‹ Où elles vontChapitre 1 sur 7 · RUE BE JUSSIEU | S, RUE MONSIEUR-LE-PRINCE · texte numérisé non relu

RUE BE JUSSIEU | S, RUE MONSIEUR-LE-PRINCE

Dans son incessant mouvement de tableaux pittoresques, d'incidents curieux, et de sujets d'observation sans cesse renouvelés, la rue de Paris garde jalousement un attrait qui domine tous les autres, une parure à nulle autre pareille, une fleur qui ne pousse que sur son sol, une fleur qu'on nous envie parce quon ne peut nous la prendre, un attrait qui attire vers nous, de tous les points cardinaux à la fois,une partie de la plus laide moitié du genre

humain. Cette parure, c'est la femme de Paris : c'est la Parisienne.

La rue lui appartient, elle y est reine! C'est là qu'elle se meut et qu'elle s'ébat, donnant le spectacle évocateur de tout ce qu'elle promet d'ensorcellement et d'ivresse.

Qu'elle se promène, le nez au vent, ou qu'elle aille vite, menée par une course; qu'elle s'arrête musant aux étalages ou qu'elle trottine, évitant les voitures et les flaques de boue, elle manifeste, en mille attitudes, l’art consommé qu'elle a de savoir marcher.

Qu'elle se gante ou qu'elle lève sa jupe, tournant gentiment la tête

our juger de l'effet de quelque volant; qu'embarrassée, elle porte un paquet, P Jus quelq ;q P paquet,

ou, que du bout des doigts, elle tienne une fleur, c'est toujours la recherche du geste maniéré et exquis dont elle pare sa grâce.

Qu'il fasse beau ou qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, que le froid engonce son cou, ou qu'elle arrondisse son dos comme ferait une chatte frileuse, c'est aussi bien prétexte à elle de s'exalter en beauté que si, taille cambrée et tête haute, elle se dresse fièremem, comme une fleur qui s'épanouit, aux premiers rayons du soleil.

Elle obéit, d'instinct et avant tout, au besoin de plaire et à la tentation qu’elle a d'être regardée. Ses actes ne sont dirigés que par le sentiment égoïste, — égoïsme dont nous ne saurions nous plaindre, — de se complaire en ellemême et de ramener tout à sa petite personne.

En chemin, il faut qu'elle quête de l'admiration et qu'elle cueille des œillades ayant toujours, devant les yeux, l'unique but où se dépensent ses plus subtiles recherches et où elle déploie tout l’art raffiné qu'elle met à se faire désirer davantage, — je ne dis pas à se faire aimer.

Dumas fils a différencié la femme de foyer et la femme de plaisir : celles mises en scène, dans les légers tableaux de cet album, n'ont rêvé, dans la vie, ni de vertus sereines ni de passions romantiques. Notre héroïne chérche moins haut la culture de ses sensations. Aussi, ce serait se tromper fort que de croire au besoin absolu qu'elle a d'aimer ou d'être aimée. Il lui suffit d'être préférée et de nous rendre esclaves afin d'exercer son pouvoir; elle n'gn demande pas davantage.

Partout vous les trouverez celles-là dont les dents blanches, qui ne font que grignoter, causent, en nous, plus de ravages que la morsure d'un fauve. Petites ouvrières allant à l'atelier, femmes du monde qu'une exposition ou un Jive o’clock attire, petites bourgeoises se rendant chez la modiste essayer douze fois le même chapeau, M"° X... faisant le tour du Bois, elles sont toutes les mêmes, poussées par des instincts pareils, nous menant derrière elles, grisettes ou marquises, faire la courte échelle à leurs caprices et à leurs fantaisies.

Voilà pourquoi elles font la rue de Paris si voluptueuse, si prenante de tout ce qui, autour d'elles, rayonne pour éveiller nos rêves de poètes et nos désirs d'amoureux impénitents!

Quand nous les voyons ainsi, dans le déploiement de tout leur artifice, et dans la manifestation de leur vie extérieure, nous prenons ce qu'il y a de mieux

en elles.

L'analyse n'est guère favorable à ce qui n’est qu'apparence; les choses

superficielles s'évaporent vite des creusets d'expérimentation, et cette apparition fugitive de la rue, ce ragoût de silhouette qui passe, cette imprécision même de l'impression qu'elles nous laissent, n'est-ce pas, là, quelques lambeaux de rêve, accrochés en passant, mais qu'un rien de réalité pourrait bientôt détruire?

Certaines fleurs perdent leurs couleurs et leur parfum sitôt que la main les a touchées. Ne sont-elles pas un peu comme ces fleurs dont elles pourraient bien être les sœurs? Nos rêves se gardent mieux quand nous les voyons de loin et nous risquons fort, quand nous voulons les atteindre, de ne les avoir qu'avec les pattes cassées et la désillusion de ne contempler que vidée la pauvre petite poupée de son.

Si gentiment fagotées, chapeautées à la diable, dans l'ondoiement de leurs jupes et le va-et-vient des battements de leurs petits pieds, elles nous charment assez pour s'imposer à notre esprit! Un peu d'elles sera resté en nous et la courte ivresse aura souvent laissé, derrière elle, le germe des joies et des soucis futurs.

Les matins de Paris, aux heures de descente à l'atelier, à la rentrée du soir, offrent le spectacle formidable de tentations qui passent. — Le faubourg fournit la redoutable dime!

À sa tête altière, à ses narines au vent, à ses yeux qui quêtent, on devine celle qui subit l'atelier et qui n'aura pas longtemps à ses doigts la trace des piqûres d'aiguille. Comme à la patte de l'hirondelle on met un fil pour la retrouver plus tard, si à ta jambe que, déjà, tu montres coquettement, j'attachais un ruban rose — jolie fille de mon faubourg — ce n’est pas à l'ancien nid que j'irais te chercher.

Celles-là nous les retrouverons plus tard à des terrasses de casino, tutoyant des diplomates, faisant la fête avec la régularité qu’elles mettaient, autrefois, à se rendre à l'atelier; préparant avec soin l'avenir, montant, peu à peu, à l’assaut de la considération et à la conquête des vertus bourgeoises ; entrevoyant dans la glace des cabinets particuliers le mirage d'une fin de vie s'écoulant dans la paix tranquille d’un repos bien gagné. Elles veulent toujours être ce qu'elles ne sont pas. Telle qui dit encore : « ormoire » contera qu'on la prend pour une femme du monde; et la petite bourgeoise, élevée dans la rigidité des vertus domestiques, rêvera de Montmartre, d'un amant journaliste et de littérature poivrée ; fera sa confidente de sa bonne, donnera des rendez-vous à son dentiste, et trouvera que son mari la dépare parce qu'il porte des complets à 90 francs, ce qui ne l'empêchera pas de prendre un amant dont ne voudrait pas une fille.

Le philosophe et l'amoureux ne perdent donc pas leur temps à les observer et à savoir par quel chemin elles vont à ce but qui les attire pour des raisons qui ne sont pas toujours les mêmes.

Quand, de bonne heure, on les rencontre dans quelque quartier éloigné, il est curieux de les voir marchant vite, en retard pour un rendez-vous, ou bien en avance, à quelque bureau d'omnibus, allant et venant, impatientées, tortillant nerveusement entre leurs doigts le petit bout de carton qui est le numéro de la voiture qu’elles... ne prendront pas.

Puis, ce sont les attentes dans des jardins publics, à l'heure où le jour tombe; les inquiétudes qu'on lit dans les yeux, les tournements de tête, l'impatience sur la chaise où on ne reste pas, les promenades recommencées autour de la même pelouse. — Comme tout cela en dit long!

C'est aussi l'amoureuse d'imprévu, la chercheuse d'aventures, qui marche lentement, s'arrête aux devantures, pense à la tristesse de la rentrée, dans le petit appartement bourgeois où le mari, retour du bureau, attend depuis une heure, fatigué de sa besogne monotone, n'apportant à une compagne de bon appétit qu'un maigre traitement et qu'une santé précaire.

Et c’est ainsi toujours qu'elles vont où le petit Amour les mène pour le régal de nos yeux et la joie des vieux marcheurs! Ne leur soyons pas trop cruels! Accordons-leur toutes les circonstances atténuantes pour qu'elles continuent à se bien attifer et à paraître plus belles qu'elles ne sont quelquefois.

Laissons-les aimer les hasards de la route, le sourire discret de l'inconnu qui passe, l'hommage empressé du monsieur qui cède sa place d'omnibus ou bien le compliment poivré accueilli sans rigueur. C’est pour tout cela qu'elles se mettent des corsages roses, qu'elles portent des gants gris perle, qu'elles arborent des chapeaux extravagants, et qu'elles entr'ouvrent des lèvres roses pour montrer des dents blanches !

Il faut bien qu'elles soient ainsi, puisqu'elles sont la joie de la rue de Paris dont l'attrait serait plutôt moindre si les femmes qu'on y rencontre étaient toutes livrées à des besognes austères. Les forces de la nature sont réglées par d’impérieuses lois et c'est une de ces lois qui dirige les « pourquoi » et les « parce que » qui font agir nos jolies petites « téles de linotte ».

Si donc, l'une d'elles cause le désespoir de X... qu'elle trompe, elle fait le bonheur de 7... avec qui elle le trompe. C'est la théorie des contrepoids nécessaire à l'harmonie générale. Dans la vie, la femme a la fonction de nous meur-

trir et de nous enchanter! Si elle est coquette, perfide, infidèle et menteuse, ce ne

sont, là, que des défauts qui se transforment en qualités au profit de quelqu'un.

Aimons-la donc comme elle est, cette fleur de Paris échappée de la boîte à Pandore, et gardons-nous bien de demander à cette ensorceleuse des vertus qui ne sauraient que la déparer puisqu'elle a des défauts qui lui vont si bien!

Sur le front de Madeleine, Jésus a inscrit le pardon pour l'éternité! Et puisque, dans les artifices de l'éternelle pécheresse, nous trouvons quelquefois le reflet de nos rêves, n’éloignons pas nos lèvres de la coupe qu'elle nous tend,

si c'est tout de même se griser que se griser de mensonges.

HENRISBOUTET-

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