‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 107 sur 391 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Couri, les cheveux épars, lance un regard horrible. Toul-à-coup sa voix tonne; elle invoque et Pluton, El la triple Diane, et lardent Phlét^éton; Réveille le Chaos dans ses abîmes sombres , Et trouble par ses ci'is le long repos des ombres; Puis d'une onde funèbre elle verse les Ilots , Qui du noir Acheron représenlent les eaux ; Exprime ini lait impur d'une herbe empoisonnée , Au flambeau de la nuit par l'airain moissonnée. Enfin , pour rendre encor le charme plus puissant , Elle y joint la tumeur que le coursier naissant Apjiorle sur son front, et que, pour ce mystère. On enlève aussitôt à son avide mère.

La reine sans ceinture, un pied sans brodequin, Déjà tient son offi'ande en sa tremblante main. Dévouée à la mort, en silence elle atteste Les dieux, sacrés témoins de son destin funeste, Ces dieux justes, vengeurs des malheureux amours.

La nuit avoit rempli la moitié de son cours; Sur le monde assoupi régnoil un calme immense; Les étoiles rouloieut dans un profond silence; L'aquilon se taisoit dans les bois , sur les mers ; Les habitants des eaux , les monstres des déscris , Des oiseaux émaillés les troupes vagabondes , Ceux qui peuplent les bois , ceux qui fendent les ondes , Livrés nonchalamment aux langueurs du repos , Endormoient leurs douleurs et suspendoientleiu'smaux. Didon seule veilloit; la noire solitude Aigrit de ses chagrins l'ardente inquiétude. De l'amour renaissant le terrible réveil A ses yeux , à son cœur, refuse le sommeil. De ses sens agiles la tempête s'augmente ; En butte à tous les coups de l'horrible tourmente, D'espérance , d'effroi , d'amour, et de fureur, Uu reflux orageux bouleverse son cœur;

*'° Ter centum tonat oie deos, Erebiimque, Chaosque, Tergemiiiamque Hecaten , tria virginis ora Diaiiae. Sparserat et laticcs simulates foutis Averni ; Falcibus et messse ad liiuam qiuxruntur aenis Pubentes berbse , nigri cum lacté veneai : Quxritur et nascentis equi de fronte revolsus , Et matri praereptus, amor.

Ipsa, mola mauibusque piis, altaria juxta, Uuum exuta pedem viuclis , in veste recincta , Testatur moritura dcos, et conscia fall

^^° Sidcra ; tum , si quod non aequo fœdere amaiilis Curse numen babct, jusltimque memorque, precatur. Nox erat, et placidum carpebant fessa soporem *' Corpora per terras, silvacquo et sseva quicrant jïquora : quum medio volvuntur sidéra lapsu , Quum lacet omnis agcr, jjecudes, pictscque volucres Qureque lacus latc liquidos, quxque aspera dumis Kura tenent, somno positœ sub nocte silent! , * Leuibant curas, et corda oblita iaborum *. At non infelix animi Pliœnissa , ncque nnquam

^° Solvitur in soranos, oculisve aut pectore noctcm ^> Adcipit : ingeminant curae , rursusque resurgens Saevit amor, niagnoque irarura fluctuât a;stu. Sic adeo insistit, secumque ita corde volutat : «En, quid ago? nirsusne procès inrisa priores ^^

Et son esprit flottant roiUe ainsi ses pensées , Admises tour-à-tour, tour-à-tour repoussées : « Que faire, hélas! Irai-je, abaissant mon orgueil, Chez larbe , à mon tour, implorer uu coup d'œil , Ou des rois mes voisins mendier l'hyménée, Eux que j'ai tant de fois dédaignés pour Énée ? Pour suivre les Troyens , dois-je , loin de ces lieux , Me mettre à la merci de ce peuple orgueilleux ? En effet, ils ont droit à tant de confiance! Mes bienfaits sur leur ame ont eu tant de puissance ! Et quand je le voudrois, le pourroient-ils souffiir ? Dans ces vaisseaux ingrats qu'ils m'ont vu secourir, Les cruels voudroient-i!s m'accorder nue place ? Ah ! de Laomédon connois la digne race ; Après leurs traliisons, après leurs attentats, Malheureuse ! peux-tu ne les connoître pas ? D'ailleurs, suivrai-je seule une foule insolente? El mon peuple, jouet de ma fortune errante, Lui qu'avec tant de peine on arracha de Tyr, A cet exil nouveau voudra-t-il consentir .' Non, ne t'abuse plus d'un espoir inutile : Meurs, tu l'as mérité; meurs, voilà ton asile. C'est toi, ma sœur, c'est toi qui, cédant à mes pleurs. M'as livrée à ce traître, as fait tous mes malheurs. Que n'ai-je pu , grands dieux ! dans un chasle veuvage , Conserver de mon cœur la rudesse sauvage; Au sein de la vertu fuir ces affreux tourmciiis ! Mânes de mon époux ! j'ai trahi mes serments ! Tels éloient ses transports et son trouble funeste. Le héros cependant , plein de l'ordre céleste , Pour sa fuile, à regret, avoil tout préparé; Le sommeil de ses sens enfin s'est emparé : Toul-à-coup dans un songe il croit revoir Mercure; C'étoit sa voix, son port, sa blonde chevelure, Enfin du jeune dieu lous les traits éclatants.

Experiar? Nomadumque pctam connubia supples, Oqos ego sim loties jam dedignata maritos? Jliacas igitur classis, atque uldma Teucrum Jussa sequar? Quiaue auxilio juvat ante levalos, Aut bene apud meraores veteris slat gratia facti ?

^<° Quis me aulera , fac velle, sinet ? ratibusve superbis Invisam adcij)iet? Nescis, heu! perdita, uecdum Laomedonteœ sentis perjuria geutis?

Quid turn? sola fuga nautas comilabor ovanlis? An Tyriis, omniqiie manu slipata meorura Inferar? et, quos Sidoiiia vix uibe revelli, Rursus agam pelage, et ventis dare vela juhebo? Quin niorcre, ul luerita es, ferroque avcrte doloroin. Tu lacrymis evicta meis, lu prima furcntem 54 His, germana , malis oneras, atque objicis hosti.

^'■>° Non licuit lliahuiii cxperlem sine criniine vitam Degere , more ferae , talis nee tangere curas ! ISon servata fides cineri proinissa Sychœo ! ». Tanlos illa suo rumpebat pectore questus.

jEneas ccisa in puppi, jam certus eundi, Carpebat somnos, rebns jam rile paratis i^* lluic se forma dei voilu redeuntis eoilem Obtnlit in somnis, rursusque ita visa mouere est. Omnia Mercurio similis, vocenique, colorcinque, Et criuis fia^•09 , et membra decora juventa; :

l'ênIide.

" Eh quoi ! fils de Vénus, dans ces affreux Instants Tu dors, tu n'entends pas le souffle du Zéphire! D'une amante en fureur tu braves le délire ! Prête à mourir, en proie au plus affreux transport, Quelque horrible forfait va signaler sa mort. Pourquoi ne fuis-tu pas , quand lu le peux encore ? Si ta voile tardive attend ici l'aurore , Bientôt tu la verras armer tous ses vaisseaux , Te suivre, l'arrêter, l'attaquer sur les eaux. Je vois briller le fer, je vois luire la flamme ; Va , pars : qui peut compter sur le cœur d'une femme .' » Il dit, et disparoîl dans l'ombre de la nuit.

Loin d'Énée , à ces mots , le doux sommeil s'enfuit. Croyant entendre encor cette voix menaçante , Il se lève , saisi d'une sainte épouvante : « Hâtez-vous , compagnons ; rameurs , prenez vos rangs ; Abandonnez la voile à l'haleine des vents : Les dieux viennent encor d'accuser ma paresse. Qui que tu sois, grand dieu ! j'étouffe ma tendresse. Je l'obéis ; et toi , daigne exaucer mes vœux , Accorde-nous des vents et des astres heureux ! » Sa foudroyante épée, à ces mots, éiincelle; Les câbles sont coupés, il part; cl, plein de zèle, Tout fuit, se précipite, et vole sur les eaux. La mer a disjiaru sous leurs nombreux vaisseaux ; Le rivage s'enfuit , et les flots qui bouillonnent Cèdent , en mugissant , aux bras qui les sillonnent.

L'Aurore abandonnoit la couche de Tithon, Et la Nuit pâlissoit de son premier rayon : Didon du haut des tours , jetant les yeux sur l'onde , Les voit voguer au gré du vent qui les seconde. Le rivage désert, les ports abandonnés.

Frappent d'un calme affreux ses regards consternés. Aussitôt , arrachant sa blonde chevelure ,

W!o « fijatc dea, potes hoc sub casu duccrc somnos ? ISec, quse te circura stent delude pcricula, ccrnis? Démens! nec Zcphyros audis spirare secundos? nia dolos dirumque nefas in peclore versât, Ccrta mori, varioque irarum fluctuât a;slii. Non fugis liinc prœccps, dum proecipitarc potestas? Jam mare turbari trabibus, saevasquc vidcbis Conlucere faces, jam fervere litora flamniis. Si te Ills adtigerit terris Aurora rooranlem. Eia age, rompe moras. Varium et mutabile semper

97" Femina. » Sic fatus, nocti se immiscuit atrae. Tum vero jEneas, subitis exterritus umbris, Conripit e somno corpus, sociosquc fatigat; «< Prœcipites vigilate, viri, et considite transtris; Solvite vela citi. Dcus, a;lhcre missus ab alto, Festinare fugam, tortosquc incidcre funis Ecce iterum stimulât. Sequimur te, sancte dcorura, Quisquis es, imperioque iterum paremus ovantes. Adsis o! placidusque juves, et sidéra crelo Dextra feras ! » Dixit, vaginaque eripit cnsera

!^"> Fulmineura , strictoque ferit relinacula ferro.

Idem omnis simul ardor liabet; rapiuutque, ruuntque; I^itora deseruere : lalct sub classibus aequor; Adnixi torquent spumas, et cœrula verrunt.

F,l jam prima novo spargebat luraine terras Tidioni croccum linquens Aurora cubile.

Kegina c speculis ut primum albescere lucem ^^

Se meurtrissant le sein : « O dieux ! quoi ! ce parjure, Quoi ! ce lâche étranger aura trahi mes feux , Aura bravé mon sceptre, et fuira de ces lieux! Il fuit , et mes sujets ne s'arment pas encore ! Ils ne poursuivent pas un traître que j'abhorre ! Partez , courez , volez , montez sur ces vaisseaux : Des voiles, des rameurs, des armes, des flambeaux!... Que dis-je , où suis-je .•' hélas ! et quel transport m'égare? Malheujeuse Didon! tu le hais, le barbare : Il falloit le haïr quand ce monstre imposteur Vint partager Ion trône cl séduire ton cœur. Voilà donc cette foi, cette vertu sévère, Ce fils qui se courba noblement sous son père, Cet appui des Troyens, ce sauveur de ses dieux ! Ah ! ciel ! lorsque l'ingrat s'écliappoit de ces lieux , Ne pouvois-je saisir, déchirer le parjure , Donner à ses landieaux la mer pour sépulture , Ou massacrer son peuple , ou de ma propre main Lui faire de son fils un horrible festin ? Mais le danger devoit arrêta- ma furie... Le danger ! en est-il alors qu'on hait la vie .•* J'aurois saisi le fer, allumé les flambeaux. Ravagé tout son camp , brûlé tous ses vaisseaux , Submergé ses sujets , égorgé l'infidèle , Et son fils, et sa race, et moi-même après elle. Soleil , dont les regards embrassent l'univers ! Rchie des dieux , témoin de mes affreux revers ! Triple Hécate, pour qui dans l'horreur des ténèbres Kelentissent les airs de hurlemenis funèbres! Pâles filles du Slyx! vous tous lugubres dieux. Dieux de Didon mourante, écoutez donc mes vœux! S'il faut qu'enfin ce monstre, échappant au naufrage. Soit poussé dans le port , jeté sur le rivage; Si c'est l'anét du sort , la volonté des cieux ,

Vidit, et sequatis classera procedere velis, Litoraque et vacuos sensit sine rémige portus; Terque quaterque manu pectus percussa decorum,

'90 Flaventisque abscissa comas : « Proh Juppiter ! ibit ^7 Hic, ait, et nostris inluserit advena regnis ! Non arma expedient, totaque ex urbe sequcntur, Diripientque rates alii navalibus ? Itc, Fcrte citi flammas, date vcla, impeilite remos. — Quid loquor? aut ubi sum? Qua; menlem insania mutât? liifelix Dido ! nunc te facta impia tangunt ^s. ïum decuit, quum scjptra dabas. — En dextra fidesquc^S* Quem secum patries aiunt portare Penatis ! Quem subiisse humeris confcctum aetate parentem! —

600 Mon potui abrcptum divellere corpus, et undis Spargere? non socios, non ipsum absumere ferro Ascanium, patriisquc epulandum ponere mensis? — Verum anccps piignse fuerat fortuna. — Fuisset ! Quem mctui moritura? Faces in castra tulissem 60 Implcsscmque foros flammis, natumque patremque Cum génère exstinxem, memet super ipsa dcdissem. — Sol, qui terrarum flammis opera omnia lustras, Tuque harum interpres curarum et conscia Juno, Nocturnisque Hecate triviis ululata per urbis^

6»o Et Dira; ullrices, et di morientis Elissae ,

Adcipile hœc, meritumque malis advertite Dumcn , Et nostras audite preces ! Si tangere portus Infandiim caput, ac terris adnare necesse est,

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