LIVRE V
Quitte ses traits divins , et prend la forme humaine , Les dehors mensongers d'une vieille Troyenne , Femme de Doryclcs , Béroé , qui jadis Eut un nom, eut un rang, un époux et des fils : Rien ne lui reste plus que les chagrins et l'âge. La fausse Béroé vient , leur lient ce langage : « Ah! peuple infortuné, faut-il que de tes jours Ilion emhrasé n'ait pas fini le cours ! Quel funeste avenir le destin te prépare ! Depuis que dans tes murs entra le Grec barbare , Flots grondants, bords affreux, l'ocs inhospitaliers, Que n'as-tu pas souffert durant sept ans entieis ? Traînés de mers en mers , de naufrage en naufrage , Du repos fugitif nous poursuivons l'image. Pourquoi tant de travaux ? pourquoi tant de dangers ? Ces rivages pour nous ne sont pas étrangers : Ui régnoit Éryx, frère du fils d'Anchise : Ici commande Aceste ; à sa noble franchise Que ne confions-nous les malheureux Troyens , Si long-temps vagabonds, une fois citoyens? O terre où je suis née ! ô malheureux Pergame ! O mes dieux, vainement échappés de la flamme! Ne pourrai-je de vous revoir au moins le nom. Retrouver quelque lieu qu'on appelle Ilion ? Quand verrai-je d'Heclor la cité renaissante. L'aimable Simcïs , les bords heureux du Xanlhe ? Cassandre cette nuit s'est montrée à mes yeux; Croyons-en une fois l'interprète des dieux : — « Depuis assez long-temps le destin vous exile ; Voici votre Ilion, et voici votre asile, M'a-t-elle dit ; brûlez ces poupes et ces mâts. Qui promènent vos maux de climats en climats... » « Alors j'ai vu sa main remettre dans la mienne La torche destinée à la flotte troyenne. Le temps presse ; courons , secondez mes transports.
Ergo inter médias scse, hand ignara nocendi, Conjicit, et facienique deae vestemque rcponit
fiïo Fit Beroe, Tinarii conjiu longoeva Dorytli,
Cui genus, et quondam nomcn, nalique fuissent; Ac sic Dardanidum mediam se matribus inl'ert : « O miserœ, quas non nianus, inquit, Achaica bello Traxerit ad letura patriae sub mœnibus! o gens Infelix! cui te exitio Fortuna réservât? Septima post Troj.-c excidium jam vertitur aestas , Quum fréta , quura terras omnis , tot iubospita saxa Sideraque emonsce ferimur, dura per mare magnum Italiam scquimur fugientcm, et volvimur undis.
ff3o Hic Erycis fines fraterni, atque hospes Acestes;
Quid prohibct muros jaccre, et dare civibus urbem? O patria, et rapti nequidquam ex hoste Penates! Nullane jam Troj;c dicentur mœnia? nusquam Hectoreos amuis, Xanthum et Simoenta, videbo? Quin agite, et mecum infauslas exurite puppes. Nain mihi Cassandrx per somnnm vatis ima"-o Ardentis darc visa faces. « Ilic qua;rite Trojara ; Hic domus est, inquit, vobis. » Jam tcmpus a^i res; Ncc tantis mora prodigiis En quatuor arœ
Si» Neptune : deus ipse faces animumque ministrat. ..
Haec memorans, prima inlensum vi couripit ignem, Sublataquc procul dcxtia conuixa coruscat,
Vous voyez quatre autels élevés sur ces iiords ;
La flamme y fume encore en l'honneur de Neptune :
Recevez ces flambeaux des maius de la Fortune. »
Elle dit, et, d'un bras par la rage animé, Saisit, agite et lance un brandon enflammé; Il vole : la terreur remplit toutes les âmes. Pyrgo, la plus âgée entre toutes ces femmes, Qui nourrit tant de fils du plus puissant des rois : '< Non , ce n'est pas ici Réroé que je vois , Dit-elle, croyez-m'en. Tantôt je l'ai trouvée Languissante , et pleurant d'être seule privée Du plaisir de mêler à ces tristes honneurs Le tribut de ses dons, l'hommage de ses pleurs. Voyez ; sout-ce bien là les traits d'une mortelle .' Observez ces regards où la flamme étincelle , Cette marche, ce port, et cet éclat divin. »
Elle dit ; et , d'un œil et d'un cœur incertain , Sur les vaisseaux , objets de crainte et d'espérance , Long-temps leurs sombres yeux s'arrêtent en silence. Faut-il quitter la plage, objet de tant de vœux? Ou faut-il renoncer aux promesses des dieux ? Elles doutoient encor, quand l'agile courrière S'envole , et trace en arc un sillon de lumière. Ce prodige frappant étonne les regards : Les acclamations partent de toutes parts; Et leurs mains, saisissant le feu du sacrifice Qui dut rendre à leurs vœux le dieu des mers propice, Ont dépouillé l'autel de feuilles, de rameaux. Le feu part, vole, tombe , et court sur les vaisseaux : Et la poupe et la proue, et les mâts et les rames. Du rapide incendie alimentent les flammes.
Soudain Eumèle accourt; et son récit affreux Près du tombeau d'Anchise a suspendu les jeux. On regarde : déjà, s'élançant de sa proie, En tourbillons fumants la flamme se déploie.
Et jacit. Adrectœ mentes , stupefactaque corda Iliadam. Hic una e multis, qua; maxuma natu , Pyrgo, tot Priami uatorum rcgia uutrix : « Non Beroe vobis, non hœc l\hœteia, raatres, Est Dorycli conjux : divini signa decoris, Ardentisque notate oculos; qui spiritus illi, Qui voltus, vocisve sonus, vel gressus eunli.
CSo Jpsa egomet dudum Beroen digressa reliqui MgvMn, indignantera, tali quod sola careret Munere, nec meritos Anchisae inferret honores. •• Ha;c effata.
At matres, primo ancipites, oculisque malignis Ambiguï spectare ratis, miserum inter amorem PrsDsentis terrae, fatisque vocantia régna; (^uum dea se paribus per crelum sustulit alis, Ingentemque fuga secuit sub nubiluis arcum. Tum vero adtonitae monstris , actacque furore,
fiCo Conclamant, rapiuntque (ocis penctralibus ignem; Pars spoliant aras, frondcm ac virgulta facesque Coujiciunt : furit inmissis Volcanus babenis Transtra per et remos, et pictas abiete puppis.
Nuntius Anchisae ad tumulum cuneosqus theatri Incensas pcrfert navis Eumelus; et ipsi Kcspiciuiit atiain in nimbo volitare favillam. Primus et Ascanius , cursus ut l.xtus cquestris
L'ENEIDE.
Ascagne, au lieu fatal accourant le premier,
Vole, et pousse en avant son superbe coursier;
Rien ne peut l'arrêter, ni les jeux, ni leurs charmes,
Ni ses parents troublés, n; ses maîtres en larmes :
« Arrêtez! arrêtez! leur dii-il. Ces vaisseaux
Ne sont pas ceux qu'Hector poursuivoit sur les eaux ;
C'est votre flotte, bcias ! c'est votre espoir qu'on brûle.
Iule est devant vous, reconnoissez Iule. »
Il dit, et jette au loin le casque radieux
Qui, dans ces jeux gu(Tricrs,couvroil ses beaux cheveux.
Énée accomt lui-même, et les Troyens le suivent.
Mais ces cœurs effarés, que leurs forfaits poursuivent,
A peine du héros ont reconnu les traits,
Dans les bois, les rochers, les lieux les plus secrets,
Vont cacher, vont pleurer leur délire funeste :
Jinion sort de leur cœur, le remords seul y reste.
Mais le feu destructeur n'est ])as encor dompté;
Ni les eaux , ni des bras la prompte activité
Ne peuvent apaiser la flamme dévorante;
Et l'étoupe enflammée, et la poix odorante.
D'une lente fumée exhalent la vapeur :
Dans le fond des vaisseaux se cache un feu trompeur;
L'invisible ennemi les mine, les dévore,
El jus(|u'au sein des mers la flamme vit encore.
Énée élève au ciel et ses cris et ses vœux.
Déchire ses habits et conjure les dieux :
.< O Jupiter, dit-il, si le courroux céleste
Des malheureux Troyens n'a pas proscrit le reste.
Si Troie est chère encore à tes yeux attendris,
l'.pargne sa misère, cl sauve ses débris;
Ou, si je suis coupable, arme-toi, prends ta foudre;
Que leur chef à linslant tombe réduit en poudre. »
Il parloil : aussitôt les autans pluvieux De leur souffle ont noirci l'immensité des cieux; Toul-à-coup l'éclair brille, et les tonnerres gi-ondeut;
Diicebat, sic accr cqiio lurbata pctivit Castra, nec cxanimes possunt retinerc niagistri. 67" « Quis furor isle novus? quo nunc, quo tenditis, iiiquit, lieu misera; cives? non hostem, iuiraicaquc castra Argivum , vestras spcs uritis. En ego vcstcr Ascanius. » Galeam ante pedes projecit inauera, Qua ludo indutus belli simulacra ciebat. Adcclerat simul jEncas, siraul agmina Teucruiu. Ast illff. diversa ractu per litora passim Diffugiunt, silvasquc, et sicubi concava Curlim Saxa, petunt : piget incepti, lucisque; suosque Mutatse adgnoscunt, excussaqtic pccfore Juno est.
t^'> Scd non idcirco flarama; atque incendia vires hidomitas posuere; udo sub robore vivit Stoppa voraens lardura lumum, lentusque carinas Fst vapor, et toto descendit corj)ore poslis, Mcc vires heroum inl'usaque flumina prosunt. Turn pins ;Eneas humeris abscindcre vestem , Ausilioque vorarc deos, et tendere palmas : •' Juppiter omnipotens, si nondum exosus ad unum Trojano,? , si quid pietas antiqua laboros Respicit bumanos, da fiamraam evadere classi
S90 Nunc, pater, et tenuis Teucrum res cripe leto ! Vel tu, quod superest, infcslo fulmine morti, Si mereor, demille, tuaqne liic obrue dcxtra. ■> Vix biec edidcrat, qiium effusis inibribus atra
Les monts , les vallons creux , et les bois leur répondent ; L'Olympe entier se fond en rapides torrents : Sur les bancs, sur la poupe, en proie aux feux errants, Au haut des mâts, au fond des carènes profondes, La flamme en mugissant se débat sous les ondes : Mais enfin elle cède ; et de tous les vaisseaux Quatre succombent seuls au feu vainqueur des eaux.
Cependant du héros la constance abattue De mille soins divers est encor combattue. Doit-il chercher sur l'onde un empire incertain ? Doit-il dans la Sicile oublier son destin ? Son cœur irrésolu flotte en proie à l'orage. Enfin le vieux Nantes relève son courage; Naulès, à ipii Pallas révéla ses secrets. Retrace à son esprit les éternels décrets, Les promesses des dieux , et même leurs menaces : << Prince , de vos destins endurez les disgraces : L'inforlune aux grands cœurs commande un grand effort. Sachons souffrir le flux et le reflux du stirt : Toujours la patience asservit la fortune. Et d'Aceste et de vous l'origine est commune : Consultez sa prudence; et puisqu'un coup affreux A livré votre flotte aux ravages des feux , Confiez à ces bords, à la bonté d'Aceste, Ceux qui de vos vaisseaux surchargcroient le reste; Tout ce qui, peu touché d'un empire lointain, Renonce à partager votre illustre destin ; Et cette foule enfin languissante, inutile, A (pii le poids de lâge, ou son sexe débile, Ou le dégoût des mers, ou la crainte des flots, Font négliger la gloire et chérir le repos. Qu'ici leur main se fasse un séjour plus tranquille, Et que du nom d'Aceste ils appellent Ittir ville. »
Le héros se ranime à ces accents divins , Et, plein d'un noble espoir, poursuit ses grands desseins.
Tcinpcstas sine more furit, tonitruque tremiscunt Ardua tcrrarum et carapi; ruit aethere toto Turbidus imber aqua, densisque nigerrimus Austria; Implciiturque super puppes; semiusta madescunt Robora : restinctus donee vapor omnis, et omnes, Quatuor amissis, servatae a peste carinae.
:<"> At pater jEneas, casu concussus acerbo. Nunc bue ingentis , nunc illuc pectore cura» Mutabat versans ; Siculisne resideret arvis, Oblitus fatorura, Italasnc capesseret oras. Tum senior Nautes, uuum Tritonia Pallas Quern doeuit, multaque insignem reddidit arte, llaec responsa dabat, vel qua; portenderet ira Magna deum, vel qua; fatorum posceret ordo. Isque bis ^Enean solatus vocibus infit : <' Nalc dea, quo fata trabunt retrabuntque, sequaniur.
V<> Quidquid erit, superanda oranis fortuna ferendo est. Est tibi Dardanius divins stirpis Acestes : Hune cape consiliis sociura, et conjungc volcntem. Iluic trade, amissis superant qui navibus, et quo* Pertïsura magni incepti rerumque tuarum est ; Longa;vosque senes, ac fessas «quore raatres. Et quidquid tecum invalidum metuensque pericli est, , Dclige, et bis babeant terris sine mœnia fessi. IJrbem adpellabuut permisso nomine Acestam. » Talibus incensus dictis seuioris amici :