‹ Ouvrages de Hector Malot Miss Clifton souvenirs d'un blesséChapitre 3 sur 4 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

Le flot montant des publications sur la dernière guerre s’arrête, et l’heure vient où la critique peut chercher si quelque perle n’a pas été roulée dans tout ce sable et tous ces cailloux. Je ne parle pas des ouvrages spéciaux, mais seulement des œuvres littéraires, des récits plus ou moins enjolivés de l’invasion, des nouvelles et des romans mis dans le cadre historique de nos désastres.

Je me défie particulièrement des écrivains qui battent monnaie avec l’actualité et qui font du livre une queue du journal. II y a là une spéculation des curiosités de la foule qui trahit, chez un auteur, le besoin d’un succès immédiat, acheté au prix de la stricte vérité et de la perspective exacte nécessaire à toute œuvre. Il faut un certain recul pour voir nettement les événements, et il faut aussi qu’un apaisement se lasse dans l’intelligence. Ce n'est pas au sortir d’une crise affreuse qu’on peut la juger et en mettre toutes les phases en leur place.

Je ne tolère guère, en cette matière, que les récits personnels. Ils gardent toute la fièvre de la lutte, s’ils sont écrits au lendemain môme des faits. Faux souvent, ayant mal vu et racontant mal, tirant des conséquences qui ne se vérifient point, ils ont le grand mérite de vivre ce qu'ils racontent et de rester comme des documents pour les historiens qui vien-

dront. Ce sont des journaux racontant la vie au jour le jour, bons à consulter dans quelques années, quand un romancier de talent sera désireux de noter avec justesse, dans une œuvre d’imagination, le cri d'agonie de la France.

J’ai lu déjà un grand nombre de volumes sur la guerre, et n’y ai trouvé que la matière peu digérée de tous les faits qu’on trouve dans les journaux du moment. C’est un fouillis d'épisodes, un bavardage sans fin sur les cancans qui ont couru, des vanteries et des mensonges intéressés, le solde de Rocambole vendu pour le com; te de M. de Bismarck. Tout cela sera bon à être trié dans dix ans.

> Et c’est pourquoi j’ai eu la curiosité de lire les deux volumes que M. Hector Malot vient de publier sous le titre général de : Souvenirs d’un blessé. M. Malot est un romancier d’un grand talent. 11 y a du Stendhal et du Balzac dans son cas. Peu bruyant, amoureux du vrai, esprit net et alerte, il a débuté par de chaudes études de la passion et de la misère humaines.

Un tel esprit égaré dans cette galère de l’invasion allemande m’intéressait. J'étais certain que celui-là n’avait pas battu la grosse caisse sur notre chauvinisme meurtri. C’est un artiste incapable d’obéir à toute autre poussée que son caprice d’artiste, son émotion littéraire, son besoin de vie moderne. Il n’avait certainement vu dans la guerre qu’une étude de réalité poignante à tenter. Tout écrivain a la curiosité des batailles; il sent que les récits officiels, classiques, sont faux ; il veut dire comment meurent les hommes. M. Malot a cédé à l’envie de renouveler la tentative de Stendhal, dans le récit de la bataille de Waterloo, et il y a cédé un peu tôt peut-être.

J’ai donc lu les deux épisodes : Suzanne et Miss CUfton. C’est certainement la seule œuvre d’imagination de quelque valeur qu'on ait écrite jusqu’à présent sur la campagne de France. L’auteur a imaginé une fable des plus simples. Son héros, un vaincu de la haute vie parisienne, Louis d’Arondel, s’engage volontairement, pour plaire à mademoiselle Suzanne Bordenave une fille pourrie de l’Empire, qui n’entend

se vendre qu’à un garçon en passe de devenir maréchal, ministre, empereur même. Louis d’Arondel ne devient pas même caporal ; il essuye les coups de feu allemands, souffre atrocement dans la débâcle de Sedan, réussit à s’échapper d’un train de prisonniers; et après avoir assisté à notre agonie sur les bords de la Loire, autour de Paris, en Normandie, dans l’Est, il reçoit un balle dans le bras, qu'on lui coupe, et i} épouse une Anglaise fort riche, miss Glifton, qu’il a rencontrée sur tous les champs de bataille soignant les blessés.

J’avoue être peu sensible au côté sournoisement philosophique de ce long récit. Il y sans doule, au fond de l’affabu-; lation, un sens allégorique que je passerais volontiers sous silence. Ce jeune « crevé » qu’une demoiselle Benoiton envoie se battre, dont la souffrance fait un homme, qui perd un bras, et qui épouse, au dénouement, une femme pratique et bonne, ne serait-ce pas un symbole de la France bête jusqu’à se battre pour l’Empire, perdue par lui, mûrie par les désastres, amputée de deux provinces, et épousant au dénouement M. Thiers, un mariage de raison qui devient un mariage d’amour? Sûrement, M. Malot est coupable de cette belle imagination. Mais heureusement qu'il n’a pas trop appuyé et qu’on peut ne voir que les qualités de son esprit d’ana-' lyse.

Ce qui m’a ravi, dans les Souvenirs d’un blessé, c’est la méthode littéraire. L’auteur s’était imposé un cadre immense. Il entendait promener son héros sur tous les points de la France pillée et brûlée, afin de donner un tableau complet de l’invasion. L’itinéraire de Louis d’Arondel n’est point trop invraisemblable, quoi qu’il fasse beaucoup de choses et qu’il s’échappe des mains des Prussiens un peu trop souvent et un peu trop aisément. La difficulté était de condenser les faits, de rendre les moindres épisodes typiques, de peindre d’un mot une situation, un homme, un combat. Louis d’Arondel ne peut raconter les batailles; à peine les traverse-t-il. 11 ne peut venir à Paris ; à peine l’aperçoit-il, noir à l’horizon, par une nuit de décembre. Il ne peut suivre chaque général dans sa tactique; à peine, de loin en loin, rencontre-t-il un état-

major galopant au milieu des cadavres. Il se contente d’être, partout, dans sa course folle, et de dire sur tout un mot qui parfois éclaire de la lueur fulgurante du vrai un coin de nos défaites.

L’esprit de Mi Malot se prêtait merveilleusement à cette; résurrection d’un vaste ensemble par l’exactitude des petits détails. C’est, je le répète, le sysième employé par Stendhal dans son récit de la bataille de Waterloo. L’armée est on ne sait où ; on se bat quelque part ; à l’horizon, le canon grondes Et, sans nous mettre au milieu de la bataille, 1 écrivain fait passer sur nous un vent de mort, l’effarement de la défaite, l’écroulement de tout uu monde, la débandade du troupeau ^humain .

M. Malot, qui n’a rien de didactique, qui hait le genre descriptif, qui n’accepte que la vie, a eu des rencontres très heureuses; Rien n’est d’un sentiment plus vrai que la reculade du régiment de Louis d'Arondel, de la frontière à Metz, au milieu de marches et de contre-marches effarées Ce garçon qui esti venu pour se battre, qui entend toujours le canon à quelques lieues et qqi n’aperçoit pas un seul PrussieD, dans une fuite de cinquante. lieues, en dit plus, en vingt pages, que tous les hommes compétents avec leurs explications stratégiques.

Je ne puis citer les épisodes ; chaque page des deux volumes en contient un nouveau. Le récit est mené grand train. Je n’indiquer.ii que la bataille de Sedan, où passe par moments un souffle de terreur épique; mais ce qui m’a le plus frappé, ce sont certaines descriptions brèves, un seul mot parfois, qui ouvrent pour nos souvenirs des abîmes de tristesse et de haine. Rien, dans ce sens, n’est plus typique que le regard jeté par Louis d'Arondel sur Paris. 11 veut forcer les lignes, il est arrivé après mille périls jusque sur une hauteur du bois de Meudon, et de là, dans la nuit noire, il cherche Paris, au loin, à sa place. Paris n’y est plus, Paris s’est anéanti, le Paris du siège dort dans l'ombre. Et le jeune soldat se croirait égaré, perdu au bord de quelque gouffre, si une lueur fauve, un éclair rouge parti du fort d’Issy, à ses pieds,

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