‹ Oubliés et dédaignésChapitre 15 sur 26 · APRES SA MORT · texte numérisé non relu

APRES SA MORT

La première vuix qui s cicva pour réclamer la pudeur autour du cercueil de Frér4)n fut celle de Linguet, — de Linguet, qui avait été dans la fougue ce que Fréron avait été dans le sangfroid, l'adversaire implacable des encyclopédistes. « S'il est permis de former un vœu, ditil, c'est de ne pas voir souiller la littérature par des marques de joie, que M. Fréron ne se serait probablement pas permises s'il eût survécu à ses plus cruels antagonistes. C'est ici le cas de

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leur dire : Percez vivant l'ennemi qui vous attaque , mais , pour votre {gloire . respectez son ombre ! »

Madame Fréron courut immédiatement au collège Louis-le-Grand chercher Stanislas, pour qui elle avait obtenu à g^and'peine la continuation du privilège de l'Année littéraire. Mais Stanislas n'avait que dix-neuf ans ; il ne pouvait guère être qu'un prète-nom. L'abbé Grosier, qui depuis longtemps était l'associé du père, ne suffisait pas à la besogne ; la veuve s'adressa à l'abbé Mercier Saint-Léger, un érudit, un infiatigable. L'abbé Mercier Saint-Léger devint la providence du journal. Lorsque personne n'envoyait plus rien, lui faisait articles sur articles, deux par chaque feuille. On fut obligé de le modérer, et l'abbé se fâcha. Le pauvre Stanislas en vint alors aux excuses ; dans une lettre du 20 mai 1776, datée encore du collège Louis-lc-Grand, il lui demande pardon de n'avoir pas mis ses deux articles dans le même numéro : « Je vous en conjure, monsieur, lui dit-il, revenez sur mon compte, ne m'accusez pas d'ingratitude. Je sens toute l'obligation que je vous ai. > Trois mois après, l'abbé n'était pas revenu entièrement, et Stanislas lui écrivait une seconde lettre : « Vous êtes le seul ami qui, après la mort de mon père, m'ait aidé de si bonne grâce ; aucun ne s'est offert, dans la malheureuse situation où je me trouvais, pour me faire une ligne du journal ; et

PRÉRON. ia3

les personnes que j'ai été obligé de prendre m'ont fait payer leur travail bien cher ' . »

Cependant la voix de Linguet n'avait point été écoutée, et les journalistes s'étaient emparés de la vie et des œuvres de Fréron, jjour les commenter à leur aise. Stanislas ne fut occupé dans les premiers temps qu'à défendre la mémoire paternelle ; ainsi se fit son apprentissage d'écrivain. Il eut d'abord un moyen victorieux : il puisa dans la correspondance que lui avait léguée son père, et retourna contre ses ennemis plusieurs de leurs propres armes. « Je préviens une bonne fois pour toutes, dit-il, que mon père n'a presque pas brûlé une seule des lettres qu'il recevait, que j'en suis dépositaire, et que je pourrais couvrir de confusion ceux qui ont le plus dénigré sa mémoire. Il me disait tous les jours : « Mon • fils ! quand je ne serai plus, vous apprendrez » bien des choses, vous connaîtrez les hommes, » vous verrez jusqu'où peut aller leur ingrati- » tude. » Hélas! j'ai acquis aujourd'hui bien chèrement cette triste connaissance. Mais, à l'exemple de mon père, je n'en abuserai pas. Tant que je serai seul attaqué, je n'opposerai comme lui à mes ennemis que le silence et le mépris. Mais ce qui ne serait pas permis pour me défendre le deviendra pour venger la mémoire de mon père ; et si jamais je voyais s'exhaler encore le

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