FRÉRON DANS I A V|K PRIVÉE
Il est temps, je crois, après toutes ces violences et toutes ces persécutions, que j'entre dans quelques détails sur les mœurs et les habitudes de Fréron, si je ne veux risquer de voir mes lecteurs, ébranlés par tant d'attaques, se ranger à la fin du côté de ses ennemis. Fréron, dans sa vie privée, était-il tout à fait ce maraud, ce brigand, cette canaille, ce chien fessé, ce gibier de galère dont parle Voltaire à chaque instant } A enten-
FKÉRON. 89
dre cette voix persistante, on serait tenté de se le Bgurer comme un cuistre sordide, sans feu ni lieu, vivant de croûtes et d'infamies. On se tromperait étrangement.
Fréron était un joyeu.x compagnon, menant grand train et faisant bombance. Autant Voltaire était maigre, autant Fréron était gras. 11 avait appartement de ville et maison de campagne. L'appartement de ville était situé rue de Seine, comme il a été dit ; Pidansat de iMairobert prétend y avoir vu pour trente mille francs de dorures. La maison de campagne était à Montrouge ; il lui avait donné le nom de Fantaisie; — presque tous ses autographes sont datés de Fantaisie ; — il était le voisin de l'abbé de Voisenon, plaisamment appelé l'évéque de Montrouge. Cette résidence exigeait une voiture, Fréron l'avait. La Harpe lui attribue, à un certain moment, vingt mille livres de rente, et l'Espion anglais quarante mille.
Nous voilà bien loin du grenier de l'Écossaise.
Fréron était marié et père de famille. Il avait épousé sa nièce après l'avoir, dit-on, tirée de la condition la plus humble. S'il fallait s'en rapporter à une abominable brochure de l'époque, il aurait vécu avec elle scandaleusement. Le fait est peu probable, si l'on veut considérer que le roi de Pologne voulut bien être parrain d'un de ses enfants, — Stanislas Fréron, — destiné, lui aussi, à jouer un rôle bruyant.
QO OUBLlés ET DÉDAIGMÉS.
La brochure en question a pour titre : Anecdotes sur Frérnn , écrites par un homme de lettres à un magistrat qui voulait être instruit des mœurs de cet homme. Elle fut envoyée manuscrite à Voltaire, en 1760, par Thiriot, et répandue peu de temps après, impri dans le public. On l'attribua aussitôt à Vol; qui en accusa effrontément La Harpe. Il ne . rien de comparable à cet ignoble libelle, dont 00 fit trois réimpressions en dix ans. Fréron y est accusé de toutes les gentillesses capables de conduire un homme à Téchafaud.
Par bonheur pour lui, ses protecteurs étaient plus intelligents que ses c^omniateurs. Voltaire a beau écrire en grinçant des dents : t Dites à Protagoras qu'il se trompe grossièrement, pour la première fois de sa vie, s'il pense que M. le duc de Choiseul protège les Polissots et les Fré- Ions, au point de prendre leur parti contre des hommes qu'il estime. Il les a protégés en grand seigneur tel qu'il est ; il leur a donné du pain ; mais il est si loin de prendre leur parti qu'il trouvera fort bon qu'on les assomme de coups de canne «. » Outre qu'il se serait présenté peu de gens pour donner des coups de canne à Fréron, la vérité est que le duc de Choiseul lui confiait la révision et la rédacti certains
travaux; Fréron était pour lui quelquefois un secrétaire précieux. J'en trouve la preuve dans