DANS LA SÉRIE DES MAMMIFÈRES
Lu à la Société Philomatique, le 16 mai 1816.
Dans mon Ostéographie des Lemurs j’ai compris l’Aye-Aye de Madagascar au nombre de ces animaux, sans donner les raisons qui m’ont déterminé à ne pas le placer parmi les Rongeurs, comme le font encore plusieurs zoologistes, à l’imitation de M. G. Cuvier, qui a donné au genre Daubentonia , qu’en avait formé M. E. Geoffroy, le nom de Cheiromjs. J’ai donc cru devoir publier à part le Mémoire dans lequel je pense avoir démontré ma manière de voir à ce sujet , tel qu’il fut lu devant la Société Philomatique il y a bientôt vingt-quatre ans , et ensuite présenté à l’Académie des sciences comme titre à ma candidature. Je n’y ai fait absolument aucuns changements , ou bien j’ai eu soin de les indiquer.
Une science naturelle quelconque se compose de deux parties tout à fait distinctes lune de l’autre : f les faits qui ne dépendent pas de nous, qui nous sont fournis par l’observation , et aussi souvent peut-être par le hasard; 2° le raisonnement ou la manière dont l’esprit combine ces faits , dont il les dispose , afin de mieux et plus facilement les comparer et leur appliquer la voie d’analogie et d’induction. Cette partie de la science, à laquelle on donne le nom de méthode, est, au contraire de la première, tout entière de notre création. Mais pour qu’une méthode soit autant parfaite quelle puisse l’être, il faut connaître le plus grand
(1) Le nom d’Aye-Aye a été donné par Sonnerat à cet animal par suite de l’exclamation que firent entendre les Malgaches en le voyant pour la première fois.
G. Lemür. a
MÉMOIRE
nombre des faits auxquels on se propose de l’appliquer, et par conséquent quelle soit établie à posteriori. En effet , s’il vient à nous en manquer un certain nombre , et surtout quelques-uns des plus importants , la méthode est nécessairement incomplète, et plus souvent encore vicieuse dans quelques points. Or, comme nous sommes loin de connaître encore tous les faits dans une partie quelconque de la science des animaux, et que l’observation, et surtout le hasard, nous en fournissent tous les jours de nouveaux, il est évident qu’il est nécessairement de l’essence de toute science naturelle d’offrir un plus ou moins grand nombre de lacunes, et de contenir un nombre d’erreursque le temps et les circonstances favorables pourront seuls rectifier. Ces rectifications sont donc des éléments nécessaires au perfectionnement des sciences naturelles, et par conséquent relever une erreur ne nous semble pas plus glorieux qu’il n’a été déshonorant de la commettre, et cela surtout quand le sujet de l’erreur peut encore être contesté. C’est le cas dans lequel je me trouve visà-vis de M. E. Geoffroy-Saint-Hilaire. Aussi l’a-t-il si bien senti, que, bien loin de vouloir soutenir et propager une opinion parce qu’il l’avait établie ou acceptée , sachant que ma manière de voir était contraire à la sienne sur le point qui fait le sujet de ce mémoire, il a été le premier à provoquer mes recherches; et, bien plus, il m’a donné tous les moyens possibles de mettre les zoologistes en état de décider, et c’est ce que je vais tâcher de faire avec tous les égards que je dois à un de mes prédécesseurs contemporains , dont j’ai cependant plusieurs années entendu les leçons.
11 y a au moins sept ans qu’étudiant avec deux de mes amis, M. Constant Prévôt et le docteur Russel de Dublin, la collection des Mammifères du Muséum d’histoire naturelle de Paris, d’après une inspection immédiate de leurs peaux montées, lorsque je fus arrivé à l’examen de l’Aye-Aye de Madagascar, je crus m’apercevoir qu’il n’appartenait pas à l’ordre des Rongeurs dans lequel il avait été généralement placé jusquelà par les zoologistes français, ceux mêmes qui ont eu la prétention de suivre davantage les principes de la méthode naturelle. Il me parut au
SUR L’AYE-AYE
contraire qu’il avait un très-grand nombre de rapports avec les derniers genres de la famille des Makis. Dans cette idée, j’étudiai successivement et avec attention tous les détails de l’organisation de ce curieux animal, autant du moins qu’une seule peau bourrée pouvait me le permettre, et je me trouvai bientôt confirmé dans ma première opinion, au point que dans un cours complet de zoologie que je fis en 1 8 1 1 pour des étrangers, ainsi que dans mon cours de la même année à l’Athénée, je plaçai définitivement l’Aye-Aye à la suite de l’ordre des Quadrumanes, et je donnai à l’appui de cette innovation toutes les raisons que j’avais alors pu rassembler. Cependant la différence remarquable et tout à fait anomale offerte par cet animal, quant au système dentaire, comparé avec celui des Makis , jointe à l’exemple des zoologistes français qui l’avaient toujours placé sans aucun doute, et même après une discussion étendue et ad hoc , parmi les Rongeurs, me tenait encore dans une certaine incertitude assez légitime. J’éprouvais donc le besoin de connaître quelque partie plus importante, suivant la plupart des zoologistes, de l’organisation de cet animal, lorsque M. E. Geoffroy, à ma pressante sollicitation, eut la complaisance de me permettre de chercher si dans la dépouille d’Aye-Aye unique dans notre collection , comme dans toutes celles d’Europe , il ne serait pas resté quelque partie du squelette propre à confirmer ou à infirmer mon opinion sur la place naturelle de l’Aye- Aye dans la série des Mammifères. En effet, par un hasard heureux, j’en pus tirer la tête tout entière, l’avant-bras et le carpe, dont M. E. Geoffroy a bien voulu que je disposasse exclusivement. C’est donc à lui que je dois les matériaux essentiels de ce mémoire, que j’ai l’honneur de soumettre au jugement de la société, et dans lequel je me propose de traiter de la place que l’Aye:Aye doit occuper dans la série mammalogique, et pour y parvenir, de faire voir que , lorsque dans la classification des animaux on se borne à n’employer que la considération d’un seul organe , quelque important , quelque influent qu’il soit sur le reste d ; l’organisation, on s’expose souvent à rompre les véritables rapports naturels, et que pour éviter ce grave inconvénient, il faut avoir égard à
MÉMOIRE
l’ensemble de l’organisation , en considérant à la fois tous les organes et leur combinaison entre eux, et que par conséquent l’anatomie seule la plus détaillée, la plus minutieuse, doit être le guide du zoologiste qui cherche essentiellement à grouper les animaux en familles naturelles, sans s’occuper d’abord delà facilité plus ou moins grande de l’enseignement. D’où l’on doit conclure que l’on ne parviendra à une classification assurée et plus ou moins parfaite , que lorsque l’anatomie de tous les animaux , ou mieux de tous les types de genres naturels , sera suffisamment connue.
Pour parvenir au but que je me suis proposé, je vais commencer par donner une description détaillée de l’Aye-Aye, ou du moins de ce que nous en possédons, en y joignant ce que nous savons de ses mœurs et de ses habitudes, qui, se trouvant toujours en rapport avec l’organisation , peuvent s’en déduire à priori.
Je le comparerai, chemin faisant et sous tous les rapports, avec les Rongeurs, parmi lesquels les zoologistes français l’ont rangé jusqu’ici, et avec les Quadrumanes , et surtout avec les Makis , parmi lesquels je pense qu’il doit être placé dorénavant, de manière qu’il deviendra aisé de juger le plus ou moins grand degré d’affinité avec l’un ou l’autre groupe.
Enfin je terminerai en donnant une histoire succincte de la place que lui ont successivement assignée les différents zoologistes, par où l’on verra que loin d’être le premier qui ait rapproché l’Aye-Aye des Quadrumanes, la plupart des naturalistes étrangers, ceux mêmes qui avaient le moins de prétentions à suivre la méthode naturelle, l’ont fait comme moi , mais , à ce que je suppose , par une sorte d’instinct , sans en donner aucune raison , et peut-être parce qu’abandonnant la considération rigoureuse du nombre des dents incisives, base de leur système, ils ont eu plus égard au nombre des doigts, et surtout à l’existence d’un pouce opposable aux pieds de derrière.
Cela fait, et dans le but de résoudre la question posée, je montrerai que parmi toutes les parties d’un animal , celle qui peut le mieux
SUR L’AYE-AYE
faire juger de ses véritables affinités c’est le squelette , comme traduisant le système nerveux; que, dans les différentes parties de celui-ci , c’est la tête, et surtout le crâne; et que parmi tous les os qui entrent dans la composition de ce crâne, c’est le sphénoïde et ses appartenances, ou mieux encore la série des os qui forment la base du crâne , c’est-àdire l’os basilaire et les deux sphénoïdes, et cela non-seulement chez les Mammifères, mais encore dans tous les animaux vertébrés, à cause de leurs connexions intimes avec les parties principales du système nerveux.
§ I. — Description extérieure de l’ Aye - Aye.
La tête de cet animal est grosse et sphérique , extrêmement large en arrière et sur les côtés, ce qui n’a certainement pas lieu chez les Rongeurs, qui ont au contraire toujours la tête, considérée en totalité, allongée d’avant en arrière et fort comprimée latéralement ; mais ce qui se remarque évidemment chez les Tarsiers et les Galagos parmi les Makis. Elle n’a nullement cette courbure particulière aux Rongeurs , ce chanfrein busqué, qui est quelquefois tel, que dans les Lièvres, par exemple , le grand trou occipital paraît être bien plus en avant qu’il n’est réellement.
Le museau proprement dit est très-court , et cependant assez pointu , caractère qui ne se retrouve jamais chez les Rongeurs, qui ont toujours l’œil fort reculé en arrière , et qui existe , au contraire , au même degré chez les Galagos et les Tarsiers.
Les narines sont tout à fait terminales , au lieu d’être latérales , comme dans les Écureuils.
La mâchoire inférieure étant aussi longue que la supérieure, comme nous le verrons plus loin dans l’ostéologie de la tête , il s’en est suivi qu’à partir du nez la lèvre supérieure n’a pas été obligée de se recourber fortement en arrière pour aller couvrir les dents de la mâchoire inférieure ; ce qui a lieu chez la plupart des Rongeurs, et surtout chez les Écureuils; cette lèvre supérieure est en outre entière et non bifide comme chez ces derniers animaux.
MÉMOIRE
Les yeux sont surtout extrêmement différents aussi bien par la forme que par la position. D’abord au lieu d’être tout à fait latéraux , comme dans tous les Rongeurs, même dans les Gerboises , ils sont presque entièrement dirigés en avant, comme chez les Tarsiers et les Galagos, et, comme chez eux , ils sont extrêmement grands , avec les paupières trèsfendues , ce qui annonce un animal nocturne , habitude qui se remarque chez tous les Makis.
Les oreilles , également bien moins reculées que chez les Rongeurs , sont terminées par une conque auditive extrêmement développée, aussi bien en largeur qu’en hauteur, fort mince et membraneuse, entièrement nue , dirigée et très -ouverte en avant, disposition qui ne se voit guère chez les Rongeurs , et qui se montre au contraire tout à fait semblable dans les Galagos et les Tarsiers.
L’ouverture de la bouche est grande, c’est-à-dire très-fendue, proportionnellement avec la brièveté des mâchoires, toujours comme dans ces derniers animaux. Les véritables Rongeurs sont, au contraire, aisément caractérisés par la petitesse de cette ouverture , et par la rentrée en dedans de la peau garnie de poils.
La face, qui est couverte de poils fort courts dans la plus grande partie de son étendue , offre en outre quelques bouquets de grands poils durs et noirs, comme dans beaucoup de Rongeurs, mais aussi comme chez les animaux de la famille des Lemurs.
Le tronc , considéré en particulier, est court , gros et peu comprimé sur les côtés , tandis que celui des Rongeurs est comprimé , grêle , arqué dans sa longueur , indication d’un animal léger. U est entièrement recouvert par un poil laineux , grossier , peu touffu , de deux sortes ; ceux de la première , longs et lisses , ressemblant assez bien à des crins ; ceux de la seconde , au contraire , laineux , ce qui ne se trouve guère chez les Rongeurs , qui ont au contraire un poil doux, soyeux, épais, couché ou lisse ; mais ce qui se voit communément dans les Galagos et plusieurs espèces de la famille des Makis.
Vers la région inguinale se trouvent deux mamelons fort gros et fort
SUR L’AYE-AYE
saillants , parce qu’il paraît , comme plusieurs naturalistes l’ont déjà fait observer avec Sonnerat, que cet animal nourrissait quand il fut pris. Ainsi , dans cette partie de l’organisation l’Aye-Aye ressemble aux Rongeurs pour la position, et aux Makis pour le nombre; mais, au reste, il ne faut pas attacher à ce caractère tiré des mamelles une trop grande importance, puisque nous voyons l’Éléphant et les Lamantins n’avoir que deux mamelles pectorales, tandis que déjà certaines espèces de quadrumanes en ont deux paires, lune thoracique et l’autre inguinale, par exemple les Tarsiers (i).
Enfin la queue qui , avec la disposition des dents, paraît avoir déterminé la place de l’Aye-Aye dans le genre Sciurus ou Écureuil , en adoptant que ce fut réellement un véritable Rongeur , n’offre cependant aucun des caractères de cet organe dans les espèces de ce genre ; en effet , quoiqu’elle soit également fort longue, elle est garnie d’un très-grand nombre de poils très-allongés, très-durs, ou de véritables crins, et cela dans toutes les parties de sa circonférence ; au lieu que dans les Écureuils à queue touffue, les poils fort doux sont disposés , sur les parties latérales surtout , de manière à former ce qu’en langage zoologique on nomme une queue distique. Les Tarsiers et les Galagos nous montrent au contraire une queue longue cylindrique, couverte partout de poils longs , peu serrés , mais beaucoup moins durs que chez l’Aye-Aye.
Mais c’est surtout dans la considération des membres, soit antérieurs, soit postérieurs, que nous allons trouver le plus de caractères propres à rapprocher l’Aye-Aye des Quadrumanes et à l’éloigner des Rongeurs.
Les membres thoraciques , comparés aux pelviens, sont fort courts, il est vrai-, comme dans la plupart des Rongeurs ; mais cette particularité n’est pas moins remarquable chez les Makis, et surtout dans les derniers genres de cette famille. Quoiqu’ils soient couverts de poils de même nature que le reste du corps, ils sont terminés par des mains extrêmement sin-
(1) Depuis que j’ai écrit cela , j’ai pu voir que plusieurs espèces de Lemurs ont jusqu’à trois paires de mamelles , et entre autres les Tarsiers, les Galagos et même le Maki nain.
MÉMOIRE
gulières, ce qui forme même un des caractères les plus remarquables de cet animal. Toutefois, et quelque défigurées, pour ainsi dire, quelles soient, elles n’en conservent pas moins tous les rapports possibles avec celles des Makis , et aucuns avec ce qui existe chez les Rongeurs , pas même avec les mains des Écureuils, qui, dans ce point, sont certainement les mieux organisés des animaux de cet ordre. Ainsi la paume, quoique fort petite comparativement avec le reste de la main, est cependant entièrement nue comme dans tous les Quadrumanes, au contraire de ce qui existe chez l’Écureuil , où la plus grande partie est couverte de poils. Le pouce, quoique le plus court des cinq doigts, comme dans la plupart des Quadrupèdes , en est aussi le plus gros , ce qui n’a lieu que dans les Quadrumanes, les Phoques exceptés, mais pour une raison spéciale. Du reste sans être plus opposables que dans une bonne partie des autres Quadrumanes , il est au moins libre comme chez eux. Dans tous les Rongeurs au contraire, ou bien le pouce manque entièrement, du moins à l’extérieur, ou bien ce n’est qu’une espèce de vestige qui n’est pas même toujours onguiculé.
Des quatre autres doigts, le second ou l’indicateur, est le plus grêle; il est entièrement nu , ce qui n’a été remarqué jusqu’ici que dans cet animal; mais c’est le quatrième qui est le plus long, caractère que je regarde comme commun à tous les animaux de la famille des Makis , et que je n’ai rencontré dans aucune espèce de Rongeurs.
Les ongles qui terminent ces doigts n’ont rien de bien important à noter pour notre sujet, cependant je dois encore noter qu’ils sont un peu comme dans certains Singes, plus larges, moins terminaux que dans les Ecureuils, chez lesquels ils sont au contraire comprimés, très-arqués, fort épais et assez aigus, en un mot disposés pour aider l’animal à grimper aux arbres à la manière des chats.
SUR L’AYE-AYE
Les dimensions proportionelles de ces doigts sont les suivantes :
2e PHALANGE.
3e PHALANGE.