d'une nouvelle ardeur.
loi qui dors suspendue auprès des boucliers, Toi qui charmas souvent roreille des guerriers,
194 i'OESlES D'OSSIAN.
Eveille-toi , ma harpe ! et que ta mélodie Descende avec la paix dans mon ame engourdie. Ne me refuse pas tes accords inspirants : Hélas ! seul, accablé de soucis dévorants, Privé de son Oscar, privé de la lumière, Ossian n'a que toi pour calmer sa misère. Tout repose ou se taît; le zéphyr amoureux. Murmure foiblement dans les hois ténébreux : Voici l'heure des chants... mon ame s'est émue... Silence... Le passé se retrace À ma vne.
Les rayons du matin serpentoient dans les cieux : A la voix de Cathmor les chefs audacieux Guident leurs bataillons. Une épaisse poussière Yoile le roi du jour entré dans sa carrière. L'intrépide Foldath est par-tout, et son bras Moissonne en même temps les chefs et les soldats : Il se livre à l'excès d'une barbare joie: I Bientôt, dit-il, Fin gai ^ à sa douleur en proie, '< Va pleurer ses états, sa gloire et ses amis. 't Compagnons de FoldaLh^\e vous l'avois promis. '1 L'Ombre de Càirbar triomphe dans sa nue : " Fin gai même, frappé d'une atteinte imprévue « Tombera, comme on voit sous les noirs aquilons '< Tomber un haut sapin, vieux monarque des monts.
Dermide cependant s'oppose à son passage ;
LA BATAILLE DE TEMORA. igiï Mais le destin trahit son généreux courage , 11 est blessé. Foldath veut redoubler ses coups ; Quand un jeune héros bouillant, plein de courroux , Mon frère, accourt, brandit sa lance étincelante, Et du sein de Foldath la retire sanglante. Puis vole sans retard à de nouveaux exploits, (i) Foldath tombe : la terre a gémi sous son poids ; Mais Mrt/r/f05(2), à l'aspect du guerrier qui succambe: « Où veux-tu, lui dit-il, que j'élève ta tombe? « Sera-ce dans Vllin, ou sur les bords riants « Qui de Nina, ta fille, ont vu les premiers ans ?
' Pourquoi, répond /^o/t/ai/t d'une voix courroucée , « Pourquoi verser le trouble en mon ame oppressée? « Veux-tu me rappeler que je n'ai point de fils « Qui venge mon trépas sur mes fiers ennemis? « Va, je n'ai pas besoin qu'on venge ma mémoire. « Assez d'exploits sans doute attesteront ma gloire: « Entasse autour de moi ces superbes rivaux « Que mon glaive plongea dans la nuit des tombeaux ; " Que je dorme, entouré de victimes sans nombre, •; Cet aspect tout de sang réjouira mon Ombre. »
Il dit, et meurt ; son ame, errante dans les airs ,
S'envole vers des lieux qui lui furent si cliers.
Elle s'offre à Nina: seule aux bords d'une eau pure,
igfi POESIES D'OS SI AN.
Nina livroit aux vents sa noire chevelure ; Son arc à ses côtés reposoit détendu.
Le fantôme se montre à son œil éperdu : Il est couvert de sang, et le brouillard humide Vole autour de son front menaçant et livide. La belle pousse un cri; l'Ombre lance un éclair. Et comme un feu léger s'évanouit dans l'air.
Cathmor a vu tomber le chef de son armée : De haine et de courroux son ame est enflammée; II se levé, et saisit le fer de ses aienx. Incertain et troublé, Fingalle suit des yeux: « Cathmor, dit-i), s'apprête à combattre lui-même; « Fillan touche peut-être à son heure suprême. • Dérobez à ma vue un spectacle d'effroi; « Sombres forêts des monts,courbez-vous devant moi . « Ossian, suis ton frère , et cache ton épée. « Cher Fillan, de tes jours ma tendresse occupée « Ne t'affligera point d'un doute injurieux. « Meurs, mais reçois du moins un trépas glorieux. >
J'obéis à mon père; et lui, baigné de larmes, Va dans les flancs du roc nous cacher ses alarmes. Les flots de la bataille, à mes regards tremblants Roulent impétueux, rapides et sanglants.
Mon frère, tel qu'un aigle aux ailes déployées , Vole et chasse d'Erin les tribus effrayées :
LA BATAILLE DE TEMORA. 19 Il s'ouvre dans leur sang un tortueux cliemia; L'éclair est dans ses yeux , la foudre est dans sa main. Mais Caihmor fait briller son glaive redoutable : Trois fois l'air retentit de sa voix formidable : II appelle les chefs ; les chefs obéissants , Honteux de la terreur qui raaîtrisoit leurs sens, Rassemblent à leur tour la foule dispersée : La plaine en un moment de dards s'est hérissée; L'ordre se rétablit ; et sous un mur d'airain S'élancent de nouveau les bataillons à'Erin.
Mes regards de Fillan suivoient au loin la trace: Tout-à-coup, emporté par sa fougueuse audace, Il marche sur Cathmor. La foule au même instant S'ouvre , et livre un passage à ce fier combattant. Cathmor^ calme et serein comme en un jour de fête , Voit accourir Fillan^ le contemple, et s'arrête ; Leurs glaives renommés se croisent.... mais la nuit Descend... du choc affreux je n'entends que le bruit. Les vainqueurs, les vaincus à pas lents se retirent ; On interrompt la mort, et les deux camps respirent.
Les heures se pressoient, et sous un ciel glacé La nuit rouloit son char de frimas hérissé ; Le vent d'au tomme à peine agitoit le feuillage ; L'Ombre avoit suspendu les horreurs du carnage, F.t le fil.s do Comlial. fatigué des combats.
A la fête du soir appeloit ses soldats. Loin deux, d'un pas rapide à traTers la bruyère, Mes yeuxcherclioient Fillan , Fillan monjeune frère; Long-temps contre Cathmor il avoit combattu: Enfin je l'apperçois pâle, morne, abattu. Appuyé sur le roc, et respirant à peine : « Jeune chef de ikforfew , que fais-tu dans la plaine? « Lui dis-je : environné de ses Bardes joyeux, « Fingal prête l'oreille à leurs chants glorieux; « Il n'attend plus que toi pour commencer la fête. « Sur la harpe à ton tour viens chanter sa conquête ; « Tu fis trembler Cathmor; tes exploits immortels o Ont arraché des pleurs à mes yeux fraternels. « Fingal^ impatient, près de son fils m'envoie; « Dans le cœur du vieillard viens répandre la joie. >!
Lorsqne tout fuit ou meurt sous leurs coups triomphants .
Uu père aime à revoir ses généreux enfants;
Mais quand ils sont vaincus, quand la honte leur reste ,
Doivent-ils l'affliger de leur aspect funeste.'
Ossian^ de Fingal pour jamais exilé ,
Je ne le verrai plus ; mon casque est mutilé ,
Mon bouclier meurtri, mon armure sanglante;
Et ce glaive émoussé çese à ma main tremblante.
LA BATAILLE DE TEMORA. ig(5
O s s I AN,
O mon fiere ! bannis cette sombre douleur; N'es-tu pas un rayon dont la douce chaleur Réchauffe de Fingal la débile vieillesse? Loin du lils des héros cet excès de foiblesse ! A ton âge Ossian étoit moins renommé.
De Fingal cependant il fut toujours aimé; Rien de ce noble roi ne lui ravit l'estime : Mais ton père gémit.... tout retard est un crime.
Je ne te suivrai pas. Ossian^ plains mon sort.
Déjà, déjà mon sang est glacé par la mort ;
A la fleur de mes ans je suis tombé sans gloire.
Et mon premier combat a flétri ma mémoire.
Ah ! du moins sauve-moi d'un reproche nouveau !
Je ne mérite pas les honneurs du tombeau :
Mon frère, réunis mes armes dispersées.
Près de moi dans le roc qu'elles dorment placées;
Et puisse le chasseur, en ces bois égaré,
Ignorer que Fillan mourut déshonoré!
OsSlAN.
Il expire!.... 6 douleur!.... Son ame courageuse
S'envole sur les vents dans la nue orageuse; Elle y goûte déjà le Lonheur et la paix. Ombres de mes aïeux, ouvrez-lui vos palais; Préparez, au milieu de vos brillants pbospbores, Sa robe de vapeurs, son fer de météores.
A. ces mots, dans les flancs du rocher ténébreux
Je dépose le corps du guerrier malheureux.
Soudain la sombre nuit redouble ses ténèbres.
Des tonnerres lointains les roulements funèbres
Sèment de tout côté l'épouvante et l'horreur;
Mais, bravant la tempête et le ciel en fureur.
Tout plein du souvenir qui déchire mon ame.
Je donne un libre essor au courroux qui m'enflamme.
« Oui , je le combattrai ce héros inhumain
i< Qui d'un frère chéri vient de percer le sein;
» Ni ses mille guerriers, ni son mâle courage,
X Ne pourront le soustraire aux efforts de ma rage.
<• Fantômes de la nuit, allumez vos éclairs,
" Guidez mes pas errants au sein de ces déserts ;
« Guidez-moi vers Cathvior; que ma main vengeresse.,
« Malheureux! où m'emporte une juste tendresse !
u Voilà donc les secours qu'à Fingal yai promis !
" Héros en cheveux blancs, entouré d'ennemis,
« Si je l'abandonnois en ce péril extrême,
« Qui veilleroit surlui.' Sonbrasn'estplus le même;
LA BATAILLE DE TEMORA. aoi n Dans les champs de la mort il n'est plus sans rival : « Volons à ses côtés... Qui, moi, revoir F/nga/.'' « Supporter tout le poids de sa juste colère, « L'entendre me crier , Qu'est devenu ton frère ? « Non, jamais .... ah! plutôt en ces cruels moments... « Mais n'est-ce point sa voix que m'apportent lesvents? « Il appelle ses fils.... ses fils ! rage impuissante ! « J'obéirai, mon père, à ta voix menaçante. « Je revole vers toi, seul avec mes ennuis, <• Comme un aigle blessé par la foudre des nuits. (3) »
J'avois rejoint Fingal : appuyé sur ma lance, Le cœur gros de soupirs, je gardois le silence. Mon père dans mes yeux lut la mort de son fils ; Une sombre pâleur voile ses traits flétris: Mais bientôt, reprenant son audace première : « Guerriers, si ce héros ne voit plus la lumière, « Une oisive douleur peut-elle le venger.-* tt Que le poids de la guerre accable l'étranger! « Sous vos coups réunis qu'il tombe dans la plaine... « Amis, je combattrai; la victoire est certaine. »
Vingt chênes abattus s'embrasent à l'instant, Et remplissent les airs d'un éclat pétillant. Fingal erre au milieu des ombres entassées , (4) Et roule dans son cœur de sinistres pensées; Son large bouclier, son casque radieux ^
202 POESIES DOSSIAN.
Brillent par intervalle à la clarté des feux; Le besoin des combats tourmente son audace ; Dans ses traits convulsifs respire la menace; Ses pas précipités s'égarent au hasard, Et de sa lance d'or il frappe le brouillard.
Le noble roi à'Atha^ du haut de ses collines
Promené ses regards sur les tombes voisines;
Là dorment, confondus , les chefs des deux partis.
Sa grande ame s'émeut; ses yeux appesantis
Laissent tomber des pleurs.... <■ Les guerriers mémorables,
« Brillants comme l'éclair, comme lui peu durables,
i< Ont lui quelques instants pour s'éteindre à jamais;
11 Dans l'asyle des morts qu'ils reposent en paix !
« Surpris par le trépas dans leur course guerrière,
11 Ils n'ont pu des grands noms éclipser la lumière ;
" Mais ces plaines du moins, ces torrents écumeux,
■1 Instruiront l'avenir de leurs destins fameux.
'< Ah ! puisse ainsi Cathrnor triompher d'âge en âge,
it Et du sommet des airs, promis à son courage,
■1 De ses Bardes chéris entendre le concert
i< Quand il voyagera sur les vents du désert,
.1 Quand de ses fiers aïeux il ornera les fêtes ,
•< Ou qu'il se cachera sous l'aile des tempêtes ! »