LIVRE V
Malgré les aquilons dont la colère gronde,
Suit sa route; et, fendant les noirs bouillons de l'onde,
Retourne ses regards vers ces murs malheureux
Que le bûcher fatal éclaire de ses feux.
De cet embrasement il ignore la cause;
Mais conuoissanl l'amour, connoissant ce qu'il ose.
Sachant tout ce que peut une femme en fureur,
D'affreux pressentiments épouvantent son cœur.
Il vogue cependant , la mer fuit , et sa vue N'aperçoit plus au loin qu'une vaste étendue : Par-tout les cieux, par-tout le noir gouffre des mers. Soudain un sombre orage enveloppe les airs , Et , roulant le nuage épaissi sur leui'S tètes , Noircit l'ombre en courioux de la nuit des tempêtes. Palinure l'observe, et, tremblant de terreur : « Pourquoi ces vents fongueux et cette onde en fureur ? Grace, ô Neptune! » Il dit; et, déployant les voiles, D'un souffle plus oblique il fait enfler leurs toiles; Fait sur les avirons courber les matelots, Observe encor le ciel , et s'exprime en ces mots : «Non; que Jupiter même ordonne que j'espère, Je ne puis espérer, par un vent si contraire , Aborder l'Italie : un ouragan affreux S'élance, en mugissant, du couchant ténébreux; Le vent nous frappe en flanc, l'air n'est plus qu'un nuage: Yainement je voudrois lutter contre l'orage. Puisqu'il le faut, cédons. Si de l'aspect des cieux Un souvenir trompeur n'abuse point mes yeux , De votre frère Éryx le rivage fidèle N'est pas loin de ces lieux, et son port nous ap,pelle.» — « Hélas ! depuis long-temps, répondit le héros. Je vous vois vainement lutter contre les flots. Éryx nous tend les bras ; et quel si cher asile Est plus doux à mon cœur que l'heureuse Sicile, Que les fertiles bords soumis aux sages lois
Certus iter, fluctusque atros Aqiiilone secabat, Mœnia rcspicieas, quae jam iiifelicis Elissae Conluccnl flamrais. Qux taotiira adcenderit igncm. Gaussa latet; duri raagno sed amore dolores Polluto, notumque fiirens quid (emlDa possit. Triste per augurium Tcucrorum pcctora ducuiit. Ut pelagus tenucre rates, nec jam amplius ulla Occurrit tellus, maria undique, et uiidique ccelura;
'0 Olli cKruleus supra caput adstitit iraber,
ISoctera hieraemque ferens, et inhorruit unda tciiebi'is.
I|)se gubernator puppi Palinurus ab alla :
« Heu! quiauam tanti siuxerunt cCthera nimbi?
Quidve, pater Neptune, paras? » Sic delude locutus,
Conligere arma jubet , validisque incumbere remis,
Obliqualque sinus in veutuni, ac talia fatur :
« Magnanime jEnea, non, si milii Juppiter auctor
Spondeat, hoc sperem Italiam couliugerc cœlo.
Mutati transversa fremunt, et vespere ab atro
2" Consurgunt venti, atque in nubcm cogitur acr. Nec nos obniti contra, nec tendere tantimi Sufficimus. Superat quoniam fortuna, sequamur, Quoque vocat , vertamus iter. Nec litora longe ' Fida reor fraterna Erjcis, portusque Sicanos, Si modo rite mcnior servata remetior astra. » Tum pius jEneas : « Equidem sic posccre ventes Jamduduni , et frustra cerno te tendere contra :
D'un prince généreux, né du sang de nos rois; Ces lieux où dort en paix la cendre de mon père .' » Il dit : la voile s'enfle ; une haleine prospère Emporte les vaisseaux; et , pleins d'un doux transport, Ce rivage connu les reçoit dans son port.
Cependant du sommet d'une roche élevée Aceste a des Troyens découvert l'arrivée. Il veut de son bonheur s'assurer de plus près : Vêtu d'une peau d'ours, et balançant deux traits, Il accourt, tout ému de joie et de surprise. D'une mère troyenne et du fleuve Crinise Lo prince hospitalier avoit reçu le jour. Il vole, il les embrasse , il bénit leur retour, Et, retrouvant en eux le sang de ses ancêtres , Leur prodigue ses dons et son luxe champêtres.
A peine à l'orient l'aurore de retour Aux astres de la nuit fait succéder le jour. Aux mânes paternels préparant son hommage, Le héros empressé parcourt tout le rivage ; Il rassemble en un lieu tous les Troyens épars ; El là , d'une hauteur d'oii ses libres regards Embrassent d'un coup d'œil la foule qu'il domine : « Vous, de qui jusqu'aux dieux remonte l'origine. Braves Troyens ! l'année a terminé son cours , Depuis que, dans ces lieux, de l'auteur de mes jours J'ai déposé la cendre , et qu'à cette ombre chère J'ai dressé de mes mains un autel funéraire. Voici même , je crois , ce jour infortuné - Où mon père... Grands dieux, vous l'avez ordonné! Jour à jamais funeste , à jamais vénérable ! Oui, que le sort, pour moi toujours inexorable. Me jette dans les fers, m'exile sur les flots , Dans les syrtes déserts , ou sur les mers d'Argos , Ce grand jour reverra mes mains religieuses Honorer son retour par des pompes pieuses;
Fleete viam velis. An sit mibi gralior ulla, Quovc magis fessas optem demiltcre navis,
3o Quam quae Dardanium tellus mihi servat Acesten , Et palris Anchisa; grcmio ccmplcctitur ossa? " Hrec ubi dicta, petunt portus ', et vcla secundi Intendunt Zephyri; l'ertur cita gurgite elassis, Et tandem Kxti notae advertuulur arenœ.
At proeul cxcelso miratus verlice nionlis Advenlura sociasquc rates, occurrit Acestes 3, Ilorridus in jaculis et pelle Libystidls ursae 4 , Troia Criniso conceptura flumiue mater Quem geuuit. Vcterum non imraemor ille parentum,
■1" Gratatur reduces, et gaza lœtus ogrcsti Excipit, ac fessos opibus solatur amicis.
Postera quiun ])rimo Stellas oriente fugarat Glara dies, socios in cœtum litore ab omni Advocat /Eneas, lumulique ex aggcre falnr : « Dardanidte nuigni, genus alto a sanguine divum, Annuus cxactis complctur niensibus orI)is, Ex quo relliquias diviniquc ossa parentis Gnudidimus terra, mœstasque saciaviiuus aras. Jamque dies, ni failor, adcst, quem semper acerbum,
5» Semper houoratum £sic di voluistis ) liabebo. Ilnnc ego, Gœtulis agercm si syrtibus exsul , Argolicove mari dcprensus, et urbe Mycenae, Annua vota tamcn sullcunisque ordine pompas
L'ÉNÊIDE.
Et des dons solennels acquitteront mes vœux.
Enfin, bénissons tous la volonlé des dieux!
Nous voici sur sa tombe, cl sur sa cendre même ;
Nous sommes dans les ports d'un prince qui nous aime.
Honorez donc Anchisc, implorez donc les vents ;
El qu'il souffre qu'un fils en de plus heureux temps,
En des temples pompeux consacres à sa gloire,
Puisse ainsi tous les ans célébrer sa mémoire !
Pour vous montrer sa joie, à chacun des vaisseaux
Le généreux Acesle accorde deux taureaux.
Allez; et puisqu'ici sa bonté nous rassemble,
Que vos dieux et les siens soient honorés ensemble.
Ce n'est pas tout : demain , des portes d'orient
Si l'aurore revient avec un front riant,
El sous un ciel serein ouvre un jour sans nuage,
Amis, préparez-vous : sur ce même rivage
J'ordonnerai des jeux, et d'agiles vaisseaux
Ouvriront les combats sur la scène des eaux.
Ceux dont le trait plus sûr part avec plus d'adresse.
Qui brillent par la force ou bien par la vitesse ,
Ou ceux (|ui , plus hardis , d'un ceste armant leurs mains ,
Savent à leurs rivaux porter des coups certains,
Qu'ils viennent : la couronne et les palmes sont prêtes.
Vous, cependant priez, et couronnez vos têtes. »
Il dit , et ceint son front du myrte maternel; Chacun suit son exemple; aussitôt vers l'autel Il marche environné des flots d'un peuple immense : Au cercueil de son père il arrive en silence ; Deux fois de sang sacré, deux fois de lait nouveau. Et deux fois d'un vin pur arrose son tombeau ; Il fait pleuvoir des fleurs; il soupire, et s'écrie : « Salut, mânes divins ! salut, ombre chérie ! Je puis donc voir encor ton pieux monument , De ma douleur, hélas ! trop vain soulagemenl !
Exscquerer, struercraque suis altaria donis. Nunc ultro ad cineres ipsiiis et ossa parentis, Haud equidem sine mente, rcor, sine nuniine divura Adsunius, et portus delati intiaiiius ainicos. Ergo agite, et laetum cuncti cclebremus honorcm; Poscamus ventos, alque bsec me sacra qnotaunis 60 Urbe velit posita tcniplis sibi ferre dicatis. Bina boum vobis Troja generatus Acestes Dat numéro capita in navis; adhibete Penatis Et patries epulis , et quos coiit hospes Acestes. Pra;terea, si nona dicra mortalibus almum Aurora extulerit, radiisque rctcxerit orbera. Prima citce Teucris ponam certamina classis ; Quique pedum cursu valet, et qui viribus audax Aut jaculo incedit melior levibusque sagittis, Seu crudo fidit pugoam conmiltere cestu, 70 Cuncti adsint, meritaeque exspectent pra;mia paliuœ. Ore favete oranes, et tempora cingite ramis. »
Sic fatus, velat materna terapora myrto. Hoc Helymus facit , hoc a;vi maturus Acestes , Hoc puer Ascanius; sequltur quos cetera pubes. lUe e concilio multis ci.m millibus Ibat ^ Ad tumulum, raagna médius comilantc catcrva. Hic duo rite mero llbaus earchesia Baccbo Fuiidit humi, duo lacté novo, duo sanguine sacro; Purpurcosquc jacit flores , ne talia fatur ;
Quels que soient ces états où le destin m'appelle , Que m'importe sans loi ma fortune nouvelle ? Que m'importe xm empire où tu ne seras pas ? Le ciel n'a point voulu qu'en ces heureux climats, Où m'attend, me dit-on, un destin plus prospère. Mon bonheur s'embellit de celui de mon père. »
Il dit, et de la tombe un serpent monstrueux Sort, et, développant ses plis majestueux. Embrasse mollement la tombe paternelle : D'un or mêlé d'azur son écaille étincelle. Et son émail changeant jette un éclat pareil A l'écharpe brillante où s'empreint le soleil. On s'élonne à sa vue; et lui, sans violence Parmi les vases saints s'avançani en silence , Glisse, effleure les mets , et, rassemblant ses nœuds , Rentre au fond de la tombe, et disparoit aux yeux. « Quel esl, dit le héros , ce serpent lutélaire ? F.st-ce un gardien sacré du tombeau de mon père ? Seroit-ce de ces lieux le génie inconnu ? » Par cette incertitude un instant retenu. Son cœur accepte enfin ce présage propice : Il revient au cercueil sous cet heureux auspice; Immole cin(| brebis et cinq jeunes taureaux , Dont la noire couleur sied au deuil des tombeaux; Appelle encore Anchise, invoque sa grande ombre, Et ses mânes , sortis de leur demeure sombre. Son exemple est suivi par tous ses compagnons. Chacun sur son pouvoir a mesuré ses dons : Les uns font bouillonner les ondes écumanles; D'aulres sur les foyers portent les chairs fumantes, Excitent le brasier d'uu souffle haletant , El tournent sur le feu leur débris palpitant.
Enfin l'heure est venue ; et la neuvième aurore Des rayons d'un jour pur en naissant se colore ;
80 « Salve, sancte parens, iterum; salvete recepti, Nequidquara cineres, animasque umbra;que patcrnx. Non licuit finis Italos, fataliaque arva, Nec tecum Ausonium, quicuraque est, quarcre Thybrim. Dixerat hœc, adytis quum lubricus anguis ab iniis 6 Septem ingens gyros, septena volumina traxit, Amplexus placide tumulum, lapsusque per aras; Caerulea; cui terga notac, maculosus et aura Squamam inccndebat fulgor : ceu nubibus arcus Mille jacit varies adverse soie colores.
90 Obstupuit visu jEneas. llle agmine longe Tandem inter paieras et levia pocula serpens Libavitque dapes, rursusque innexius imo Successit tumulo, et depasta altaria liquit. Hoc magis inceptes gcnitori instaurât honores, Incerlus gcniumne loci, famulumne parentis Esse putct; caedit binas de more bidentis, Totque sues, totidem nigrantis terga juvencos; Vinaque fundcbat pateris, animamque vocabat Anchisae magni, Manisque Acheronte remisses.
100 [\jec noQ et socii, quae cuique est copia, laeti
Dona ferunt, onerantque aras, maetantque juvencos. Ordine ahena locant alii, fusiquc per herbam Subjiciunt veribus prunas, et viscera torrent.
Exspectala dies adcrat , nonamque serena Auroram Piiactoutis cqui jam luce vchcbant;
ifil
Et le grand nom d'Aceste , et l'éclat de ces jeux , De vingt peuples divers ont inondé ces lieux. Tous accourus en foule ont déserté leurs villes , Rivaux ambitieux ou spectateurs tranquilles. D'abord les prix divers, l'airain, l'argent et l'or. Et la palme, à leurs yeux plus précieuse encor; Des fronts victorieux la couronne brillante, Et des habits brodés la pourpre étincelante , Et des trépieds sacrés, chers aux triomphateurs. Sont en pompe étalés aux yeux des spectateurs : Soudain par ses accents la trompette guerrière Aux combats désirés vient ouvrir la carrière.
Ils commencent ; d'abord sur la plaine des eaux Quatre vaisseaux choisis portent quatre rivaux. Vantant de ses rameurs l'infatigable haleine , Mueslhée a sous ses lois la pesante Baleine ; Mnesthée, ô Memmius ! auteur de votre sang. Puis l'immense Chimère , où sur un triple rang La rame à triples coups dompte le flot rebelle. Sur l'abîme des mers flottante citadelle, Obéit à Gyas. Sergeste , dont le nom Des nobles Sergiens honore la maison , Fera gémir les mers sous le poids du Centaure. Et toi , Cluentius ! né d'un sang qu'on adore , Cloanlhe , de ton nom le fondateur fameux , Sur la verte Scylla fend les flots écumeux.
Au sein profond des mers , à l'aspect du rivage , S'élève un vaste roc qui , dans des jours d'orage , Cache son front battu des vents impétueux : Quand la mer aplanit ses flots tumultueux , Il paroit, et, sortant de la vague immobile, Offre aux oiseaux des mers un refuge tranquille. Là , leur main dresse un chêne orné de ses rameaux , Verdoyante limite , où chacun des rivaux Doit, repliant sa course au bout de la carrière. Revenir, et de loin regagner la barrière.
Famaquc finitimos et clari nomen Acestae Excierat. Laeto cooplerant litora eœtu, Visuri jEoeadas; pars et certaie parati. Munera piincipio ante oculos, circoque locantur
"0 In medio : sacri tripodes, viridesque corom. Et palmae , pretium victoribus , armaqiie, et ostro PerfiissE vestes, argent! aurique talciita; Et tuba coinmissos medio canit aggere ludos 7. Prima pares ineiint gravibus certaraina remis Quatuor ex omni délectée classe carim.
Vclocem Mnestbeus agit acri rémige Pristin ; Mox Italus Mneslheus, genus a quo nomine Memmi; Ingentemque Gyas ingcnti mole Chimaeram, Urbis opus , triplici pubes quam Dardana versu
•»o Impellunt; terno consurgunt ordinc rami 8.
Sergestusque , domus tenet a quo Sergia nomen, Centauro invehitur magna ; Scyliaque Cloanthus Cserulea, gcnus unde tibi. Romane Cluenti.
Est procul in pelago saxum spumantia contra Litora, quod tumidis submcrsum tunditur olim Fluctibusrliiberni coudunt ubi sidéra Cori; Tranquillo silet, immotaque adtoUitur unda Campus , et apricis statio gratissiraa mergis. Hic viridem iEncas Trondeuti ex iiice metam
Le sort règle les rangs : brillants de ponrpre et d'or Sur leurs poupes montés, prêts à prendre l'essor. Les chefs fixent les yeux témoins de cette fête De pâles peupliers leur troupe ceint sa tête ; Et du fruit de Pallas la brillante liqueur De leurs corps demi-nus assouplit la vigueur.
Ils se placent , les bras étendus sur la rame; Attentifs au signal , ils l'attendent ; leur ame Est déjà dans la lice ; et l'espoir et la peur Font bouillonner leur sang, font palpiter leur cœur. Enfin l'airain sonore a rompu le silence ; La troupe impatiente au même instant s'élance ; Du même point déjà tout sort, tout est sorti, Et des cris du départ l'Olympe a retenti. Loin d'eux leur vol rapide a laissé la barrière ; Tous, roidissant leurs bras ramenés eu arrière, Fendent l'onde qui fuit et roule à gi'os bouillons ; Tous déchirent son sein par de larges sillons. L'eau frémit sous la proue , et l'humide carrière Sous la rame s'ébranle et s'ouvre tout entière. D'un moins rapide essor , dans la lice emportés , Volent en tourbillons cent chars précipités : Avec moins de transport retenant leurs haleines , Penchés sur le timon, et secouant les rênes. Dans les plaines d'Élis les jeunes combattants De leurs coursiers rivaux aiguillonnent les flancs. On vogue , on gagne , on perd , on reprend l'avantage : Des nombreux spectateurs l'intérêt se partage ; On entend tour-à-tour les vœux de l'amitié, L'accent du désespoir, celui de la pitié; Dans le vague des airs mille cris se confondent : Au loin sur les coteaux les clameurs se répondent ; Et l'écho du rivage, et la voûte des bois. Roulent en murmurant le bruit confus des voix.
Au milieu des clameurs et de la foule immense, Le premier des rivaux qui part et les devance,
'3o Constituit signum nautis pater, unde reverti Scirent , et longos ubi circumficctere cursus. Tum loca sorte legunt, ipsique in puppibus auro Ductores longe efluigent ostroque dccori : Cetera populea velatur fronde juventus, Nudatosque humeros oleo perfusa nitescit.
Considunt transtris , intentaque brachia remis ; Intenti exspectant signum , exsultantiaque hauiit Corda pavor pulsans, laudumque adrecta cupido. Inde, ubi clara dcdit sonitum tuba, finibus omnes,
'4° Haud mora, prosiluere suis : ferit ïtbera clamor Nauticus ; adductis spumant fréta versa laccrtis. Indudunt pariter sulcos, totumque debiscit 9 Convolsum remis rostrisque tridentibus aequor. Non tam prsecipitcs bijugo certaraine campum Conripuere, ruuntque eifusi carcere currus; IN'ec sic inmissis aurigœ undantia lora Concussere jugis , pronique in verbera pendent. Tum plausu fremituque virum studiisque laventum Consonat omne uemus, vocemque inclusa volutant
«^0 Litora ; pulsati colles clamore resultant.
Effugit ante alios . primisque elabitur undis Turbara inter fremituraque Gvas; quem deinde Cloanthui Consequitur , melior remis ; sed pondère piuus
L'ÉNÊIDE.
C'est Gyas. Après lui Cloanthe fend les flots :
Ses rameurs sont plus forts; mais l'art des matelots
De son vaisseau pesant accuse la paresse.
Après eux, emportés d'une même vitesse,
L'orgueilleuse Chimère et le Centaure al tier
Volent; et le Centatn-e est tantôt le premier,
Et tantôt devant lui s'échappe la Baleine ;
Tantôt tous deux de front, fendant Thumide plaine.
Glissent; et, parcourant des espaces égaux.
De leur longue carène ils sillonnent les eaux.
Déjà s'offroit de près la borne désirée.
Quand Gyas, qui croyoit sa victoire assurée,
Du milieu de la mer crie à son vieux nocher :
« Prends la gauche, reviens, et gagne ce rocher. "
Il dit : l'autre, craignant que son vaisseau n'échoue,
S'écarte, et du rocher il détourne sa proue :
« Reviens, encore un coup; reviens, rapproche-loi, »
Dit Gyas ; et soudain il voit avec effroi
Cloanthe qui l'atteint, et qui, d'un vol rapide,
Glissant entre la boi-nc et le vaisseau timide ,
Tandis que de vains cris son rival frappe l'air ,
Passe, tourne, s'échappe, et vogue en pleine mer.
Le jeune homme frémit de perdre la victoire. Des pleurs mouillent ses yeux : sans respect pour sa gloire, Sans égard pour les siens, dans l'abîme flottant Il pousse le nocher, le remplace à l'iuslant. Lui-même il guide, il presse, il anime sa troupe, Et plus près du rocher il ramène sa poupe. Le malheureux vieillard , malgré le lourd fardeau De l'âge et des habits qu'appesantissoit l'eau, Roparoît, et, moulant sur la roche procliaine, S'assied tout ruisselant. La jeunesse troyenne Avoit ri de le voir s'abreuver dans les mers , Et rit en le voyant rendre les flots amers.
Cependant les deruiers , et MuesQiée et Sergeste ,
Tarda tenet. Post lios, œqiio discrimine Pristis Centaurusquc locura tendant supcrare priorcm ; Et nunc Prislis habet; nunc victam pra;terit ingens Centaurus ; nunc una ambse junctisque l'eruntur Frontibus , et longa sulcant vada salsa carina. Jamque propinquabant scopulo, mclamque tenebant,
»*" Quum princeps medioque Gyas in gurgite victor Rectorem navis conpcUat voce Menœten :
« Quo tantum mihi dexter abis? hue dirige gressum; Litus ama, et laevas stringat sine palmula cautes; Altum alii teneant. » Dixit; sed caeca Menâtes Saxa timens , proram pelagi detorquet ad undas. « Quo diversus abis ? » iterum : « Pete saxa , Menœte, » Cum clamore Gyas revocabat; et ecce Cloanthum Respicit instantem tergo, et propiora teoentem. llle inter navemque Gyae scopulosque sonantis
»T0 Radit iter laevum interior, subitoque priorera Praeterit, et metis tenet œquora luta relictis.
Tum vero exarsit juveni dolor ossibus ingens; Ncc lacrymis caruere genae ; segnemque Menœten , Oblitus dccorisque sui sociumque salutis. In mare priecipitem puppi deturbat ab alla; Ipse gubernaclo rector subit, ipse magister, Hortaturque viros , clavumque ad litora torquet. At gravie, ut fundo vix tandem redditu» imo est,
Sur Gyas arrêté par un retard funeste
Se disputent le prix. Plus promjjt dans son essor ,
Sergeste vole au but ; mais son navire encor
Ne passe qu'à demi le vaisseau qui lui cède ;
Une part l'accompagne, une autre le précède.
Cependant à grands pas, de l'un à l'autre bout,
Mncsihée alloit, couroit, et s'écrioil par-tout:
« Allons, amis, allons, courbez-vous sur vos rames ;
Fiers compagnons d'Hector , vous que dan.- Troie en flam-
J'ai choisis pour les miens, voici, voici l'instant [mes
De déployer encor ce courage éclatant
Qui dompta les courants des mers de l'Ausonie,
Et les syrles d'Afrique, et les flots d'Ionie.
Je ne demande pas de vaincre mes rivaux :
Si toutefois... mais non, o dieu puissant des eaux!
Donne à Ion gré la palme, et règle la victoire !
Nous, en perdant le prix, défendons notre gloire;
D'arriver les derniers fuyons l'opprobre affreux ;
Voilà notre triomphe, et voilà tous mes vœux! »
Sur la rame à ces mots Ions se courbent ensemble ;
Sous leurs vastes efforts tout le navire tremble.
L'onde en grondant s'enfuit : échappé par élans,
Leur souille entrecoupe bat leurs robustes flancs;
Leur bouche est desséchée, et leurs yeux élincellcnt,
Et des flots de sueur de tous côtés ruissellent.
Le sort remplit leurs vœux : tandis que, trop ardent,
Sergeste suit sa course, et d'un vol imprudent
Veut entre le rocher et la poupe rivale
Saisir rapidement un étroit intervalle;
Quand du terme prescrit il pense s'approcher,
Malheureux ! il rencontre un perfide rocher
Dont le pied s'avançoit sous les eaux moins profondes.
Le vaisseau sur l'écueil est porté par les ondes ;
Le roc heurté s'ébranle ; avec un long fracas
Les avirons brisés s'envolent en éclats ,
Jam senior, madidaque fluens in veste Menâtes, '80 Surama petit scopuli, siccaque in rupe rescdit. Illum et labcntcm Teucri , et risere natantem, Et salsos rident revomcntem pcctore Ductus.
Hic laeta extremis spes est accensa duobus, Sergcsto Mncstheique , Cyan supcrare morantem. Scrgestus capit ante locum, scopuloque propinqual; Nec tota tamen illc prior praeeunte carina ; Parte prior, partem rostro prcmit aemula Pristis. At media socios incedens nave per ipsos Hortatur Mneslheus : « Nunc , nunc insurgitc remis , '90 Hectorei socii, Trojse quos sorte suprema Delcgi comités; nunc illas promite vires, Munc animos, quibiis in Gaetulis syrtibus usi, lonioque mari, Malea^que sequacibus undis. Non jam prima peto Mnestheus, oeque viacere certo : Qiiamquarao! sed superent, quibus hoc, Neptune, dedisti; Extremes pudeat rediisse : hoc vincite, cives. Et prohibetc nefas. » Olli certamine summo Procumbunt : vastis tremit iclibus serea puppis, Subtrahiturque solum. Tum creber anhelitus artus îoo Aridaque ora quatit ; sudor fluit undique rivis. Adtulit ipse viris optatura casus honorem; Namque furens animi, dum proram ad saxa suburget Interior, spatioque subit Sergestus iniquo,