Souvent un beau désordre est un effet de l’art
dans un vaste et élégant salon en forme de rotonde. Aussi élevé que la maison, ce salon est entouré d’arcatures percées de portes et de fenêtres. On nommerait maintenant cette pièce principale et centrale, le holl. De la porte du milieu, ouverte à deux battants, on admire l’allée de vieux et gigantesques tilleuls qui constitue un imposant décor. Les arbres, après avoir été jadis soumis à la taille selon l’ancienne mode française, ont pu, depuis bien des années déjà, pousser verticalement leurs branches en toute liberté. Cette émancipation les a rendus véritablement audacieux dans leur élan vers le ciel. Pouchkine aimait à se promener le long de cette délicieuse avenue.
En errant sous ces ombrages, on aperçoit les fenêtres d’une chambre où sont rassemblés nombre de précieux souvenirs d'une brillante période littéraire. C’est la chambre de Karamzin. Là se trouvent la table à écrire de Pouchkine; sa canne dont le pommeau est orné d'un bouton d’'Hannibal!, son ancêtre; le gilet? que portait Pouchkine lorsqu'il tomba mortellement blessé; un morceau d’écorce de l'arbre au pied duquel il se tenait; une vue de l'endroit où se déroula le duel y est jointe. Auprès de ces objets, a été déposé un gant du prince Pierre Wiazemsky, l’autre fut jeté dans la
1. La mère de Pouchkine était la petite-fille d'Hibraïm, le nègre de Pierre-le-Grand, élevé par les soins du tzar, envoyé par lui à Paris pour y perfectionner son éducation, puis marié à une Russe et devenu général. Le visage et la chevelure de Pouchkine rappelaient cette descendance. À ceux qui se moquaient de cette origine, le poète répondit par une pièce de vers écrite à Ostafiévo, intitulée : Ma généalogie. On y voit le passage suivant :
« M. Vidok, du fond de son cabinet, a décrété que mon grand-père « Hannibal avait été acheté pour une bouteille de rhum et qu’il fut au « service d’un capitaine de vaisseau. Ce capitaine n'était autre que celui « qui guida les destinées de notre patrie et dont la main sut si bien « tenir le gouvernail et imprimer un élan si puissant au navire qu'il « dirigeait. Mon grand-père avait libre accès auprès de lui et l’Arabe, « acheté si bon marché, grandit intègre, et fut un ami zélé du tzar et « non pas son esclave. Son fils Hannibal a incendié une grande quantité « de bâtiments ennemis et a pris une première fois la forteresse de « Navarin. »