DES FELIS
Le genre des Felis auquel nous sommes enfin parvenus , après une longue suite de nuances , pour ainsi dire , insensibles et graduelles , sauf quelques anomalies , depuis le premier des Singes jusqu’au Lion , que nous allons prendre pour type dans ce mémoire , est certainement l’un de ceux qui offrent le plus d’intérêt et sous le plus de rapports importants; en effet, on peut d’abord, et avec grande raison, considérer ce genre d’animaux comme constituant cette juste part de la création chargée , dans l’harmonie universelle des êtres , de maintenir à la surface de la terre l’équilibre dans le monde animal , et d’empêcher les races herbivores de s’étendre et de pulluler outre mesure , ainsi qu’elles y sont naturellement portées par suite de l’état abondant et immobile de la nourriture qui leur suffit ( i ) ; mais , en outre, on peut le considérer comme le groupe terme , pour ainsi dire , des mammifères onguiculés , puisque c’est là où se trouve l’animal qui, de tous les temps et chez tous les peuples , a été regardé comme le type de la beauté physique , c’està-dire d’une harmonie parfaite entre les formes, les organes ou les instruments et les actes qu’ils doivent exécuter. Jusqu’au Lion , en effet, tous les mammifères que nous avons étudiés n’ont, pour ainsi dire , présenté que des nuances de dégradation depuis l’homme type jusqu’au point auquel nous sommes arrivés , et il en sera presque de même depuis le Lion jusqu’au Cheval et au Cerf, animaux parvenus au summum de la beauté, de l’élégance de la forme essentiellement quadrupède et reposant sur l’extrémité des doigts , enveloppée de sabots.
Généralités.
Intérêt de ce genre.
Sous le rapport de l’harmonie de Règne animal.
De l’harmonie de ses formes , qui en fait le terme des Mammifères onguiculés.
(1) François-Lopez-Rodrique Bastide dit que dansl’île de Saint-Domingue , où n’existaient que des chiens, des lapins et des serpents inoffensifs, une seule vache avait produit , en 26 ans , huit cents individus de son espèce. (Cardan, De rerum var. VII, cap. 27, p. 283).
G. Feus. 1
et des Animaux carnassiers.
Sous le rapport zooclassique.
Offrant l’idèe
qu'on doit se former
d’un genre véritablement naturel , et d’Espèces
dégradation.
Entre l’Homme et le Lion , les animaux intermédiaires se sont dégradés jusqu’à ce qu’ils aient atteint ce terme de la disposition digitigrade et carnivore le plus parfait , le plus complet. Le squelette et le système dentaire des Felis sont donc les parties sur lesquelles nous devrons nous arrêter plus longtemps , parce que si l’un est au maximun sous le rapport de la nature solide et de l’accentuation des os, de leurs articulations, des ligaments qui les réunissent, l’autre est également au maximum de carnivorité par le minimum de nombre et de forme tuberculeuse dans ses parties.
Mais un troisième point de vue , sous lequel le genre Felis n’est pas moins intéressant à envisager , est celui de la zoologie ou mieux de la zooclassie. En effet , comme l’a depuis longtemps fait observer le célèbre Pallas, qui, s’il fut malheureusement assez envieux du mérite de ses contemporains, racheta bien ce grand défaut par des travaux de premier ordre dans les parties les plus variées de l’histoire naturelle , on peut citer victorieusement à tous ceux qui ont eu le malheur avec Buffon de ne pas sentir la haute portée de la nomenclature de Linné , l’exemple des Felis, comme formant un genre très-naturel quoique composé d’un grand nombre d’espèces. De quelque manière qu’on l’envisage, en effet, on peut y voir un degré particulier d’organisation bien déterminé , aussi parfait dans son ensemble que dans chacune de ses parties, et cependant trouver dans les espèces qui le constituent , non plus des degrés , des nuances d’organisation, mais des degrés d’intensité de force proportionnelle à celle des animaux qui doivent leur servir de proie. De l’étude des Felis de toutes les tailles , depuis celle du Lion et du Tigre qui peuvent attaquer avec avantage un Bœuf et même un Eléphant , jusqu’au petit Chat de Java, et au Margay, pour lesquels une souris est presque déjà trop grosse, il résulte la conception d’un véritable genre et d’espèces non moins évidentes , susceptibles d 'être aussi nettement définis l’un que les autres, le premier par des caractères fondamentaux et tranchés, les secondes par des particularités de robe et de taille , et cependant également fixes.
Enfin , une quatrième considération à laquelle on est conduit en étudiant le genre des Felis , est celle de leur ancienneté à la surface de la terre et de leur disposition par ordre de taille, au fur et à mesure que les animaux qui devaient leur servir de pâture ont eux-mêmes diminué dans telle ou telle contrée , et que l’espèce humaine, s’étant répandue et surtout accumulée en plus ou moins grand nombre dans des lieux déterminés, a pu ainsi centupler ses forces par l’association. C’est, en effet, sur ces espèces, pour ainsi dire rivales de l’Homme, surtout à l’égard des animaux domestiques , que devait porter l’action destructive de ce maître de la nature. Aussi , le nombre des espèces fossiles de Felis , depuis la taille du Tigre, et peut-être même au delà, jusqu’à celle du Chat domestique et au-dessous , est-il extrêmement considérable, et cela dans tous les terrains terrestres ou continentaux , comme nous le verrons plus loin.
D’après ces diverses considérations, il est aisé de voir que si l’étude des parties solides de ce genre d’animaux doit nous occuper moins peutêtre , sous le double rapport des os du squelette et des dents, que dans les genres précédents, puisque le type une fois établi , nous n’aurons plus ensuite à signaler que des différences de proportions et de formes , et presque jamais de nombre; il en sera tout autrement pour les fossiles de ce genre , aussi bien en eux-mêmes que dans les circonstances qui les ont accompagnés. Ce point de l’histoire des Felis nous arrêtera assez longtemps et demandera un assez bon nombre de figures , pour ne pas abandonner notre plan ; mais , avant de choisir et de décrire in extenso le type de ce beau genre , disons ce qu’on doit entendre sous la dénomination de Felis en général.
Avec Linné, dont le génie nous sert toujours de guide dans sa grande délinéation de la série animale, nous comprenons sous le nom de Felis, des animaux dont le corps est en général médiocrement allongé, quoique la queue le soit souvent assez, et cela surtout à cause de la brièveté du museau et même de la tête généralement large et globuleuse, pourvue d’oreilles arrondies , assez courtes , mais toujours largement
Sous le rapport Paléontologique
Le nombre des Espèces fossiles étant considérable ,
aussi devonsnous arrêter plus longtemps
à l’étude des Felis fossiles.
Caractères du G. Felis.
Tirés
de la Tête,
des Oreilles,
des Yeux, des
Moustaches, des Membres, des Doigts, des Ongles, des Dents molaires.
Du Pelage ,
du Système de coloration.
Du Squelette.
Clavicule.
Humérus.
Des Phalanges De la Langue.
Du Cæcum
Des Glandes anales.
Des Mœurs et Habitudes.
ouvertes, ainsi que les yeux , et de vibrisses ou moustaches très-longues ; dont les membres très-souples dans toutes leurs articulations, sont terminés par des paumes et surtout des plantes élevées , ne touchant pas à terre , entièrement velues , par des doigts courts , cinq en avant , quatre en arrière, armés de griffes rétractiles fort aiguës, décroissantes du premier au dernier ; dont les dents molaires au minimum de nombre , quatre en haut et trois en bas, sont au contraire au maximum de carnivorité par la diminution de la partie tuberculeuse interne et postérieure , et par l’augmentation de la partie tranchante et marginale ; et dont enfin le pelage , en général fort doux et serré , est ordinairement d’un roux fauve , quelquefois uniforme , et plus souvent grisâtre ou roussâtre, tacheté de brun-noir, avec des barres ou des traits plus ou moins prononcés sur les membres , à la face et sur la queue, où elles tendent à former des anneaux.
Quant aux parties intérieures, nous nous bornerons à dire, d’abord pour le squelette , que la clavicule , toujours osseuse , est cependant rudimentaire, non articulée et presque sésamoïde; que l’humérus est constamment percé au-dessus du condyle interne , et que les phalanges secondes et troisièmes ont la disposition rétractile la plus prononcée ; ensuite pour l’intestin , que la langue est hérissée de papilles cornées et pointues , qu’il existe un cæcum assez prononcé entre les deux parties du canal alimentaire, et enfin que l’anus est pourvu d’une paire de glandes odoriférantes à sa marge interne : le pénis à peine soutenu par un os rudimentaire, étant hérissé de crochets à son renflement antérieur.
Les mœurs et habitudes des Felis ne sont pas moins caractéristiques que leur organisation. Ce sont en effet des animaux plus ou moins nocturnes, rusés, hardis, avides de sang; marchant avec précaution , souples et rampants , lorsqu’il s’agit d’arriver à portée de la proie , puis , après avoir tendu tous leurs ressorts , en les ramassant, les débandant subitement et s’élançant d’un seul bond sur elle , en étalant dessus , pour la retenir, les mains et la gueule , armées de leurs ongles et de leurs dents acérés.
Tels sont les caractères particuliers de ce grand genre , pour type duquel nous avons choisi le Lion , non pas seulement à cause de sa grande taille , mais parce que les pièces solides qui entrent dans son organisation offrent dans leurs articulations, comme dans leurs apophyses et leurs rugosités d’insertion , une accentuation bien plus prononcée, et par conséquent d’une plus grande facilité à lire que dans notre chat domestique , tous les jours sous notre main , et aussi parce que c’est celui pour lequel la Paléontologie éprouve le plus de difficultés , à cause de la taille, semblable à celle de l’Ours.
Quant à l’ordre suivant lequel nous présenterons, pour ainsi dire, chacune des espèces à cette mesure, malgré la grande ressemblance de celles-ci , nous verrons qu’il ne sera cependant pas arbitraire , et qu'en ayant égard à quelques particularités, assez minimes il est vrai, nous n’en indiquerons pas moins une véritable dégradation passant au genre Canis , qui doit suivre comme plus digitigrade encore que celui des Felis. Ainsi , du Lion nous remonterons au petit nombre d’espèces qui ont la première avant-molaire supérieure la plus complète , parfois même à deux racines , et nous descendrons ensuite beaucoup plus longuement , il est vrai , jusqu’à celles qui en sont dépourvues, comme les Lynx , et dont les membres deviennent de plus en plus élevés , et les ongles , de moins en moins rétractiles , comme les Guépards.