POUR L'EDITION FRANÇAISE
Deux années se sont écoulées depuis l'apparition de mon livre : « M. Witte et les finances russes ». Qu'il me soit permis de revenir sur l'émotion produite par cette publication. Un ouvrage où j'aurais critiqué la gestion financière de tout autre pays que la Russie n'eût vraisemblablement attiré que l'attention des spécialistes. Mais en Russie, la loi impose le silence sur les finances de l'Etat, et en France, où la nation est censée présider elle-même à la direction de ses affaires, journaux et gouvernants s'entendent pour cacher au public la vérité concernant la ^ politique étrangère et les finances des peuples,
à qui est confiée une partie considérable de l'épargne nationale. On en a déjà un exemple attristant dans l'habileté avec laquelle pendant deux ans la France a été tenue dans l'ignorance
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créer la réputation d'un grand génie financier, d'un réformateur à nul autre pareil, un livre où étaient accumulées les preuves de son gaspillage, de son ignorance, de ses concussions et de sa connivence avec les ennemis de l'Etat russe, encore que ces preuves fussent d!une indiscutable authenticité officielle, devait à première vue provoquer chez des lecteurs prévenus une méfiance involontaire. Endormie pendant des années par des mensonges systématiquement rassurants, l'opinion ne pouvait que se rebiffer contre l'audacieux qui entreprenait de dissiper ses illusions.
En Allemagne, en Angleterre et dans d'autres pays qui depuis longtemps s'étaient défaits de leurs fonds russes, l'indignation, pour des raisons toutes différentes, il est vrai, ne fut pas moins vive. Là mes révélations ne causèrent aucune surprise, quantité de personnes connaissaient de longue date le véritable état des choses. Mais on était trop heureux de voir la France et la Russie courir de graves dangers; en Allemagne surtout on savait trop de gré à M. Witte des services déjà rendus et on en attendait encore trop de lui pour que l'inopportune tentative de dessiller les yeux du public ne fût pas sévèrement condamnée dans ces pays.
V"I ou LA DICTATURE DE M. WITTE
Ainsi s'explique la réprobation unanime que mon livre rencontra tout d'abord dans la presse européenne. Du reste, cet accueil fut loin de m'étonner. Dans les circonstances graves de ma vie, chaque fois que j'ai eu à choisir entre plusieurs résolutions, je me suis toujours décidé pour celle qui avait chance de heurter ce qu'on est convenu d'appeler l'opinion publique. La certitude d'être maltraité par la presse de toute l'Europe me garantissait d'avance que de mon côté se trouvaient la vérité et la justice, à qui reste tôt ou tard le dernier mot.
La vérité n'a pas encore triomphé, mais elle s'est fait jour plus vite que je n'osais l'espérer. En France, la conscience publique commence à se réveiller et, malgré la persistante indifférence du gouvernement (1) et de la presse, l'indigne exploitation de l'épargne française est bien près de prendre fin.
En Russie M. Witte qui, il y a deux ans encore.
(1) Je dois pourtant reconnaître que le gouvernement manifeste parfois quelque faible velléité de servir les intérêts de ses nationaux. Ainsi, par exemple, il y a quelque temps M. de Montebello a appelé Tatlention de M. Witte sur le traitement de i'aveur que son ministère accorde aux industries allemande, belge et autres, alors que les concessions, les commandes de l'Etat «ont systématiquement refusées aux industriels français. Il y aura bientôt quatre ans que j'ai adressé le même reproche à M. Witte (Voir la Nouvelle Revue, no du 1er mars 1893). Si à
était considéré eomme un sauveur providentiel, est à présent le personnage le plus détesté, le plus méprisé et le plus attaqué qu'il y ait dans tout l'Empire. Il faudrait remonter à l'époque où l'ancien palefrenier Biron exerçait sa honteuse dictature pour trouver l'exemple d'un haut dignitaire aussi cordialement exécré que l'est en ce moment M. Witte. Et, résultat tout à fait inespéré de ma campagne contre les agissements de cet homme funeste, pour la première fois en Russie la société tout entière a pris un vif intérêt aux questions financières et économiques qui jusqu'alors se décidaient mystérieusement dans l'ombre des bureaux. Il appartient à celai gai page Fimpôt (Теп contrôler l'emploi. Ce droit que toutes les nations civilisées ont conquis, souvent à la suite de violentes crises intérieures, de perturbations révolutionnaires, le peuple russe seul ne le possédait pas. La loi lui interdisait tout contrôle sur le maniement des deniers qu'il verse si péniblement au Trésor toujours
cette époque Tambassadeur français avait fait les démarches nécessaires, il aurait assuré à ses compatriotes pour plus d'un milliard de travaux, dont ont profité l'Allemagne, l'Autriche- Hongrie et même la Belgique. Faute d'avoir produit sa réclamation en temps utile, M. de Montebello n'a obtenu qu'une réponse à peine polie de l'homme qu'il a fait nommer grand-croix de la Légion d'honneur au lendemain de la signature du traité de commerce russo-allemand !
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néant par la réponse que le Ministre faisait annoncer avec une feinte sérénité. Aussi, quand parutj sous la signature de l'ineffable Barbet, cette prétendue réfutation où les gros mots et les injures dissimulaient mal l'absence des arguments, la désillusion fut complète. Ma riposte : « Les Finances russes et l'Epargne française », acheva la défaite du Ministre. Vainement il obtint la prohibition de mes ouvrages, vainement il chercha à enrayer le mouvement de l'esprit public en faisant signer par l'Empereur, au mépris de toute justice et de toute légalité, un oukase déclarant criniinel mon livre sur M. Witte. Cet acte inouï d'arbitraire n'eut pour effet que d'accentuer l'importance de ma campagne. Il me manquait la consécration suprême de la persécution : l'oukase du 26 juillet 4895 me la donna (1). Ce fut déjà un symptôme significatif que le silence absolu gardé sur cet incident parla presse russe, naguère si ardente à soutenir le Ministre des Finances. La Russie autocratique ne professe pas pour les édits impériaux la vénération superstitieuse dont les entoure la France républicaine. Ce qui devait arriver arriva. L'expérience ne tarda pas à me donner raison. Les désastreuses conséquences de la gestion
(i) Voir Г Appendice.
XII ou LA DICTATURE DE M. WITTE
financière de M. Witte se développent tous les jours telles que je les avais prédites; le mécontentement commença à devenir général. Au début le Ministre, payant d'audace, s'était adressé à l'opinion : il ne pouvait plus décemment lui fermer la bouche. Après avoir d'abord trouvé des organes parmi les corps institués tels que le Conseil de l'Empire, l'opposition gagna bientôt d'autres institutions, se manifesta dans les sociétés savantes et dans la presse tout entière. M. Witte, se sentant submergé par cette marée montante de méfiance hostile, tenta un dernier effort pour reconquérir la faveur du public et peut-être aussi celle du Tsar : par une dérogation à tous les usages officiels qui était en même temps la plus éclatante reconnaissance de la valeur de mes critiques, il entreprit une réfutation en règle de mon livre dans son rapport à l'Empereur, sur le budget de l'Empire pour l'année 1896! Vaine tentative qui ne fit que souligner sa défaite. Bien avant qu'ait paru en Russie cette brochure — avec ma réponse au rapport du Ministre — ce dernier a pu s'en convaincre.
Je ne citerai que trois faits.
Au Conseil de l'Empire môme, le projet de réforme monétaire, présenté par M. Witte, a rencontré une opposition énergique et, chose
sans exemple dans ce premier corps de l'État, le Ministre y a recueilli des témoignages de dédain, de méfiance, de suspicion, dépassant presque en violence mes ouvrages (1).
Au commencement de l'année, s'est tenue à Moscou une assemblée générale des Sociétés agricoles sous la présidence du prince Stscherbatof. Dans ce congrès, réuni en vue de détendre les intérêts de l'agriculture russe ruinée par les agissements de M. Witte, les principaux griefs articulés par moi à la charge de ce ministre ennemi des classés rurales, ont été confirmés et étayés de nouveaux faits (Voir Chapitre m).
Enfin en mars 1896, la prétendue réforme monétaire du Ministre des Finances, a été l'objet d'une discussion approfondie au sein de la Société Impériale Économique. Inauguré par un rapport du professeur Ghodsky, les débats ont rempli quatre séances publiques qui se sont prolongées fort avant dans la nuit. On vient d'en publier le compte rendu en un gros volume (2).
Dans aucun pays parlementaire, les faits et gestes d'un ministre, ne furent jamais soumis à
(1) Je les expose d'une façon détaillée dans une brochure : M. Witte et ses projets de faillite devant le Conseil de l'Empire, dont une traduction française, vient de paraître.
(2) La réforme monétaire. Discussion dans la Société Impériale Économique (Saint-Pétersbourg, i896).
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Bien entendu, dé tout ce mouvement, rien n'a transpiré en France. Le gouvernement et la presse font trop bonne garde pour cela !
Il ne s'est même pas trouvé un seul journal français pour signaler l'oukase du 3/15 janvier 1897, qui décide arbitrairement que l'impériale russe dont la valeur était de 10 roubles, doit désormais être acceptée en paiement pour 15 roubles. Cet oukase, par lequel, en réalité le gouvernement se déclare insolvable, hors d'état de payer ainsi qu'il s'y engage un rouble d'or pour un rouble de crédit, a été soigneusement pass^ sous silence en France. Il s'agit cependant d'une faillite de quatorze cents millions de roubles, qui atteint gravement les intérêts des porteurs de la rente russe du service 4 0/0, et qui n'est que la préface obligée d'une banqueroute plus complète, annoncée par M. Witte dans l'assemblée plénière du Conseil de l'Empire, le 28 décembre 1895 (1).
Si, cédant aux instances de quelques amis, j'ai donné mon consentement à la publication en français de mes dernières brochures dont le retentissement a été si considérable en Russie, ce n'est nullement dans le vain espoir de modifier l'attitude du gouvernement français et
(1) Voir la préface de : M. Witte et ses projets de faillite devant le Conseil de VEmpire, édition française.
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toutes les raisons occultes de ce fait étrange. Notons seulement que ses protecteurs de la camarilla allemande, qui le soutiennent (un peu comme la corde soutient le pendu), seraient impuissants de le sauver de la ruine, — s'ils ne pouvaient pas faire valoir en haut lieu les témoignages flatteurs de plusieurs économistes étrangers de grande autorité en faveur de leur protégé.
C'est donc en premier lieu afin d'éclairer ces derniers que mes études russes viennent d'être traduites. Voilà pourquoi je place à la tête de cette traduction le résumé d'un ouvrage de statistique extrêmement documenté sur les finances russes, publié récemment aux frais de notre Ministère de» Finances par M. Kaschkarof, haut fonctionnaire de cette administration.
Le lecteur verra de quelle saisissante manière cet ouvrage confirme les principales accusations de nos écrits sur la gestion financière des deux derniers ministres des finances russes. Dans une autre publication qui parait en même temps que celle-ci, je reproduis les aveux faits officiellement au Conseil de l'Empire par M. Witte luimême dans un discours non destiné à la publicité. Ces aveux justifient, eux aussi, la plupart de mes allégations que le Ministre a osé contester dans son rapport à l'Empereur.
XVIII ou LA DICTATURE DE M. WITTE
Il me reste quelques mots à ajouter au sujet du rapport que" M. Witte vient de publier sur le budget de l'Empire, pour l'exercice 1897. De même que pour l'année 1896, M. Witte prévoit un déficit assez notable : 91.795.936 roubles, et cette fois encore comme en 1896, il se propose de le combler à l'aide « des disponibilités du trésor » c'est-à-dire, ainsi que nous le prouvons plus loin (page 19), à l'aide de sommes provenant d'anciens emprunts, dont il n'a pas été fait emploi. A ces reliquats vient se joindre encore le produit du dernier emprunt 3 pour 100, conclu dans le courant de l'année passée.
Le rapport actuel est, comme le précédent, rempli de dissertations banales sur les principes économiques, légèrement teintés de socialisme, qui constituent le fond ordinaire de la littérature ministérielle. Ça et là, M. Witte tente bien de défendre sa gestion, contre les accusations courantes, mais ces timides essais d'apologie ne valent pas qu'on s'y arrête; retenons seulement quelques aveux précieux.
Les déficits croissent dans la rentrée des impôts directs et des droits fiscaux prouvent indubitablement que le bien-être de la population subit une baisse parallèle. Faisant de nécessité vertu, le gouvernement russe a dû, par une série
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de décrets rendus à roccasion de ravénement du nouveau Tsâr, de son couronnement et d'autres fêtes publiques, ordonner « toute une série de dégrèvements et d'abrogations de taxes, en même temps qu'étaient accordés d'importants délais de paiement et prononcées des radiations d'arriéré » (page 8 du Rapport). Toutes ces mesures prises (( à l'effet de soulager les contribuables » démontrent clairement qu'ils devaient être de plus en plus hors d'état de satisfaire aux exigences croissantes du fisc. Pour combattre cette impression qui s'impose, M. Witte s'évertue à expliquer dans une longue et obscure dissertation comme quoi les impôts indirects seuls, peuvent fournir des indications exactes sur le développement de la richesse nationale (pages 11 et 15). Et comme, selon son affirmation, le produit des impôts indirects ne fait que croître, tout est pour le mieux dans le plus heureux des empires. Cette thèse mérite à peine d'être réfutée.
« Il en est ainsi » continue le Ministre, « surtout pour notre budget qui est basé, pour sa presque totalité, sur l'imposition indirecte d'objets de consommation dont aucun n^esl de première nécessité (sic) et sur l'exploitation des chemins de fer, des postes et des télégraphes » (page 13). Pour ce qui est des objets de consommation,
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Cueillons quelques citations dans le rapport de M. Witte, qui elles, disent la vérité : « L'immense majorité de notre population n'est arrivée qu'à un niveau très bas d'aisance et elle ne
dispose ni d'un grand avoir, ni d'économies »
(( L'immense majorité de la population se trouve dans un état économique qui exclut toute possibilité de consommer régulièrement^ d'une manière prolongée^ des objets imposés sur le produit de la vente de son avoir ou sur
ses économies » « On peut arriver à cette
conclusion que le bien-être de la Russie a décliné, quoique absolument parlant il n'ait subi aucune diminution {sic). » (Pages 13 et 14.)
Et c'est cette malheureuse population que M. Witte accable chaque année de nouveaux impôts; c'est son budget de dépenses qu'en quatre ans il a porté de 900 millions de roubles à 1.413.971.058 roubles; c'est elle que pendant la même période il a endettée d'environ quatre milliards de francs !
Le Ministre lui-même constate (à la page 17de son Rapport) que « le total général des produits de notre agriculture ne représente pas une valeur annuelle de plus d'un milliard et demi de roubles », tandis que la production industrielle (mines, hauts-fourneaux, fabriques, etc.) atteint
XXII ou LA DICTATURE DE M. WITTE
(( une valeur de plus de deux milliards de roubles ». Ces chiffres sont considérablement exagérés, surtout celui de la production industrielle. L'organe officiel du ministère des finances, le Bulletin russe de décembre 1896, lui-même le démontre, preuves en main, (page 635) :
« Nous aurions ainsi un capital industriel de deux milliards de francs au plus. Serait-ce avec ce capital que pourrait être produite une valeur annuelle de plus quarante-cinq milliards de francs ? Il suffit d'en poser la question. » Mais acceptons ces chiffres pour exacts : c'est sur cette misérable production d'une population de 120 millions d'âmes, occupant la septième partie du globe, que M. Witte prélève un milliard et demi de roubles pour les dépenses de l'Etat f C'est ce peuple qu'il croit capable de supporter une dette de 7 milliards de roubles! Une population qui produit annuellement par tète la somme piteuse de 29 roubles, est obligée d'en abandonner 12 1/2 (plus de 40 pour 100) au budget de M. Witte et de subsister sur 16 1/2 roubles, soit une quarantaine de francs environ !
Si on attribue aux 76 millions des paysans même les deux tiers de la production agricole, — ce qui est certainement exagéré, — on trouve
un revenu annuel moyen par an et par lête de 13 roubles; sur ces 13 roubles, il doit payer au fisc 12 1/2 roubles!
Mais il existe des preuves bien plus alarmantes encore, de la misère du paysan russe. Depuis quelques années, ce dernier commence à abandonner sa terre et se remet à vagabonder. Sait-on vers quel pays le malheureux dirige ses pas ? Vers la Sibérie, ce pays de renom sinistre jusqu'à présent réservé aux pires criminels! L'exil en Sibérie constitue encore, en droit et en fait, le châtiment le plus cruel de notre Code pénal, — et c'est dans cet exil que le malheureux paysan russe, ruiné par le fisc et abruti par la' misère, cherche son salut! Il abandonne sa misérable chaumière, vend pour quelques roubles ses bétes et ses ustensiles, et se dirige avec les siens à 8 ou 10.000 kilomètres de distance, vers cette Sibérie devenue, grâce aux mensonges officiels, l'Eldorado (1) rêvé ! Il sème sur la route les cadavres des siens, et quand, par miracle, moitié crevé de faim et dépouillé par une police tracassière de ses derniers kopecks, il parvient au but, c'est pour trouver un désert glacé, des
(d) Eldorado, pour le ingénieurs d'Etat chargés de la construction du Transsibérien et pour les fonctionnaires du Contrôle chargée de la vérification des comptes.
XXIV ou LA DICTATURE DB M. WITTE
marais empestés, au milieu des forêts sauvages et des fonctionnaires stupides pour lui déclarer qu'il est arrivé trop tard ou trop tôt ! Rien qu'en 1896, plus de deux cent mille paysans sont arrioés en Sibérie dans ces conditions ; la statistique officielle garde le silence sur le nombre de partis. Pendant ce temps, Witte jongle avec des milliards d'assignats, enfle le budget et son ministère jusqu'à la grosseur du ministère de la guerre, tout en réduisant les maigres ressources destinées à l'instruction primaire, prive les écoles de leurs instituteurs en les transformant en cabare tiers (1) du gouvernement, et dépense des millions pour faire chanter par la presse dans toutes les langues des hymnes à la prospérité de ses budgets et à l'immensité de son génie. Veut-on à ce sujet quelques chiffres instructifs des derniers rapports de M. Witte?
Pour Tannée 1897 :
Le budget de la guerre est porté à. . . 284. 379. 994 r.
Le budget du ministère des finances à 204. 135.429 Le budget du ministère des voies et
communications à 226.910.346 '
(1) L'introduction du monopole d'alcool dans les gouvernements de l'Ouest a eu pour résultat inattendu la fermeture de nombreuses écoles primaires, faute de maîtres d'école. Ces derniers avaient préféré les grosses rétributions de cabaretiers du gouvernement aux maigres appointements de l'instituteur.
Le budget du ministère de Tinstruc-
tion publique à 25.495.487
Le budget du ministère d'agriculture à 33 . 431 . 000
Sur les 25 millions de l'instruction publique, 4 millions seulement sont destinés à Vinstmetion primaire ; sur les 33 millions du ministère de ragriculture, 500.000 roubles seulement aux prêts pour Vamélioration agricole^ le reste est absorbé par Г administration^ les dotations^ elc.
Pour en finir avec les vantardises du dernier rapport de M. Witte, encore quelques mots sur
le Transsibérien. Je parle plus loin du chemin de fer sibérien, qu'un consortium français avait offert de construire en six ans, pour l'Etat, au prix de 300 millions de roubles. M. Witte a décliné cette offre et s'est chargé lui-même de la construction. « De 1891 à 1896 inclusivement » dit-il dans son rapport, « les crédits ouverts pour cette entreprise et pour les mesures auxiliaires qui s'y rattachent, se sont élevés à un total de 236.9 millions de roubles. Au budget de 1897, il est assigné 65 millions de roubles pour la continuation des travaux. Aussi, depuis qu'a été commencée la ligne, il a été ouvert plus de la moitié des crédits nécessaires pour l'achèvement de cette grandiose entreprise ». Ceci revient à dire que le chemin de fer coûtera à
XXVI ou LA DICTATURE DE M. WITTE
l'Etat 600 millions de roubles, soit le double de la somme demandée par une entreprise privée.
Mais ce n'est pas tout.
Dans son rapport, M. Witte se vante d'avoir obtenu pour la Banque Russo-Chinoise, l'autorisation de construire en Mandchourie un chemin de fer qui reliant « par la voie la plus directe la section du Transbaïkal à celle de l'Oussouri méridional » permet de réduire le Transsibérien de 550 kilomètres : « On dépensera, dit-il, moins de temps et d'argent pour se rendre d'une extrémité à l'autre de la grande voie ».
Depuis longtemps déjà les reptiles ordinaires de M. Witte avaient annoncé ce nouveau triomphe de sa politique. En réalité, s'il y a ici un triomphe, c'est pour la Banque Russo-Chinoise (Rothstein-Nothaft) laquelle, ayant souscrit des actions pour cinq millions de roubles, acquiert une ligne de chemin de fer qui parcourt la Mandchourie et dont la construction mise à la charge du trésor russe, coûtera environ 100 millions de roubles. L'affaire est bonne aussi pour le gouvernement chinois, car au bout d'un temps plus ou moins long, il deviendra propriétaire de cette voie ferrée sans avoir eu à débourser un taël. Mnis les avantages que la Russie retirera de l'opération sont des plus
problématiques; en revanche les inconvénients sautent aux yeux et ils ont été très vivement relevés par tous les Russes qui connaissent le pays, entre autres par le célèbre sinologue Wassilief.
D'abord, ce raccourcissement du Transsibérien laisse complètement en dehors de la voie ferrée toute la riche région de l'Amour, y compris les villes, si importantes au point de vue de l'exploitation minière, de Srêtensk, Nertschinsk, Blagowiestchensk, etc., et cela pour traverser une partie presque déserte de la Mandchourie, où ne se trouvent que deux villes sans importance : Tsitsikar et Niugutu. Mais, ce qui est le plus grave encore, par ce changement de tracé, le Transsibérien perd le seul intérêt qu'il pouvait avoir pour la Russie, notamment ^intérêt stratégique.
En effet, si le gouvernement russe n'a pas reculé devant la grosse dépense qu'entraînait la construction de ce chemin de fer, c'est uniquement à cause de зоп importance pour la défense de l'Amour et de Wladiwostok en cas de conflit dans l'Asie orientale. Pour ce qui est du transport des marchandises d'Europe dans l'Extrême- Orient et vice versa, la ligne de Tchelabinsk- Wladiwostok ne pourra jamais faire concurrence
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trafic s'applique
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l^iSÏ'if îf^sisi^ de trente-huit "tk^'fi^N7^i8ï^*^ent être réduite 3^^:^;ij^$)c|: près la durée du
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détruire. Or, M. Witte vient de parer à ce danger à la manière de Gribouille : il a transporté la ligne en Mandchourie afin d'épargner aux irréguliers chinois la peine de franchir la frontière. Voit-on l'Allemagne faisant passer par la Pologne russe les lignes stratégiques qui mettent Breslau en communication avec Kœnisberg, ou la France reliant Verdun à Belfort Д travers l'Alsace-Lorraine? C'est exactement la même folie que la Russie a commise en confiant à la Chine la garde du chemin de fer stratégique destiné à défendre Wladivvostok. (^e serait de l'aliénation mentale pure et simple de la part de M. Witte, n'était l'excellente affaire financière que ses amis de la Banque Russo-Chinoise, ont faite en s'assurant la possession de cette ligne, grâce à une souscription dérisoire.
Il est vrai aussi qu'on évitait ainsi la construction de la ligne autour du lac de Baïkal, dont les ingénieurs de l'Etat ne seraient jamais venus à bout de vaincre les difficultés, môme en dépensant 300.000 roubles par verste, au lieu de 120.000 que comptaient dépenser les ingénieurs français. (Voir plus loin page G3.)
Le Ministre des Finances n'avait vraiment pas lieu de célébrer un pareil succès dans son Rapport à l'Empereur.
XXX ou LA DICTATURE DE M. WITTE
Il va de soi qu'une grande partie de ce docu-
cumènt est consacrée à- la fameuse réforme
monétaire. Nous en parlons longuement dans la
préface de la brochure M. Wille el ses projets
de faillite^ qui traite spécialement de cette
réforme.
Villa Mont-Riant
Territet (canton de Vaud)
Février 1897.
P.-S. — L'édition russe de cette brochure contient sous forme de Préface un long exposé de circonstances qui avaient abouti à l'acte arbitraire du 26 Juillet 1896 ; cet exposé est accompagné de plusieurs documents officiels. Il m'a paru que la reproduction de cet exposé d'une affaire toute personnelle, serait sans grand intérêt pour le lecteur étranger.
Je me suis donc contenté de donner plus loin en Appendice, un court résumé de l'affaire, accompagné de la correspondance officielle échangée entre la Légation Impériale de Russie à Berne et moi à propos de l'Oukase du 26 juillet 1895. Le lecteur verra que là aussi les reptiles ordinaires et extraordinaires de M. Witte avaient dénaturé les faits de la manière la
plus impudente.