Ouvrages de Hector Malot Miss Clifton souvenirs d'un blessé
M. Hector Malot qui a fait paraître, le 2 ornai i85g, son premier roman « les Amants », va donner en octobre prochain son soixantième volume « Complices » ; le moment est donc venu de réunir cette œuvre considérable en une collection complète , qui par son format, les soins de son tirage , le choix de son papier, puisse prendre place dans une bibliothèque, et par son prix modique soit accessible à toutes les bourses, même les petites.
Pendant cette période de' plus de trente années , Hector Malot a touché à toutes les questions de son temps ; sans se limiter à l’avance dans un certain nombre de sujets ou de tableaux qui l’auraient borné , il a promené le miroir du romancier sur tout ce qui mérite S être étudié , allant des petits aux grands, des heureux aux misérables, de Paris à la Province, de la France à V Étranger, traversant tous les mondes, celui
de la politique , du clergé, de l'armée, de la magistrature, de l’art, de la science, de l'industrie, méritant que le poète Théodore de Banville écrivit de lui « que ceux qui voudraient reconstituer l’histoire intime de notre époque devraient l'étudier dans son œuvre ».
Il nous a paru utile que cette œuvre étendue , qui va du plus dramatique au plus aimable, tantôt douce ou tendre, tantôt passionnée ou justiciaire, mais toujours forte, toujours sincère, soit expliquée , et qu’il lui soit même ajouté une clé quand il en est besoin. C'est pourquoi nous avons demandé à l'auteur d’écrire sur chaque roman une notice que nous placerons à la fin du volume. Quand il ne prendra pas la parole luimême, nous remplacerons cette notice par un article critique sur le roman publié au moment où il a paru, et qui nous paraîtra caractériser le mieux le livre ou l'auteur.
Jusqu'à l'achèvement de cette collection, un volume sera mis en vente tous les mois.
L’éditeur,
A la fin d’octobre 187 0, on voyageait en chemin de fer avec aussi peu de rapidité que de régularité.
Parti de Tarbes pour rejoindre à Rennes mon régiment en formation, j’avais résolu de passer par Lyon au lieu de passer par Bordeaux. La raison de ce détour était de voir un cousin que j’avais à Lyon; nous avions longtemps vécu ensemble, c’était le seul parent, le seul ami vrai qui me restât; dans le désordre d’idées où j’étais, dans l’accable-
1. L’épisode qui précède Miss Clifton a pour titre : Suzanne.
ment qui m’écrasait, j’avais besoin de serrer sa main : je me disais que son regard doux et loyal panserait les blessures de mon cœur.
Le voyage fut long; j’eus tout le temps de réfléchir à ma position et d’en sentir la tristesse dans . son amertume.
Les grandes douleurs ont cela de bon qu’elles nous forcent .à revenir sur nous-mêmes : plus le coup est fort, plus la sonde descend profondément. Ce fut mon examen de conscience net et sincère.
Je m’étais engagé par fanfaronnade et par amour, et j’avais fait la campagne impériale pour me distinguer : si je n’avais pas la chance de me signaler dans une action d’éclat, il ne m’en resterait pas moins la gloire d’avoir été à Berlin. Cela me donnerait un plumet.
Mais maintenant il n’était plus question de plumet, il n’était plus question de Berlin, il fallait se battre longuement, se battre quand même, et si l’on ne pouvait pas vaincre, sauver au moins l’honneur du pays. Je n’étais plus un engagé volontaire à peu près maître de faire ce qui lui plaisait, j’étais un soldat. Et soldat dans des conditions à ne pas me .ménager : j’avais perdu ma mèro; celle que j’aimais m’avait abandonné; ma maison natale était brûlée. Si, de ce qui me touchait personnelle-
SilSS CLIFTON
ment, je passais aux affaires du pays, je trouvais que la situation était grave, mais qu’elle n’était pas désespérée; les Prussiens étaient, il est vrai, devant Paris bloqué, mais notre armée de Metz était toujours debout, des concentrations de troupes qu’on disait considérables s’opéraient sur la Loire, et la défense commençait enfin à s’organiser en province sous l’impulsion de Gambetta.
Je lisais les proclamations de celui-ci, et il me semblait que nous avions trouvé l'homme qui était nécessaire pour sauver le pays. J’étais fâché, il est vrai, de l’entendre annoncer à la province que Paris, élargissant le cercle du blocus, avait repris victorieusement aux Allemands un certain nombre de villages de la banlieue, qui n’avaient jamais été occupés par eux. Son «pacte avec la mort» lui donnait aussi une attitude ridicule aux yeux des honnêtes gens qui font et ne disent pas. Enfin j’avais une certaine honte de voir un ministre de la guerre écrire sérieusement « qu’on fondait des projectiles avec une fureur qui tenait du vertige. » Mais je me disais, dans mon désir de confiance, que c’étaient là sans doute des taches légères, qui ne devaient pas atteindre son caractère. En réalité, il y avait un fait : après de longues semaines perdues déplorablement par deux vieillards, dans le
désordre et l’inaction, il était arrivé à Tours, et, ne désespérant pas, ne s’abandonnant pas quand tout le monde perdait la tête et le cœur, il avait imprimé un mouvement puissant qui pouvait nous conduire à la délivrance. Il fallait donc l’écouter et répondre à sa voix : il en était de lui comme du trompette qui sonne la charge ; le trompette n’est rien, la charge est tout. En avant !
C’était le mot, d’ailleurs, que j’entendais dans toutes les bouches, et je ne trouvais plus les irrésolutions, les hésitations du Perche et de la Beauce ; il est vrai que je roulais sur les bords de la Garonne, et qu’avant d’arriver à Toulouse les Prussiens avaient du chemin à faire.
On se plaignait alors, dans Paris, de l’apathie de la province : « On ne fera donc rien pour venir nous donner la main ? » disaient les Parisiens assiégés. En province, on se plaignait de l’inertie de Paris : « Les Parisiens n’allongeront donc pas le bras ?» disaient les Méridionaux.
A un arrêt après Toulouse, un monsieur entra dans mon compartiment comme une bombe qui tombe du ciel : un chien qui sort de l’eau ne se donne pas plus de mouvement. Il allait, venait, étalait ses jambes sur les coussins, enfonçait son chapeau sur sa tête, le retirait, bouclait ses che-
veux frisés, les ébouriffait, nouait sa cravate rose, la dénouait, sans jamais rester tranquille. Voyant que j’étais entouré de journaux, et que je les lisais avec attention, il m’interpella brusquement.
— Vous cherchez du nouveau, hein 1 Eh ! bien vous n’en trouverez pas; vous n’en trouverez pas, c’est moi qui vous le dis et vous le répète : ils sont quatre cent mille hommes de garde nationale à Paris, cent mille mobiles, soixante mille soldats, ils n'ont pas plus de deux cent mille Prussiens autour d’eux, et ils ne bougent pas! Ah! ces Parisiens, quels blagueurs! Et ils demandent du secours à la province ; mais si vous êtes aussi forts que vous le dites, c’est à vous de venir en aide à la province et non à la province d’aller à votre aide. Comprenezvous l’argument ?
— Parfaitement, monsieur.
— Ah! si Carcassonne était Paris!
— Monsieur est de Carcassonne?
— Non, je suis de Gounouzoul, maire de Gounouzoul ; mais à Gounouzoul comme à Carcassonne on se remue : je n'ai que cinquante-trois gardes nationaux, mais je leur fais faire l’exercice comme s’ils étaient dix mille : la diane le matin, la retraite le soir. Je les ai organisés militairement, et c’est pour cela que j’ai accepté d’être maire, car, n’ayant
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pas quarante ans et n’étant pas marié, je devrais être mobilisé; mais j’ai pensé que je pouvais rendre plus de services dans ma commune, où je suis chef, qu’à l’armée, sou3 les ordres d’un général incapable. La France mangera les Prussiens, c’est moi qui vous le dis ; vous vous souviendrez un jour du maire do Gounouzoul. Voyez déjà : après la prise d’Orléans, ils ont voulu passer la Loire, et ils ont été aussitôt obligés de la repasser; c’est que ce n’est pas de ce côté-ci de la Loire comme de l’autre, vous savez, — le vent du Midi.
Ces naïves fanfaronnades furent interrompues par l’arrivée d’un nouveau voyageur. Celui-là formait un contraste parfait avec le maire de Gounouzoul : c’était le Méridional sombre et profond; il vous regardait avec la circonspection d’un conspirateur qui se sait entouré de mouchards. A le voir tout d’abord, je crus qu’il ne desserrerait pas les dents, ce qui me contraria, car j’avais envio d’apprendre si tous les habitants de l’Aude et de l’Hérault partageaient les sentiments du maire de Gounouzoul; mais bientôt il prit la parole, et, lorsqu’il la tint, il ne la lâcha plus.
Il avait un plan, et il allait à Tours le communiquer au gouvernement. Si on l’acceptait, la France était sauvée; pas un Allemand ne repasserait le
Rhin. Ce plan superbe était en réalité bien simple; il fallait sans retard détruire toutes les citadelles de la France, parce que les citadelles ne sont que des nids à capitulards ; on s’enferme derrière des murailles, le cœur s’amollit et on se rend : il ne faut opposer aux Prussiens que des poitrines d’hommes en rase campagne, parce qu’en rase campagne on a forcément du courage.
Comme je me permettais de douter de ce « forcé • ment», il me ferma la bouche du regard et du geste.
— C’est la reprise du plan de Carnot amélioré par moi. En 92, Carnot a proposé de détruire toutes les citadelles, je prends son idée et je l’étends ; je suis aussi avec lui pour la distribution des piques à toute la nation ; on ne peut pas improviser les chassepots, les piques se fabriquent du jour au lendemain ; que dix millions de Français soient armés de piques, les Prussiens sont perdus. Je ne me donne pas comme un innovateur : j’ai étudié le syslème de Carnot, je sais comme il a organisé la victoire, je reprends ses idées, et je leur fait subir les améliorations nécessaires pour les appliquer à notre époque. Au reste, ce que j’en fais est par sentiment patriotique, je suis fabricant de drap et je n’ai ni amour-propre d’auteur, ni ambition.
Qui m’eût dit que je retrouverais un jour ce fabricant de draps, apôtre de Carnot par circonstance, à la tête d’une armée, ou tout au moins dirigeant et inspirant le général qui en avait le commandement? il parlait avec une superbe assurance, et, comme il ne doutait de rien parce qu’il ne savait rien, on avait eu foi en lui.
Puisque le hasard me permettait de faire ainsi une sorte d’enquête sur la situation morale du pays, j’avais hâte de voir mon cousin le Lyonnais ; car c’est par ses conversations diverses, par des mots saisis au hasard, par des petits faits observés avec sincérité et sans parti pris qu’on arrive à la vérité. En campagne, depuis plus de trois mois, je ne savais rien et il me semblait qu’après l’écroulement de l’empire et nos désastres militaires, la France ne devait plus être ce qu'elle était lors de mon départ. L’apathie politique avait dû cesser, on devait penser quelque chose. Que pensait-on ? Que voulait-on?
Je croyais trouver mon cousin disposé à la résistance; sous l’empire je lui avais vu des sentiments de patriotisme plus ardents et plus zélés que n’en avaient généralement les gens de son monde; je m’imaginais que, dans les conditions présentes, il devait vouloir la guerre et la vouloir
fermement. C’était le type du bourgeois intelligent et droit, solide dans ses convictions, ferme dans ses résolutions, toujours disposé à faire un usage utile de sa fortune; nullement passionné, il est vrai, nullement enthousiaste, croyant à l’arithmétique plus qu'à la poésie, mais l’arithmétique telle qu’il la comprenait lui avait servi à organiser sa vie de telle sorte que je n’ai jamais vu personne tenir plus que lui à ses droits et en même temps exécuter plus strictement que lui ses devoirs envers les autres.
— Non, mille fois non, me dit-il, je ne suis pas pour la guerre. La résistance de Paris n’a pu avoir qu’un but : donner le temps à la province de s’organiser. Eh bien I ce qu’on a fait depuis deux mois, ç’a été de la désorganisation partout, et non de l’organisation. Note que je n’accuse pas précisément ceux qui nous gouvernent ; ils ont trouvé une situation épouvantable, de laquelle, selon moi, il n’y avait rien à tirer. Voilà pourquoi je crois que la résistance aujourd’hui est impossible ; et je dis plus, elle est presque criminelle ; car si les individus doivent être héroïques, les peuples doivent être pratiques; un individu agit pour lui, un peuple agit pour tous les êtres qui composent son universalité. Or, la seule chose pratique, quand on n’a
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ni soldats, ni armes, ni munitions, ni rien de rien, pas même la confiance,, c’est de céder, et de céder en temps, pour ménager ses forces et pouvoir recommencer la partie aussitôt que possible.
— Tu es donc pour la guerre ?
— Crois-tu qu’après avoir été meurtri sur une joue, je vais tendre l’autre et me retirer tranquillement chez moi ? Non. La guerre est déclarée pour longtemps entre la France et la Prusse, et la paix que je désire ne serait pour moi qu’une trêve ; le temps de se préparer : je n’étais pas prêt, on m’a jeté dans une aventure folle qui est devenue une catastrophe terrible, je me retire et me prépare à recommencer. Au lieu de se résigner à ce sacrifice, on veut continuer la résistance et l’on fera tuer en détail l’armée en formation sur la Loire, et celle de Lyon, si l’on parvient jamais à en former une ici, pendant qu’on laissera ruiner la Normandie, l’Ile-de-France, l’Orléanais, la Touraine, etc. Puis, quand tout cela sera accompli, on arrivera à une capitulation, à un moment où le pays sera si bien épuisé de toutes les manières qu’il faudra attendre dix ans, quinze ans avant de se venger. Et alors, pendant ces dix ans, ces quinze ans, les haines, les justes ressentiments s’éteindront petit à petit, si bien que la vengeance, lorsqu’on la tentera, aura
perdu la moitié de son énergie. Ceux qui veulent continuer la guerre aujourd’hui ont assurément le sens patriotique, mais ils n’ont pas le sens politique.
— La politique ne consiste pas à ménager seulement les intérêts d’un pays, elle doit aussi ménager ses idées, même ses préjugés; faire la paix est bien, mais il faut pouvoir la faire ; quel gouvernement pourrait en ce moment imposer la paix à Paris?
— Paris n’est pas la France, et je trouve que la pression de Paris dans les conditions actuelles est déplorable. Les Parisiens, qui jusqu’à présent n’ont pas souffert de la guerre, sosont très-bravement enfermés dans leurs murailles, disposés à tout supporter, j’en suis certain, mais bien convaincus aussi en même temps qu’ils sont imprenables. C'est une affaire de privation, se disent-ils, de sacrifices; nous supporterons ces sacrifices jusqu’au bout. Je crois qu’ils le feront; mais en attendant, il n’en est pas moins vrai que jusqu’à ce jour, c’est la province qui a supporté le poids delà guerre ; ce sont les mobiles venus de la province qui se sont battus dans les environs de Paris, et ce sont les mobiles de la province qui se sont fait battre dans les Vosges et dans l’Orléanais. Les Parisiens vraiment Parisiens n’ont encore donné
au pays que leur ruine et leur exemple de résignation au sacrifice. Feront-il3 quelque chose quand le moment sera venu? Pousseront-ils la guerre jusqu’à faire tuer leurs enfants, jusqu’à laisser piller et brûler leurs maisons, c’est-à-dire iront-ils jusqu’au point où les provinces du Nord et de l'Ouest en sont arrivées ?
La discussion eût pu durer éternellement, mais je n’avais que quelques heures à rester à Lyon. Comme Lyon n’était pas sur mon itinéraire, mon cousin, de peur que je ne fusse arrêté en chemin, voulut me faire donner une carte de circulation qui me protégeât auprès des gendarmes, et il me conduisit à l’hôtel de la Préfecture.
Je croyais trouver la ville à peu près en révolution ; elle me parut être, au contraire, dans un calme morne et glacial : beaucoup de magasins étaient fermés, et l’on ne rencontrait que peu de passants dans les rues, mais tous ceux que l’on voyait étaient coiffés d’un képi ; les costumes variaient depuis le paletot élégant jusqu’à la blouse déguenillée ; la coiffure était la même pour tous, le képi du garde national ; les cochers conduisaient leurs chevaux le képi sur la tête et les commissionnaires vous faisaient le salut militaire.
Mon cousin avait des relations à la préfecture, qui nous permirent de pénétrer jusqu’au cabinet d’un chef de service. Et ce n’était point, en réalité, chose facile, car la préfecture était occupée par une garde nombreuse, qui paraissait avoir mission d’empêcher d’entrer aussi bien que d’empêcher de sortir.
Lorsque nous arrivâmes auprès du chef de service, nous le trouvâmes en conférence avec un petit homme, maigre, crasseux, à l’air cuistre et plat :
-—Je vous répète, disait le petit homme en assurant ses lunettes sur son nez, que le receveur général se sauvera un jour ou l’autre avec la caisse ; il faudrait prendre les devants et l’arrêter ; c’est un bonapartiste : une perquisition sévère dans sa caisse et ses papiers serait une bonne affaire. Je vous préviens encore qu’on devrait arrêter aussi le commissaire spécial des chemins de fer; il était bonapartiste, il doit être maintenant orléaniste.
— Cela ne me regarde pas; parlez-en au préfet.
— Le préfet ne m’écoute pas ; tandis que si vous prépariez le terrain par quelques mots, j’arriverais plus facilement. Ce serait un grand service rendu à la cause.
N’ayant plus personne à dénoncer, cet aimable mouchard so dirigea vers la porte, mais avant de partir il enleva le parapluie que mon cousin avait déposé dans un coin, laissant dans le coin opposé une affreuse guenille. Il fallut courir après lui, et presque se fâcher pour lui faire reprendre sa guenille : il ne savait pas ; on lui avait prêté un parapluie ; il ne l’avait pas regardé , mais il était bien certain qu’il devait être bon.
— Ce mouchard amateur, me dit mon cousin, qui fait avec un égal succès la délation et le parapluie, est une des puissances de la ville ; il dénonce aujourd’hui, mais il espère bien exécuter demain ; et il est certain qu’alors il commencera par ceux qui ne veulent pas l’écouter aujourd’hui.
Le passeport que l’on me donna était une carte de circulation délivrée au nom de la commune de Lyon, par le comité de salut public.
La vaste gare de Perrache présentait un aspect caractéristique, lamentable et touchant. Dans un coin, un tonneau était en perce, et le long des murs des tables étaient dressées, les unes chargées de saucissons, les autres de pain, de fromage, de viandes froides. Devant ce buffet, ouvert gratis pour les soldats de passage, se promenait un garde national, le fusil au bras, qui avait pour consigne
d’empêcher qu’on revînt plusieurs fois au tonneau. Mais on le trompait à qui mieux mieux au moyen de déguisements; le] zouave qui était venu une première fois avec son uniforme correct, revenait une seconde après avec la capote d’un lignard, le chasseur à pied avec le manteau d’un cavalier. Au milieu de la foule, des dames allaient et venaient portant une médaille au cou, et à la main un plateau : elles quêtaient pour les blessés.
Et les offrandes tombaient, sinon grosses, au moins abondantes, car les cœurs les moins tendres étaient attendris par la vue des blessés qui attendaient les trains. Ils sortaient des hôpitaux et ils regagnaient leurs villages, d’où ils étaient partis quelques mois auparavant forts, vaillants, et où ils rentraient éclopés et estropiés : jambes coupées, bras amputés, balafres au visage, il y avait là tous les genres de blessures* Et malgré le poignant de leur aspect immédiat, l’esprit les accompagnait au retour chez eux.
Qu’allaient-ils trouver ? Qu’allaient-ils faire dans la misère où l’on entrait? Comment les accueilleraient celles qui les attendaient ? Et ceux qui tomberaient dans des villages détruits, où iraientils ?
Parmi ces malheureux, il y avait un dragon
qui s’exerçait à marcher avec une belle jambe de bois toute neuve ; autour de lui les autres éclopés riaient de sa maladresse, et il répondait en plaisantant leurs balafres. Dans cette désolation il y avait encore place pour rire.
Avant de prendre un billet, il fallait lire les nombreuses affiches manuscrites collées sur les murailles, car les services étaient partout désorganisés, dans l’est et dans le nord ; sur la ligne de la Bourgogne, les trains ne dépassaient pas Dijon ; sur le Bourbonnais, ils s’arrêtaient à Gien. Et en lisant les affiches qui n’avaient pas été arrachées, on pouvait suivre, jour par jour, la marche de l’invasion prussienne, par le nombre des stations ouvertes qui diminuait, diminuait.
Au moment où je prenais mon billet, je m'entendis appeler par mon nom. Je me retournai vivement : c’était une femme que j’avais connue autrefois dans le monde, ou plus justement dans le demi- monde parisien, où elle était célèbre sous le nom de la baronne de Suippe ; c’était une intrigante qui avait des relations un peu partout, de très-hautes et de très-basses ; elle avait fait des affaires de toutes sortes, et elle avait été employée par des personnages qui, bien que sans scrupules, ne voulaient passe salir les mains personnellement.
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— Où allez-vous ?
En deux mots je lui dis que j’allais rejoindre mon régiment.
— Ah 1 Vous êtes dans la cavalerie. Est-ce que vous parlez toujours anglais?
— Assurément.
— Hé bien, si vous voulez, votre fortune est faite, et une belle fortune.
— Ah bah !
— Montez avec moi, je vais vous expliquer de quoi il s’agit.
J’élais curieux de savoir dans quelle affaire la baronne de Suippe voulait m’engager. D’après ce que je connaissais de ses relations anciennes et de son caractère d’aventurière, tout était possible : une conspiration, un espionnage, rien ne m’étonnerait d’elle. Il lui fallait quelqu’un parlant anglais, voilà pourquoi elle avait jeté les yeux sur moi. C’était vraiment bien de l’honneur qu’elle me faisait. Mais je ne devais pas me fâcher.
Jugeant les autres d’après elle-même et aussi d’après les exemples qui lui étaient restés dans la mémoire, elle ne voyait en tout que des affaires,
et pour elles les affaires se divisaient en deux classes : les bonnes, celles qui faisaient gagner de l’argent; les mauvaises, celles qui en faisaient perdre. Il n’y avait rien au delà, au-dessus ou à côté de cette division. Pour le moment, elle en tenait une qu’elle regardait comme bonne, probablement, elle voulait m’y associer, c’eût été de la niaiserie à moi de me fâcher : c’est le caractère des gens qui caractérise leurs propositions : le filou qui vous propose une filouterie se condamne lui-même bien plus qu’il ne vous insulte.
A. l’idée que j’allais être initié à une conspiration, ou bien embauché pour le compte des Prussiens, j’avais envie de sourire. Il fallait voir ça.
J’avais le temps de me livrer à ses suppositions, car, au moment du départ, un voyageur était monté dans notre compartiment, et il était tout naturel que la baronne ne me fit pas ses confidences devant lui.
Cependant elle ne se gênait pas pour parler, mais seulement de choses insignifiantes : de ses relations d’autrefois, du grand monde où elle avait vécu, des services qu'elle avait rendus; et, à chaque instant, des noms connus arrivaient sur ses lèvres dans une confusion fâcheuse pour quelques-uns de ces noms. Notre compagnon de voyage ouvrait les
yeux et les oreilles, convaincu assurément qu’il avait devant lui un personnage. Il nous quitta à l’Arbresle. Alors la baronne put entamer sa négociation.
— Vous m’avez dit que vous étiez soldat?
— Je rejoins mon régiment, ni plus ni moins qu’un conscrit.
— Ça ne vous amuse pas, hein ! vous êtes un homme du monde, distingué, élégant?
—Pour ça, baronne, il y a eu aussi une révolution.
— Les révolutions on les subit, mais quand on peut leur échapper, on leur échappe, n’est-ce pas? Donc je peux vous empêcher de rejoindre votre régiment si vous acceptez ce que j’ai à vous proposer.
— Et comment ça, je vous prie? Je n’ai pas envie de déserter, je vous préviens ; vous savez, j’ai toujours été un peu bêta, et je n’ai jamais pu perdre un tas de préjugés qui m’ontnui dans le monde, et, je le crains bien, dans votre estime aussi. Mais enfin, on n’est pas parfait; élevé en province, je suis resté provincial pour certaines choses.
— Qui vous parle de déserter? Je vous demande au ministère de la guerre, et l’on vous détache de votre régiment pour vous attacher à mon service.
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— Ah çà! vous avez donc levé un régiment, baronne?
— Ne dites pas de sottises.
— En tous cas, vous êtes au service du gouvernement?
— Parbleu 1
— Et duquel?
— Comment 1 duquel? mais, mon cher, il n’y a jamais qu’un gouvernement, c’est celui qui fonctionne et tient la queue de la poêle.
— Alors je suis attaché à votre service; et qu’estce que je dois faire, je vous prie? galoper dans votre escorte, monter la garde à votre porte ? Pour cela, je vous préviens, je suis bavard comme une pie; je raconterai toutes les visites que vous recevez, l’heure des entrées, celles des sorties ; seulement, comme je ne suis pas plus maladroit qu’un autre, je pourrais peut-être éviter des rencontres: la voie est fermée, la voie est ouverte; c’est une simple manœuvre d’aiguilleur.
— Youlez-vous être sérieux et écouter sérieusement une affaire sérieuse? Je vous ai dit qu’il s’agissait de votre fortune.
— Alors, c’est sacré ; je vous écoute religieusement ; comme vous avez dans le temps contribué à l’écorner...
— En vous obligeant...
— A 40 pourcent sans la commission, je ne l’ai pas oublié; vous vouiez donc aujourd’hui réparer les brèches que vous avez aidé autrefois à ouvrir ; je vous remercie et crois que c’est le ciel qui vous inspire cette idée réparatrice. Allez donc.
— Peu de temps après la déclaration de guerre à la Prusse, j’ai rendu au gouvernement le service de lui procurer 25,000 fusils ehassepot et dix millions de cartouches. Quand je dis que je les lui ai procurés, cela n’est pas tout à fait exact, et même il n’a jamais reçu ni un fusil ni une cartouche; mais c’est sa faute; s’il ne s’était pas laissé renverser maladroitement, il aurait reçu plus tard tous ses fusils et toutes ses cartouches.
— Vous ne m’aviez jamais dit que vous aviez une fabrique de fusils et de cartouches.
— Me prenez-vous pour une boutiquière? J’avais des relations qui me permettaient de m’engager pour une fourniture, voilà tout, et c’est bien simple. Le gouvernement tombé, je m’adressai naturellement à celui qui le remplaçait.
— • Et naturellement il vous remercia.
— Il m’accueillit avec reconnaissance. Je n’avais pas exécuté mon premier marché, c’était vrai, mais la faute retombait sur les circonstances. Je
conclus un nouveau marché pour 30,000 snyders et 51 millions de cartouches, 4,000 selles de ca-
valerie, 2,000 jeux de harnais et une fourniture considérable de biscuit
— Je vous assure, baronne, que je vous écoute avec tout le sérieux dont je suis capable, mais je vous avoue que je ne vous comprends pas. Ainsi vous faites un premier marché que vous n’exécutez pas, et cela n’empêche pas qu’on en signe avec vous quatre ou cinq autres ; avec vous qui n’avez ni fusils, ni cartouches, ni selles, niharnais, ni biscuits?
— J’ai des relations.
— Ce n’est pas avec vos relations que vous tremperez la soupe au soldat, ou que vous démolirez les escadrons prussiens. Pourquoi, au lieu de s'adresser à ceux qui ont des armes, des harnais et des biscuits, s’adresse t-on à vous, qui n'avez rien de tout cela ? Vous les paye-t-on moins cher?
— • J’ai des marchés à 160 francs pour le mille de cartouches que la commission d’armement paie 60.
— Livrez-vous plus vite que la commission d’armement ?
— Je n’ai encore rien livré.
— Alors je comprends de moins en moins, et vous allez m’obliger à vous poser des questions malhonnêtes pour une femme.
— La femme n’a rien à voir dans tout cela; je suis un négociant, je ne suis pas une femme. J’ai traité avec l’ancien gouvernement , je traite avec le nouveau, attendu que, plus ça change, plus c’est la même chose ; les ministres s’en vont, les bureaux restent. Je suis connue, recommandée par mes relations. Et vous devez comprendre que l’on aime mieux traiter avec certaines personnes dont on connaît le caractère et avec lesquelles on est. certain de s’entendre, qu’avec d’autres.
— C’est une affaire de réputation.
— Et de loyauté dans les engagements. On ne peut pas se risquer avec tout le monde. Avec moi, on sait trouver des garanties que d’autres n’offrent pas.
— Encore une question, baronne, et c’est la dernière : bien que vous n’ayez encore rien livré, vous avez dû faire des commandes considérables et cela a dû vous entraîner dans des avances énormes. Vous êtes donc devenue bien riche tout à coup?
— Hélas ! non, mais le gouvernement m’a avancé quelques millions, et vous pouvez vous engager avec moi sans crainte.
— Mais, baronne, je ne suis ni armurier, ni sellier, ni boulanger.-
— Vous vous connaissez en selles et en harnais.
— A peu près.
— Vous ne vous perdez pas dans les reculements, dans les avaloires et autres machines de ce genre. Vous parlez anglais ; vous êtes mon homme.
— Pour les avaloires? Quelle chute, baronne! figurez-vous que je m’étais imaginé que vous vouliez me fourrer dans quelque bonne petite conspiration.
— Pour qui me prenez-vous? Je veux vous envoyer en Angleterre, où j’ai traité avec les fabricants pour mes fournitures. J’ai là-bas pour surveillant un officier avec lequel je ne peux pas m’entendre ; il veut surveiller, ce qui est matériellement impossible; il me refuse des selles, des cartouches avec un tas de mots de métier auxquels je n’entends rien; vous discuterez avec lui, vous le collerez, ou tout au moins vous l’entortillerez de manière à le rebuter. D’un autre côté, vous surveillerez mes fabricants.
— Si votre officier ne peut pas surveiller, comment voulez-vous que je le puisse, moi?
— Parce qu’il veut faire porter sa surveillance surla qualité de la fabrication, dont je n’ai pas souci; tandis que la vôtre devra porter sur la rapidité, qui est le point essentiel.
— Dites donc, baronne, c'est un marché de Car-
26 SOUVENIRS d’un blessé
touche que vous me proposez là., tout simplement.
Elle me regarda assez longtemps sans comprendre; puis, à la fin, ayant deviné, elle se mit à rire aux éclats.
— Vous gagnerez de beaux bénéfices et vous ne vous ferez pas tuer.
— On s’expose à la mort pour éviter moins que ce que yous me proposez. Je ne vous en veux pas , mais plus un mot ; je vous l’ai dit, je suis de la province.
Elle voulut insister. Je lui fermai nettement la bouche, et, quand nous nous quittâmes à Saint- Germain-les-Fossés, elle eut autant de satisfaction, d’être débarrassée de moi que j’en éprouvai à ne plus voir sa figure souriante et engageante.
J’avais jusque-là voyagé en première classe; mais c’est en chemin de fer une mauvaise place pour voir et entendre : on ne s’y livre pas comme en troisième, où l’intimité s’établit tout de suite et où chacun cause assez volontiers et assez franchement de ses affaires, pour le plaisir de tuer le temps en bavardant. D’ailleurs, je commençais à en avoir assez des voyageurs de la première catégorie, et j’étais bien aise d’entendre un peu ceux de la troisième, surtout les soldats, pour continuer
mes observations. A Saint-Germain, je montai donc dans un wagon, de troisième classe, où j’avais vu plusieurs soldats.
Le hasard m’avait servi à souhait; ou y causait librement et franchement.
Un petit lignard se lamentait de la lenteur du train; la veille, il était descendu à Sainl-Rambert pour embrasser ses parents au passage , et il avait peur de ne plus retrouver son régiment qui, du Yar, était dirigé à marche rapide sur le Mans, ou tout au moins d’arriver trop tard pour la bataille qu’on disait prochaine.
— C’est par rage que je me suis engagé, disait-il, je n’ai pas dix-huit ans; mon frère ainé a été tué à Wissembourg, mon troisième frère à Sedan. Il faut que je tue deux Prussiens. Ils ne voulaient pas me laisser partir à la maison, mais quand ils ont compris que j’avais réglé ça, ils ont dit que c’était juste. Mes deux Prussiens, c’est mon compte.
Et à la façon énergique dont il disait : « C’est réglé ! » on sentait qu’il se battrait bien ; il avait l’enthousiasme, l’ignorance, la foi de la jeunesse.
A côté de lui un marin d’une trentaine d’années avait aussi laissé partir son bataillon. Tenant de Toulon et passant par Lyon, il avait voulu aller à Saint -Étienne embrasser sa femme et sa petite fille;
28 SOUVENIRS d’un blessé
et, comme l’habitude de traîner était aussi forte sous la république qu’elle l’avait été sous l’empire, il avait quitté ses camarades à Perrache, et maintenant il les rejoignait sans trop savoir où il devait les chercher : quelque part sans doute, du côté d’Orléans, de Tours ou du Mans; à Tours, on le renseignerait.
— J’avais fait mon temps dans la marine, disaitil, comme mécanicien, et j’étais rentré chez nous à Saint-Étienne, où je m’étais marié. Je commençais à gagner de l’argent un peu, et ce n’était pas trop tôt à trente ans. Quand ç’a été mal on m'a rappelé. Il faut partir. C’est dur : quitter sa femme, son enfant, sa boutique ; mais après tout c’est juste, il faut faire son devoir et on le fera. Seulement, si là-bas ils trouvent que j’arrive trop en retard, qu’ils me donnent un coup de pied quelque part et me renvoient à la maison, je leur tirerai mon chapeau en leur disant : « Merci. »
Celui-là aussi se ferait tuer s’il le fallait, sans enthousiasme, sans rage, mais simplement « parce qu’il le faudrait. »
— Ils vont voir les marins, disait-il , et nos petits chassepots.
A Moulins, un grand garçon monta dans notre wagon; il était vêtu d’une blouse bleue trop courte
et d'un immense chapeau blanc à haute forme, « le beau Nicolas. »
— Où va-t-il celui-là, avec son bolivar? cria le marin.
— - Je vais où ça ne m’amuse pas d’aller, au dépôt d’un régiment de train.
— Regardez donc ce grand gas qui va dans le train.
— Tais-toi donc, matelot. Quand tu en auras fait autant que moi, tu pourras parler. J’ai été à Sedan, moi que voilà.
Il nous regarda pour voir l’effet qu’il produisait.
— J’ai été à Sedan et je me suis sauvé à travers la Belgique. Rentré chez nous, je croyais qu’ils allaient me laisser tranquille. J’en avais assez de la guerre, mais les mâtins sont venus me chercher pour m’y renvoyer. Alors, comme mon régiment des guides est tout entier prisonnier, ils m’ont demandé si je voulais être incorporé dans les dragons. Ah ! bien oui , les dragons ! faire des reconnaissances, toujours à cheval, en plein hiver, merci bien. J’ai choisi le train, moi pas bête. Parce que c’est le train qui conduit la nourriture, et que dans le train on ne se bat pas. Se battre, il n’en faut plus, j’en ai assez. Être commandé par des no-
ceurs, des propres à rien, en avant les jours de revue, nulle part à la bataille ; je les connais, j’ai fait deux congés.
Et comme le matelot se révoltait :
— Vas-y, matelot, puisque ça t’amuse ; seulement, si tu trouves un vieux soldat pour te suivre, tu viendras me le dire.
J’avais près de moi un vieil artilleur ne disant rien et fumant sa pipe qui n’éteignait pas.
— Voilà les mauvais soldats qui nous ont fait bien du mal, me dit-il à mi-voix; ils avaient pris des habitudes de paresse; ils ne servaient que pour la paye. Du jour où il a fallu se battre , ça n’a plus été.
Ce vieil artilleur, qui avait au moins cinquante ans, était une ngagé volontaire. Au moment où la guerre avait éclaté, il était appareilleur de pierres en Espagne; quand il avait vu les affaires mal tourner, il avait voulu reprendre sa place dans l’artillerie de marine où il avait servi autrefois, « parce que ça lui faisait deuil d’être à l’étranger quand on se battait en France. » On l’avait envoyé à Lyon, où il avait été chagrin d’aller « de neur d’être obligé de tirer sur des Français ; » mais maintenant qu’il marchait contre les Prussiens le cœur lui était revenu.
Décidément, il y avait encore du courage et de la résignation, on ne s’abandonnait pas. Autant mon voyage de Tarbes à Lyon m’avait inquiété et troublé, autant les quelques heures que je passai dans ce wagon me réconfortèrent. Les paysans aussi, qui montaient et descendaient çà et là, ne paraissaient pas découragés : ils donnaient des poignées de mains aux soldats et leur adressaient de bons souhaits en les quittant.
— Ça ira, disait le matelot, ils n’ont pas encore vu lès marins.
Nous avancions avec une lenteur de tortue; restant dans les gares, ne marchant pas quand nous étions en route. Ces gares étaient encombrées de wagons refoulés par l’invasion et qui pourrissaient inoccupés sur les voies de garages ; il y avait des wagons à marchandise, des wagons à voyageurs, et les noms qu’on lisait sur les caisses jetaient l’esprit dans les réflexions les plus tristes; des waggons de Yincennes et de Givet emportés dans la Nièvre et dans l’Ailier.
A Yierzon, le service des voyageurs était interrompu : la ligne était réservée aux troupes qu’on transportait de la rive gauche sur la rive droite de la Loire. Pour continuer mon voyage, il me fallait redescendre jusqu’à Saint-Sulpice-Laurière et ga-
gner la ligne de Bordeaux. Le commandant d’un bataillon de marche vint à mon aide, et quand je lui eus expliqué que je voulais rejoindre mon régiment au plus tôt, il m’admit parmi ses hommes, et je pris place dans un wagon de bestiaux approprié, avec des planches formant bancs , au transport des hommes.
On partit à dix heures du soir, et, comme les Prussiens, signalés à Salbris, pouvaient attaquer notre convoi, on ordonna aux hommes de garder le sac au dos et le fusil entre les jambes. La première chose qu’on fit fut de mettre sacs et fusils sous les bancs.
Naturellement, cette rencontre possible avec l’ennemi fournit le sujet de toutes les conversations.
— Taisez- vous, chair à saucisse! dit un vieil engagé volontaire, véritable type du rôdeur de barrières; assez devanteries comme ça; au premier coup de fusil, vous allez tous décamper.
— Après vous, vieux noceur.
Un sergent m’avait fait l’honneur de méprendre sous sa protection.
— Voilà de beaux garçons pour aller au feu ! me dit-il; des conscrits qui, il y a quinze jours, étaient encore dans leurs montagnes ; on nous les a amenés à Chambéry, on leur a mis une culotte rouge
et une capote grise sur le dos et voilà des soldats de ligne ; c’est un bataillon. Ils ont 90 cartouches, mais ils ne savent seulement pas si on les charge par la gueule ou par la culasse. Ceux qui ne sont pas des conscrits sont des engagés volontaires, et il y en a un bon nombre qui, expulsés des villes comme vagabonds, se sont réfugiés dans les régiments pour ne pas crever de faim. Il faudra voir tout ça au premier coup de fusil; heureusement le commandant est un brave ; il a eu l’épaule traversée par une balle à Sedan, et le voilà revenu avant d'être guéri.
Toute la nuit les conversations ont roulé sur la question de savoir si on tiendrait ou si l’on se sauverait. Un groupe de conscrits du même village, entassés ensemble dans un coin du waggon, chantaient sans repos des chansons savoyardes sur un air lent et plaintif qui attendrissait le cœur, bien qu’on ne comprît pas les paroles. Dans un coin opposé, un faubourien du faubourg Saint- Antoine criait d’une voix grasse à tous les arrêts du train : « Bel-Air, Saint-Mandé, Vincennes. » Il riait alors aux éclats, quoique personne ne lui répondît.
Le sergent voulut le faire taire; il répondit par une grossièreté que le sergent feignit de ne pas entendre.
On arriva à Saint-Pierre-des-Corps le matin seulement; il y avait là dix ou douze trains de vingtcinq voitures entassés sur toutes les voies.
Les commandants descendaient de wagon, interrogeaient les officiers d’état- major qui circulaient çà et là, demandant où on les dirigeait, ce qu’on voulait faire d’eux, et les officiers d’état-major levaient les bras d'un air désespéré, accablés sans doute par cette avalanche de waggons et de locomotives qu’ils n’avaient pas prévue.
Ma’ gré les ordres et les jurons, les soldats descendaient de voiture et se répandaient dans les champs. Ne voulant pas être emporté à Blois ou à Vendôme, je quittai mon bataillon de marche et sautant par-dessus les haies, je me dirigeai vers les clochers de Tours, qui se découpaient en noir sur le ciel pâle du matin.
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Depuis que je lisais lesjournaux, je ne voyais partout que le nom de Tours : correspondance de Tours, dépêches de Tours. Tours Avait remplacé Paris.
Mais c’était là un mirage de journalisme, analogue à peu près à celui qui fait croire aux étrangers que les Folies ou Bataclan sont des théâtres parisiens. — Tours n’était qu’un théâtre carton sur lequel une troupe de fer-blanc jouait la comédie gouvernementale ; les Tourangeaux ne croyaient pas à leur ville capitale ; pour eux ils avaient une troupe en représentation, laquelle troupe faisait beaucoup de tapage, voilà tout.
36 SOUVENIRS d’un blessé
Le Tourangeau ne se laisse pas facilement éblouir, il • est gouailleur et frondeur ; quand il voyait M. Glais-Bizoin courir de l’archevêché au télégraphe, rasant les murailles, trottinant de côté et rassurant d’un geste nerveux son chapeau blanc ébouriffé, il ne voulait pas croire que c’était « le gouvernement. » De même quand il voyait des francs-tireurs venir chaque matin sur le Mail ou le boulevard Béranger faire l’exercice pendant une heure, s’en aller ensuite passer le reste de la journée dans les cabarets, et revenir le lendemain recommencer cet exercice qui ne finissait jamais, il ne voulait pas croire que « c’était l’armée. »
Pour les hôteliers, les cafetiers et les armuriers accablés de travail, pour les tailleurs et les chemisiers chargés de cacher le débraillé de quelques nouveaux venus, pour les imprimeurs enlevés d’assaut par les journaux de Paris, Tours avait pris une importance imprévue ; mais pour les autres habitants, surtout pour ceux qui n’avaient pas leurs maisons dans la rue Royale, Tours n’était rien de plus que la capitale de la Touraine, — c’est-à-dire une honnête ville de province; s’il y avait plus de bruit qu’à l’ordinaire, c’est qu’on était au moment de la foire d’octobre, ça ne durerait pas.
Le calme était sensible dans les faubourgs : on s’y croyait en pleine paix, à mille lieues des Prussiens et de la guerre. Quand je traversai le village de Saint-Pierre-des-Corps, on se mit sur les portes pour me voir passer, et les dévotes qui entraient à la première messe se retournèrent de mon côté. Un voyageur, un étranger, est une curiosité. Les laitières vont de porte en porte : on cause, on rit, c’est le pays de Cocagne.
J’entrai à Tours en passant sur le canal du Cher, et, par le Mail, je me dirigeai vers la gare. Si grande que fût mon envie de voir la ville, je n’avais pas de temps à perdre ; on pouvait se battre d’un moment à l’autre, il me fallait rejoindre mon régiment à Rennes.
— Les trains pour le Mans sont suspendus, me dit un employé à jambe de bois.
— Quand reprendront-ils ?
— On ne sait pas.
— Il y a trois jours que j’attends, me dit un convalescent couché sur un banc et qui a entendu mes questions.
La fièvre le fait trembler ; mais il ne veut pas aller à l’hôpital, de peur qu’on l’y garde de nouveau. 11 en a assez. Puisqu’il a un congé, il a hâte de rentrer chez lui, «parce qu’on s’est battu par là. » Par
38 SOUVENIRS d’un blessé
là, c’est àMézières, prèsMantes. Il demande si on a entendu parler de ce combat. Comment lui dire que son village est brûlé, et qu'en y arrivant, si jamais il y arrive, il n’y trouvera que des ruines?
Ne pouvant pas aller à Rennes par le Mans, je veux y aller par Nantes et Redon ; mais il n’y aura de trains pour Nantes que dans trois heures ; j’ai tout le temps de parcourir la ville et de déjeuner.
On commence à s’éveiller, et quelques gardes nationaux arrivent sur le Mail pour faire l’exercice. Des gamins passent en criant des journaux: le Moniteur, la France, le Constitutionnel, la Gazette de France, Y Union, qui s’impriment à Tours, le Siècle qui arrve de Poitiers.
Que disent les journaux du samedi 29 octobre 1870 ?
« Les nouvelles de Metz arrivées à Tours portent que ai garnison a fait une sortie; l’engagement a duré ûnq heures ; les perles des Prussiens ont été considérables. — Les Prussiens, sortis de Gisors et ayant attaqué le village de Longchamps, ont été repoussés. — Un engagement a eu lieu à Formelles, dans l’Oise ; les Prussiens ont été vigoureusement repoussés. — M. Thiers a reçu le sauf-conduit qui avait été demandé pour lui ; il se rend à Paris. — Le gouvernement a décidé de ne souscrire à
aucune condition d’armistice qui pût impliquer l’admission d’une cession territoriale quelconque.»
Ainsi, la situation n’est pas si mauvaise que les pessimistes voudraient le dire : Bazaine tient solidement, malgré les craintes de mon paysan lorrain, et partout on résiste aux Prussiens, partout ils sont vigoureusement repoussés. En même temps qu’on organise la défense, on tâche de conclure un armistice avec l’ennemi, de manière à consulter le pays sur la question de savoir s’il veut continuer la guerre ou faire la paix. Tout cela est d’un gouvernement habile et sage et non de brouillons et d’ambitieux qui voudraient prolonger la résistance pour prolonger d'autant la durée de leur dictature.
Je marchais raisonnant ainsi et cherchant la confirmation de mes espérances, quand, devant la porte de l’hôtel de l’Univers, j’aperçus un officier qui me parut ressembler à mon ami Homicourt. Bien que ce fût la taille, la tournure, l’attitude d’Homicourt, ce ne pouvait être lui, car son costume était celui d’un officier de cavalerie, et Homicourt était dans l’infanterie. Cependant, comme la chose valait la peine d’être éclaircie, je m’approchai. Au même instant, l’officier de cavalerie se tourna de mon côté : c’était Homicouru
— Toil
Il me sauta au cou et m’embrassa.
— Tu n’es pas fusillé?
— Et toi?
— Mais puisque tu t’es dévoué pour que je me sauve, je me suis sauvé.
— Et le drapeau?
— Le drapeau avec moi, parbleu; mais ce n’est pas de moi, ce n’est pas du drapeau qu’il s’agit, c’est de toi; depuis Givonne, j’entends toujours le Werda de mes Prussiens et ton « sauve-toi, je vais répondre. » Qu’est-ce que tu as répondu?
— Rien. Us m’ont pris et conduit au poste.
Alors je lui racontai comment j’avais été réuni
aux prisonniers de la presqu’île d’Iges, et de là conduit à Pont-à- Mousson pour être emmené en Allemagne; comment je m’étais échappé à Neunkirchen; enfin comment, après la mort de ma mère et l’accueil de Suzanne, j’allais à Rennes rejoindre mon régiment.
— A Rennes, toi ! ah non, je te garde.
— Et pourquoi faire?
— Pour te prendre dans mes éclaireurs : je commande une compagnie d’éclaireurs a cheval formée et organisée par moi, dans laquelle je n’admets que des gaillards solides, adroits et résolus. Tu as ces qualités, je ne te lâche pas.
— Et mon régiment?
— Je me charge de cela; nous sommes à un moment où les règlements n’existent plus. Il ne me sera pas plus difficile de te prendre aux dragons qu’il ne me l’a été de passer de l’infanterie dans la cavalerie; c’est une affaire des bureaux de la guerre, et je vais te faire donner une commission timbrée. Veux-tu être maréchal-des-logis? Je n’ai que ce seul grade à t'offrir, et franchement à Givonne et avec ton gendarme, tu l’as bien gagné. Seulement, avant que tu me répondes, je dois te prévenir que nous ne menons pas une vie de chanoines : toujours à cheval, à cinq et dix lieues en avant de l’armée, sans appui possible, sans autres rations que celles que nous trouvons nous-mêmes; pas de tentes, pas de cantines, pas de paquetage, nuit et jour en contact avec MM. les uhlans, les chevau-légers, les cuirassiers blancs, les hussards rouges, sans compter que nos manteaux d’artilleurs nous donnant quelque ressemblance avec les Prussiens, nous attrapons de temps en temps un coup de fusil de nos francs-tireurs.
— Tu me décides; seulement je ne veux pas de grade.
— Parce que?
— Pour deux raisons : la première je ne l’ai pas
42 SOUVENIRS d’üN BLESSÉ
gagné; la seconde tues mon ami. Je n’aime pas la faveur, et encore moins ce qui ressemble à la faveur.
— Allons! c'est entendu, nous irons tout à l’heure à la préfecture, et demain nous partirons pour Blois, où sont les éclaireurs; car de la rive droite nous passons sur la rive gauche de la Loire. L’armée se concentre entre Vendôme, Blois et Beaugency, on nous envoie dans la Sologne observer les Prussiens, et, si c’est possible, tâter Orléans. Je crois que, pour ton début, tu n’auras pas à te plaindre.
J’avais hâte de savoir comment Homicourt, que j’avais laissé dans les bois de Sedan, au milieu des patrouilles prussiennes, se retrouvait à Tours capitaine d'une compagnie d’éclaireurs à cheval.
— Tu m’avais crié : Sauve-toi , me dit-il ; j’ai commencé par me coucher à terre et faire le mort, ce qui n’était pas difficile, car j’avais des modèles autour de moi, je restai immobile et roide comme les cadavres qui m’entouraient. Au moment où les deux soldats montés sur un talus avaient tiré, un homme s’étart levé presque dans mes jambes et s’était enfui (un maraudeur sans doute, qui dépouillait les morts), et les soldats s'étaient mis à sa poursuite. Ce fut ce qui me sauva. Ils me laissèrent
parmi les cadavres pour courir après le maraudeur. Je restai là deux heures au moins, et je t'assure que le temps me parut long; pour mon compte, j’aime mieux le champ de bataille pendant la bataille qu’après, et j’aime mieux le bruit des balles et des obus me sifflant aux oreilles que le silence de la mort me pesant sur le cœur. Enfin je me relevai et me décidai à traverser ce diable de ravin où tu avais été si malheureusement pris. En descendant le talus, je t’assure que je pensais à toi, me disant que tu devais être fusillé. Remonté de l’autre côté, je marchais en rampant, me cachant derrière les buissons, me dissimulant derrière les chevaux morts, jusqu’au bois sur lequel nous nous dirigions quand tu avais été arrêté. Arrivé dans le bois, ma marche fut plus facile; la direction cependant était embarrassante. Enfin j’allai toujours droit devant moi, avec précaution, l’oreille ouverte, m’arrêtant et me couchant derrière les arbres quand j’entendais du bruit. Plusieurs fois je rencontrai des patrouilles prussiennes, mais elles ne m’aperçurent point. Vers le matin, je pus franchir la frontière, et bientôt je fus à Bouillon, où je t’attendis pendant trois jours, ainsi que nous en étions convenus. Mais quelles chances pouvais-tu avoir? Si tu n’étais fusillé, tu
étais au moins prisonnier. Après ces trois jours, je pris ie chemin de fer pour rentrer à Paris, où j’arrivai heureusement. Un drapeau sauvé à Sedan! lu penses si ce fut un triomphe; tu en as eu ta part. Sais-tu que pendant huit jours tu as été célèbre ?
— Ma foi non, et pendant que j’étais célèbre à Paris en effigie, j’étais en réalité meurtri et écrasé par les Prussiens; la gloire pour ma réputation, l'hôpital pour ma peau.
— De Paris j’allai en province. Il fallait continuer la guerre. Comment et avec quoi? L’armée régulière n’existait plus. Je crus que je pourrais rendre des services avec un corps franc qui harcèlerait l’ennemi. J’obtins l’autorisation d’en former un, et depuis la fin de septembre je galope à travers la Beauce, aujourd’hui ici, demain là, trompant les Prussiens sur notre nombre. Et nous ne faisons pas une besogne inutile, je t’assure, car nos généraux , comme tu peux le penser, n’ont pas changé de méthode : Wissembourg, Wœrth, Sedan, ne leur ont rien appris. On se bat toujours au hasard, droit devant soi, s’en rapportant au courage des soldats pour terminer l’action. Ainsi à Arthenay, où nous avons été si maladroitement engagés, j’arrive auprès du général, qui, voyant les choses
aller mal et n’y comprenant rien, est monté sur la terrasse d’une maison pour se rendre compte du mouvement des Allemands. Il va être entouré et ne s'en doute pas. Il regarde devant lui et ne voit rien, car il n’a pas de lorgnette. Je le rejoins, et lui dis que nous sommes tournés à gauche. — C’est impossible. A ce moment un ambulancier lui tend une lorgnette; il regarde, et voit la colonne ennemie qui exécute sa marche enveloppante. — En retraite 1 il n’est que temps, dit-il.
— S’il en est partout ainsi, que ferons-nous?
— Il ne faut pas trop penser à ce que feront les autres, mais à ce que nous ferons nous-mêmes; c’est le meilleur moyen, il me semble, pour que les choses marchent; «je fais bien, mon voisin fait mieux. » Voilà ce qu’il faut se dire. D’ailleurs, depuis la bataille d'Arthenay, une amélioration considérable s’est produite. L’armée de la Loire, dont on parlait alors et qu’on ne trouvait que dans les journaux, existe maintenant bel et bien. Si tu allais entre Beaugency et Vendôme, tu trouverais 130,000 hommes et 250 canons. Sans doute, il n’y a pas de quoi anéantir les Prussiens d’un seul coup. Mais c’est un commencement. De plus, nous avons pour chef un général qui paraît vouloir rétablir l’ordre et la dis-
cipline : les régiments qui lui arrivent sont vite pliés par sa main ferme. On dit qu’il comprend la tactique des Prussiens : d’un autre côté, il est décidé à n’engager d’action que s’il a pour lui une grande supériorité numérique. Nous pouvons donc espérer. Pendant que nous nous organisons sur la Loire, Paris pourra lui-même mettre sur pied une force imposante. On me faisait à ce propos, il j a quelques jours, lire un passage des Mémoires de Marmont qui est bien caractéristique. Marmont prévoit le cas où, dans une funeste campagne, les armées françaises sont détruites. De ces armées, dit-il, il restera toujours 80 ou 100,000 hommes de débris qui, appuyés sur des forts régulièrement construits, seront inexpugnables. Avec les ressources que Paris renferme en personnel et en matériel de tout genre, les cadres seront bientôt remplis, et en moins d’un mois une armée de
300,000 hommes, bien pourvue et retrempée dans son moral, pourra marcher à l’ennemi. Ce que Marmont croit possible, Trochu va le faire sans doute, et si, nous-mêmes, nous avons alors